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Full text of "Oraisons funèbres. D'après le procédé de Firmin Didot"

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ORAISONS 

FUNEBRES 

DE BOSSUET. 



Cette édition stéréotype, en un Tolnme in-i8, 
se vend à Paris, 
Chez P. DiDOT l'aîné, imprimeur, aux galeries du 

Palais des sciences et arts, n" 3 ; 

Et chez Firmi:î Didot , libraire , rue de TkionTille . 
n° i85o. 

Prix en fetiilles : 

Papier ordinaire, .... fr. 75 cent. 

Papier fin, i 25 

Papier yélin, 3 

Grand papier vélin, ... 4 5o 



ORAISONS 

FUNEBRES 

DE BOSSUET, 

ÉVÉQUE DE MEAUX. 



ÉDITION STÉRÉOTYPE, 
D'après le procédé deFiRMiK Didot. 




A PARIS, 

DE t'iMPRlMEMÏ ET DE LA. FONDERIE STÉrÉoTTPES 

DE Pierre DIDOT l'aîné, et de Firmin DIDOT. 
AN "X. (1802.) 



AVIS. 



\_/uTRE les oraisons funèbres imprimées dans cette 
édition stéréotype, Bossuet a composé celles du R. P. 
Bourgoing, supérieur général de la congrégation de 
l'Oratoire; de madame Yolande deMonterby. abbesse 
d'un couvent de bernardines; et d'un seigneur de Ta- 
lange de Louyn surSeille, nommé Henri de Gornay_ 
Elles n'ofirent aucun intérêt ; elles sont très médiocres , 
et peu dignes de leur auteur : elles ne se trouvent guère 
que dans ses œuvres complètes. Nous avons pens« que 
ce seroit surcharger inutilement ce volume , que d'y in- 
sérer ces trois oraisons funèbres, aussi oubliées que le» 
trois personnages qui en sont l'objet. 




978591 



NOTICE 

SUR BOSSUET. 



J ACQUEs-B ÉiriGiTK BossuET naqoit à Dijon 
le 27 septembre 1627. Sa famille, distinguée dans 
la robe, occupoit depuis long-temps les première» 
places dans les parlements de Dijon et de Metz. 
Consacre à l'église dés l'enfance , Bossuet commença 
de bonne heure à se former aux vertus convenable» 
à sa destination. Il fit ses premières études à Dijon, 
chez les jésuites , avec beaucoup de succès. Au 
sortir des humanités , il vint faire à Paris ses cours 
de philosophie et de théologie. Tout accoutumé 
que l'on étoit à ses progrès , on fut encore surpris de 
ceux qu'il lit dan» cette dernière science. Son génie 
s'y déploya tout entier. Sa facilité et son goût pour 
cette étude annoncèrent dès-lors un défenseur à 
l'église, et lui confirmèrent à lui-même sa vocation. 
Il fut d'abord archidiacre, et ensuite doyen de 
l'église de Metz. 

Les religionnaires de cette ville offrirent à soo 
«ele les premières occasions de se signaler. Le plus 
célèbre de leurs docteurs , Paul Ferry , venoit de 
mettre an jour au Catéchisme général de la réfor- 
mation. Bossuet, qui n' étoit encore qu'archidiacre, 
réfuta ce livre par an ouvrage qui annonçoit déjà 
les talents supérieurs qu'il montra depuis dans la 
controverse. On sait avec quel éclat il parut dans la 
chaire. Ses oraisons funèbres sont autant de chefs- 
d'œuvre. A une mâle et vigoureuse éloquence il 
joignoit dans ses sermons l'avantage que lui donnoit 
une vaste érudition, celui d'être plein, solide, 

I. 



6 NOTICE 

instraclîf. Aassi ces sermons lui attirèrent l'admî- 
ration générale, et lui méritèrent la protection d'un 
monarque qui savoit reconnoître et récompenser le 
génie par-tout ori il se tronvoit. 

Louis XIV lui donna bientôt des témoignages 
d'une haute estime , en le nommant , en 1669, évê- 
que de Condom. Peu de temps après il lui en donna 
une preuve plus éclatante encore, en lui confiant 
l'éducation du dauphin. Notre prélat, délicat sur 
ses devoirs, ne pouvant accorder la résidence avec 
l'emploi dont le roi le chargeoit, ne balança pas à 
quitter l'évèché; et celte démarche ajouta encore à 
l'opinion du public sur un choix qui avoit déjà 
obtenu l'approbation générale. 

Bossuet se livra tout entier aux devoirs que ]a 
Providence l'appeloit à remplir. Il composa pour 
son élevé un grand nombre d'ouvrages, dont plu- 
sieurs ont été imprimés ; un Abrégé assez étenda de 
l'Histoire de France, que le jeune prince traduisoit 
en latin ; des J'raités sur la politique et sur les diffé- 
rentes parties de la philosophie; et sur-tout l'im- 
mortel Discours sur l'Histoire universelle, le plus 
célèbre de tous ces ouvrages , et celpi qui lui fait le 
plus d'honneur. 

Malgré tant d'occupations , et les soins qu'il pro^ 
diguoit à son élevé, Kossuet ne laissoit pas de prêr 
cher, de travailler à des conversions, et d'écrire 
pour la défense de la religion. Il tronvoit dans .son 
zèle, et dans la facilité de son génie, des ressources 
inépuisables: il se délassoit d'un travail par ua 
autre. Il tenoit chez, lui des conférences où se ras- 
semblaient les docteurs les plps distingués. On y 
étudioit l'écriture sainte; chacun apportoit ses re- 
cherches et ses remarques particulières ; et Bossuet 
a recueilli dans les Notes qu'il a données sur le? 
Psaumes, en 1 69 1 , et sur les cinqLlvres de Salomon , 



SUR BOSSUE T. 7 

en 169.3, tout ce qui lui a paiu digne d'être coa- 
lervé. 

L'éducation du dauphin eut tout le succès qu'on 
pouvoit espérer: lorsqu'elle fut terminée, le roi, 
qui vouloit rendre Bossuet à l'église sans l'éloigner 
beaucoup de la cour, le nomma à révt-clié de Meaux, 
en 1 68 1 , et bientôt après , au mariage du dauphin , 
il lui donna, avec l'abbaye de Belval, la charge de 
premier aumônier de madame la dar.phine. La 
proximité des lieux le mettoit à portée de satisfaire 
aux devoirs de cette charge , sans abandonner pour 
cela le soin de son troupeau. 

Jamais évèque ne remplit les fonctions de l'épis- 
copat avec plus d'exactitude et de zèle. Ses prédi- 
cations, ses règlements, ses ordonnances, les ca- 
téchismes et livres de prières et de piété qu'il a 
composés, et les fréquentes tournées qu'il faisoit 
dans son diocèse, prouvent avec quelle attention il 
veilloit sur les fidèles confiés à ses soins. Il composa 
dans ce même temps plusieurs ouvrages de contro- 
verse. Celui qui lit le plus de bruit, fut l'Histoire 
des variations. On trouve dans cet écrit une vaste 
érudition, des recherches curieuses et savantes, et 
quelquefois des traits d'éloquence comparables 9. 
ceux qui frappent le plus dans ses Oraisons fu- 
nèbres. 

Après tant de travaux, Bossuet commençoit à 
jouir de la douceur d'un repos qu'il ntilisoit encore 
en composant ces Notes dont nous avons parlé plus 
l^aut , lorsqu'une affaire dont les suites l'affligèrent 
beaucoup vint interrompre ce paisible travail. Ma- 
dame Guyon, dans des écrits ascétiques, avoit donné 
inatiere à la censure; Fénélon, qui étoit lié avec 
elle, et qui restimoit,prit sa défense, et donna lui- 
même prise contrelui. Telle fut l'origine dufameux 
démêlé de Bossuet avec le vertueux archevè ne 



8 NOTICE SUR BOSSU ET. 

de Cambrai, où le premier triompha, et qui eut 
pour résaltat l' emprisonnement de madame Guyon, 
l'exil et la censure du livre de sou défenseur. Le 
nombre des écrits composés à ce sujet par Bossuet 
est étonnant. Dans la seule année 1698, à l'âge de 
soixante-douze ans, il en a fait assez pour former 
trois volumes in-4' de quatre cents pages chacun. 

Ce travail forcé, et peut-être plus encore la peine 
d'esprit qu'il en ressentit, commencèrent à altérer 
une santé jusque-là vigoureuse et même extraordi- 
naire pour son âge. Ses infirmités toutefois ne di- 
xninuerent rien de son zèle. Dans l'assemblée du 
clergé de France, qni fut tenue en i 700, il fut chargé 
de l'examen des propositions censurées, et ce fut 
lai qni dressa les actes de censure. 

Dans les années suivantes il publia encore de 
nouveaux écrits de controverse, et il en annoncoit 
on antre considérable, quand il sentit les premières 
atteintes de la longue et cruelle maladie dont il est 
mort. Vers la lin de l'été 1 702 , il fut attaqué de la 
pierre : il souffrit avec une patience digne de sa piété, 
les douleurs le quittèrent, mais il ne fît plus que 
traîner une santé foible et languissante. Les douleurs 
le reprirent huit jours avant sa mort, et ne l'aban- 
donnèrent plus. II mourut le 12 avril i7o3, âgé de 
soixante-dix-sept ans. Il avoit été nommé conseiller 
d'état en 1697 , et premier aumônier de madame la 
dacbesse de Bourgogne l'année suivante. 



ORAISON FUNEBRE 

DE LA REINE 
DE LA GRANDE-BRETAGNE, 

Prononcée le 1 6 novembre 1 669 , en présence 
de Monsieur, frère unique du roi, et de 
Madame, en l'église des religieuses dé Sainte- 
Marie de Cliaillot, où avoit été déposé le 
cœur de sa majesté. 

Et nnnc, reges, intelligite; erudimini qui judicatis 
terram. Psal. 9.. 

Maintenant, ô rois, apprenez; instruisez-voua , juges 
de la terre . 



Mo 



«SEIGNEUR, 



Celui qui règne dans les cîeox, et de qui relèvent 

tons les empires, à qui seul appartient la gloire, la 
majesté, et l'indépendance, est aussi le seul qui se 
glorifie de faire la loi aux rois, et de leur donner, 
quand il lui plait, de grandes et de terribles leçons. 
Soit qu'il élevé les trônes, soit qu'il les abaisse, 
soit qu'il communique sa puissance aux princes , 
soit qu'il la retire à lui-même et ne leur laisse que 
leur propre foiblesse , il leur apprend leurs devoiri 



lo ORAISON FUNEBRE 

d'une mauicre souveraine et digne de lui : car, en 
leur donnant sa puissance, il leur commande d'en 
user comme il fait lui-même pour le bien da 
monde ; et il leur fait voir, en la retirant, que tonte 
leur majesté est empruntée, et que, pour être assis 
sur le trône, ils n'en sont pas moins sons sa main 
et sons son autorité suprême. C'est ainsi qu'il in- 
struit les princes , non seulement par des discours et 
par des paroles , mais encore par des effets et par des 
exemples. Et niinc, reçrcs, intellisite ; erudimini 
(jui judicalis terrant. 

Chrétiens , que la mémoire d'une grande reine , 
fille, femme, mère de rois si puissants, et souve- 
raine de trois royaumes, appelle de tous côtés à 
cette triste cérémonie, ce discours vous fera paroître 
un de ces exemples redoutables qui étalent aux yeux 
du monde sa vanité tout entière. Tous verrez dans 
une seule vie toutes les extrémités des choses hu- 
maines; la félicité sans bornes, aussi-bien que les 
misères; une longue et paisible jouissance d'une 
des nobles couronnes de l'univers; tout ce que 
peuvent donner de plus glorieux la naissance et la 
grandeur accumulées sur une tète, qui ensuite est 
exposée à tous les outrages de la fortune ; la bonne 
cause d'abord suivie de bons succès, et depuis, des 
retours soudains, des changements inouis; la ré- 
bellion long-temps retenue, à la fin tont-à-fait maî- 
tresse; nul frein à la licence; les lois abolies; la 
majesté violée par des attentats jusqu'alors incon- 
nus; l'usurpation et la tyrannie sous le nom de 
liberté; une reine fugitive, qui ne trouve aucune 
retraite dans trois royaumes, et à qui sa propre 



DE LA REI>"E D'ANGLETERRE. 1 1 

patrie n'est plus qu'un triste lieu d'exil ; neuf 
Toyages sur mer, entrepris par une princesse, mal- 
gré les tempêtes ; l'océan étonné de se voir traversé 
tant de fois en des appareils si divers, et pour des ^-^i- ■* 
causes si différentes ; un trône indignement ren- 
versé, et miraculeusement rétabli. Voilà les ensei- 
gnements que Dieu donne aux rois : ainsi fait-il voir 
au monde le néant de ses pompes et de ses gran- 
deurs. Si les paroles nous manquent, si les expres- 
sions ne répondent pas à un sujet si vaste et si 
relevé, les ctoses parleront assez d'elles-mêmes; le 
cœur d'une grande reine, autrefois élevé par une si 
longue suite de prospérités, et puis plongé tout- 
à-coup dacs un abyme d'amertumes, parlera assez 
haut; et s'il n'est pas permis aux particuliers de 
faire des leçons aux princes sur des événements si 
étranges, un roi me prête ses paroles, pour leur dire : 
Et nunc , reges, mlelligile ; erudimini qui jndi- 
catis terram: Entendez, 6 grands de la terre; in- 
struisez-vous, arbitres du monde. 

Mais la sage et religieuse princesse qui fait le 
sujet de ce discours n'a pas été seulement un specta- 
cle proposé aux hommes pour y étudier les conseils 
de la divine Providence et les fatales révolutions 
des monarchies; elle s'est instruite elle-même, 
pendant que Dieu instruisoit les princes par son 
exemple. J'ai déjà dit que ce grand Dieu les en- 
seigne, et en leur donnant et en leur ôtant leur 
puissance. La reine dont nous parlons a également 
entendu deux leçons si opposées ; c'est-à-dire qu'elle 
a usé chrétiennement de la bonne et de la mauvaise 
fortune. Dans l'une elle a été bienfaisante, daii5 



13 ORAISON FUNEBRE 

l'autre elle s'est montrée tonjonrs inylncible. Tant 
qu'elle a été heureuse, elle a fait sentir son pou- 
voir au monde par des bontés infinies ; quand la 
fortune l'eut abandonnée, elle s'enrichit plus que 
jamais elle-même de vertus : tellement qu'elle a 
perdu pour son propre bien cette puissance royale 
qu'elle avoit pour le bien des antres ; et si ses sujets , 
si ses alliés , si l'église universelle a profité de ses 
grandeurs , elle-même a su profiter de ses malheurs 
et de ses disgrâces plus qu'elle n'avoit fait de toute 
sa gloire. C'est ce que nous remarquerons dans la 
vie éternellement mémorable de très hante, très 
excellente, et très puissante princesse Henriette- 
Marie de France , reine de la Grande-Bretagne. 

Quoique personne n'ignore les grandes qualités 
d'une reine dont l'histoire a rempli tout l'univers, 
je me sens obligé d'abord à les rappeler en votre 
mémoire, afin que cette idée nous serve pour toute 
la suite du discours. Il seroit superflu de parler au 
long de la glorieuse naissance de cette princesse; 
on ne voit rien sous le soleil qui en égale la gran- 
deur. Le pape saint Grégoire a donné dès les pre- 
miers siècles cet éloge singulier à la couronne de 
France, qu'elle est autant au-dessus des autres cou- 
ronnes du monde , que la dignité royale surpasse 
les fortunes particulières (i). Que s'il a parlé en 
ces termes du temps du roi Childebert, et s'il a 
«levé si haut la race de Mérovée, jugez ce qu'il au- 
roit dit du sang de S. Louis et de Charlemagne. 



(i) Lib. 6, ep.6. 



DE LA REINE D'ANGLETERRE. i3 

Issue de cette race , fille de Henri-le-Grand et de 
tant de rois , son grand cœur a surpassé sa naissance. 
Toute autre place qu'un Irône eût été indigue d'elle. 
A la vérité elle eut de quoi satisfaire à sa noble 
fierté, quand elle vft qu'elle alloit unir la maison 
de France à la royale famille des Stuart, qui étoient 
venus à la succession de la couronne d'Angleterre 
par une fille de Heuri VII, mais qui tenoient de 
leur chef, depuis plusieurs siècles, le sceptre d'E- 
cosse, et qui descendoient de ces rois antiques 
dont l'origine se cache si avant dans l'obsciirité 
des premiers temps. Mais si elle eut de la joie de 
régner sur une grande nation, c'est parcequ'elle 
pouvoit contenter le désir immense qui sans cesse 
la soUicitoit à faire du bien. Elle eut une magni- 
ficence royale, et l'on eût dit qu'elle perdoit ce 
qu'elle ne donnoit pas. Ses autres vertus n'ont pas 
été moins admirables. Videle dépositaire des plaintes 
et des secrets, elle disoit que les princes dévoient 
garder le même silence que les confesseurs , et avoir 
la même discrétion. Daus la plus grande fureur des 
guerres civiles, jamais on n'a douté de sa parole, ni 
désespéré de sa clémence. Quelle autre a mieux 
pratiqué cet art obligeant , qui fait qu'on se rabaisse 
sans se dégrader, et qui accorde si heureusement 
la liberté avec le respect.' Douce, familière, agréable 
autant que ferme et vigoureuse, elle savoit persua- 
der et convaincre anssi-blea que commander, et 
faire valoir la raison non moins que l'autorité. Vous 
verrez avec quelle prudence elle traitoit les affaires ; 
et une main si habile eût sauvé l'état, si l'état eût 
pu être sauvé. On ne peut assez louer la magna- 



i4 ORAISON FUNEBRE 

nimité de cette princesse. La fortune ne pouvoit 
rien sur elle ; ni les maux qu'elle a prévus , ni ceux, 
qui l'ont surprise, n'ont abattu son courage. Que 
dirai-je de son attachement immuable à la religion 
de ses ancêtres? Elle a bien su reconnoitre qne cet 
attachement faisoit la gloire de sa maison aussi-biea 
que celle de toute la France, seule nation de l'uni- 
vers qui, depuis douze siècles presque accomplis 
que ses rois ont embrassé le christianisme, n'a ja- 
mais vu sur le trône que des princes enfants de 
l'église. Aussi a-t-elle toujours déclaré que rien ne 
seroit capable de la détacher de la foi de S. Louis. 
Le roi son mari lui a donné jusqu'à la mort ce bel 
éloge, qu'il n'y avoit que le seul point de religion 
où leurs coeurs fussent désunis ; et, confirmant par 
son témoignage la piété de la reine, ce prince trc» 
éclairé a fait connoître en même temps à toute la 
terre la tendresse, l'amour conjugal, la sainte et 
inviolable fidélité de son épouse incomparable. 
Dieu, qui rapporte tons ses conseils à la conser- 
• ration de sa sainte église , et qui , fécond en moyens , 
emploie toutes choses à ses lins cachées, s'est servi 
autrefois des chastes attraits de deux saintes hé- 
roïnes pour délivrer ses fidèles des mains de leurs 
ennemis. Quand il voulut sauver la ville de Bc- 
thnlie, il tendit daus la beauté de Judith un piège 
imprévu et inévitable à l'aveugle brutalité d'Ho- 
lopherne. Les grâces pudiques de la reine Esther 
curent un effet atissi salutaire, mais moins violent. 
Elle gagna le cceur du roi son mari, et fit d'un 
prince infidèle un illustre protecteur dn peuple de 
Dieu, Par un conseil à-peu-près semblable, ce grand 



^E LA REINE D'ANGLETERRE. i5 

Dieu avoit préparé un charme innocent an roi d' An- 
gleterre dans les agréments infinis de la reine son 
épouse. Comme elle possédoit son affection (car les 
«nages qui avoient paru an commencement furent 
bientôt dissipés), et que son heureuse fécondité re- 
doubloit tons les jours les sacrés liens de leur amour 
mutuel, sans commettre l'autorité du roi son sei- 
gneur, elle employoit sou crédit à procurer un peu 
de repos aux catholiques accablés. Dès l'âge de 
quinze ans elle fat capable de ces soins; et seize 
années d'une prospérité accomplie, qui coulèrent 
sans interruption avec l'admiration de toute la terre, 
furent seiie années de douceur pour cette église 
affligée. Le crédit delà reine obtint aux catholiques 
ce bonheur singulier et presque incroyable d'être 
gouvernés successivement par trois nonces aposto- 
liques, qui leur apportoient les consolations que 
reçoivent les enfants de Dieu de la communication 
avec le saint-siege. Le pape saint Grégoire, écrivant 
au pieux empereur Maurice, lui représente en ces 
termes les devoirs des rois chrétiens : « Sachez, ô 
« grand empereur , que la souveraine puissance vous 
«est accordée d'en haut, afin que la vertu soit 
« aidée , que les voies du ciel soient élargies , et que 
« l'empire de la terre serve l'empire du ciel » (i). 
C'est la vérité elle-même qui lui a dicté ces 



(f) Ad Jioc enim potestas dominorum meorum pieîati 
eœlitus data est super omoes Jiomines , ut qui bona appe- 
tunt adjuventur, ut cœlorum via largius pateat,ut ter- 
restre regnum cœlesti regno famuletur. Ge.eg. Lb 2 , 
epist.62, Maur. Aug. 



i6 ORAISON FUNEBRE 

belles paroles. Car qu'y a-t-il de plus convenatle 
à la puissance que de secourir la vertu? à quoi la 
force doit-elle servir, qu'à défendre la raison? et 
pourquoi commandent les hommes, si ce n'est 
pour faire que Dieu soit obéi? Mais sur-tout il faut 
remarquer l'obligation si glorieuse que ce grand 
pape impose aux princes d'élargir les voies du ciel. 
Jésus-Christ a dit dans son évangile: Combien est 
étroit le chemin qui mené à la vie ! et voici ce qui 
le rend si étroit. C'est que le juste, sévère à lui- 
même, et persécuteur irréconciliable de ses propres 
passions, se trouve encore persécuté par les injustes 
passions des autres, et ne peut pas même obtenir 
que le monde le laisse en repos dans ce sentier so- 
litaire et rude où il grimpe plutôt qu'il ne marche. 
Accourez, dit saint Grégoire, puissances du siècle, 
voyez dans quel sentier la vertu chemine, double- 
ment à l'étroit, et par elle-même, et par l'effort de 
ceux qui la persécutent: secourez -la, tendez-lui la 
main, puisque vous la voyez déjà fatiguée du com- 
bat qu'elle soutient au-dedans contre tant de tenta- 
tions qui accablent la nature humaine; mettez-la 
du moins à couvert des insultes du dehors: ainsi 
vous élargirez un peu les voies du ciel, et rétablirez 
ce chemin, que sa hauteur et son âpreté rendront 
toujours assez difficile. 

Mais si jamais l'on peut dire que la voie du chré- 
tien est étroite, c'est, messieurs, durant les persé- 
cutions; car que peut-on imaginer de plus mal- 
heureux que de ne pouvoir conserver la foi sans 
s'exposer au supplice, ni sacrifier sans trouble, ni 
chercher Dieu qu'en tremblant? Tel étoit l'état 



DE LA REINE D'ANGLETERRE. 17 

déplorable des catholiques anglois. L'erreur et la 
nouveauté se faisoient entendre dans toutes les 
chaires ; et la doctrine ancienne , qui , selon l'oracle • -<-4'<-W 
de l'éyangile, « doit être prèchée jusque sur les 
« toits » (i), pouroit à peine parler à l'oreille. Les 
enfants de Dieu étoient étonnés de ne voir pins ni 
l'autel, ni le sanctuaire, ni ces tribunaux de misé- 
ricorde qui justilient ceux qui s'accusent. O dou- 
leur! il falloit cacher la pénitence avec le même 
soin qu'on eût fait les crimes; et .lésus-Christ même 
se voyoit contraint, an grand malheur des hommes 
ingrats, de chercher d'autres voiles et d'autres té- 
nèbres que ces voiles et ces ténèbres mystiques dont 
il se couvre volontairement dans l'eucharistie. A 
l'arrivée de la reine, la rigueur se ralentit, et les ca- 
tholiques respirèrent. Cette chapelle royale, qu'elle 
fit bâtir avec tant de magnificence dans son palais 
de Sommerset, rendoit à l'église sa première forme. 
Henriette, digne fille de S. Louis, y animoit tout 
le monde par son exemple, et y sontenoit avec 
gloire par ses retraites, et par ses prières, et par 
ses dévotions , l'ancienne réputation de la très chré- 
tienne maison de France. Les prêtres de l'Oratoire, 
que le grand Pierre de Bérulle avoit conduits avec 
elle, et après eux les PP. capucins, y donnèrent par 
leur piété aux autels leur véritable décoration , et au 
service divin sa majesté naturelle. Les prêtres et les 
religieux, zélés et infatigables pasteurs de ce tron- 



(i) Quod in aure anditis, pra?dicaTe super ted.i. 
Matth. c. 10, V. 27. 



i8 ORAISON FUNEBRE 

peau affligé, qui vivoient en Angleterre pauvres, 
M^i- errants, travestis, « desquels aussi le monde n étoit 
« pas digue (i) », venoient reprendre avec joie le» 
marques glorieuses de leur profession dans la cha- 
pelle de la reine; et l'église désolée, qui autrefois 
ponvoit à peine gémir librement, et pleurer sa 
gloire passée, faisoit retentir hautement les can- 
tiques de Sion dans une terre étrangère. Ainsi la 
pieuse reine consoloit la captivité ties fidèles, et 
relevoit leur espérance. 

Quand Dieu laisse sortir du puits de l'abyme la 
fumée qui obscurcit le soleil , selon l'expression de . 
l'Apocalypse (2), c'est-à-dire l'erreur et l'hérésie; 
quand, pour punir les scandales, ou pour réveiller 
les peuples et les pasteurs , il permet à l'esprit de 
séduction de tromper les âmes hautaines , et de ré- 
pandre par-tout un chagrin superbe , une indocile 
curiosité, et un esprit de révolte, il détermine 
dans sa sagesse profonde les limites qu'il veut don- 
ner aux malheureux progrès de l'erreur et aux 
souffrances de son église. .Te n'entreprends pas, 
chrétlehs , de vous dire la destinée des hérésies de 
ces derniers siècles, ni de marquer le terme fatal 
dans lequel Dieu a résolu de borner leur cours ; 
mais , si mon j ugement ne me trompe pas , si , rap- 
pelant la mémoire des siècles passés, j'en fais un 
juste rapport à l'état présent, j'ose croire, el je vois 
les sages conconrir à c« sentiment, que les jours 



(i) Qnibus dignusnon eratmiindus. Hjsb. r. ii,t. 3S. 
(a) Apoc. c. 9, v. I. 



DE LA REINE D' ANGLETERRE. rg 

d'aveuglement sont écoulés , et qu'il est temps dé- 
sormais que la lumière revienne. Lorsque le roi 
Henri VIII, prince en tout le reste accompli, s'égara 
dans les passions qui ont perdu Salomon et tant 
d'autres rois, et commença d'ébranler l'autorité de 
l'église, les sages lui dénoncèrent qu'en remuant 
«e seul point, il mettoit tout en péril, et qu'il don- 
noit contre son dessein une licence effrénée aux 
âges suivants. Les sages le prévinrent ; mais les 
sages sont -ils crus en ces temps d'emportement, et 
ne se rit-on pas de leurs prophéties .' Ce qu'une ju- 
dicieuse prévoyance n'a pu mettre dans l'esprit des 
hommes, une maîtresse plus impérieuse, je veux 
dire l'expérience, les a forcés de le croire. Tout ce 
que la religion a de plus saint a été en proie : l'An- 
gleterre a tant changé qu'elle ne sait plus elle-même 
à quoi s'en tenir; et , plus agitée en sa terre et dans 
ses ports mêmes que l'océan qui l'environne , elle 
se voit inondée par l'effroyable débordement de 
mille sectes bizarres. Qui sait si , étant reveuue de 
ses erreurs prodigieuses touchant la royauté , elle ne 
poussera pas plus loin ses réflexions, et si, ennuyée 
de ses changements , elle ne regardera pas avec 
complaisance l'état qui a précédé? Cependant ad- 
mirons ici la piété de la reine qtù a su si bien con- 
server les précieux restes de tant de persécutions : 
que de pauvres, que de malheureux, que de famil- 
les ruinées pour la cause de la foi ont subsisté pen- 
dant tout le cours de sa vie par l'immense profusion 
de ses aumônes ! elles se répandoient de toutes parts 
jusqu'aux dernières extrémités de ses trois royau- 
mes, et s' étendant par leur abondance même aux 



90 ORAISON FUNEBRE • 

les ennemis de la foi, elles adoucissoient leur ai- 
greur et les ramenoieat à l'église. Ainsi non seu- 
lement elle conservoit, mais encore elle augmentoit 
le peuple de Dieu : les convei-sions étoient innom- 
brables ; et ceux qui en ont été témoins oculaires 
nous ont appris que, pendant trois ans de séjour 
qu'elle a fait dans la cour du roi son iils, la seule 
chapelle royale a vu plus de trois cents convertis , 
sans parler des autres , abjnrer saintement leurs er- 
reurs entre les mains de ses aumôniers. Heureuse 
d'avoir conservé si soigneusement l'étincelle de ce 
feu divin que Jésus est venu allumer au monde ! Si 
jamais l'Angleterre revient à soi , si ce levain pré- 
cieux vient un jour à sanctifier toute cette masse 
où il a été mêlé par ses royales mains , la postérité 
la plus éloignée n'aura pas assez de louanges poar 
célébrer les vertus de la religieuse Henriette, et 
croira devoir à sa piété l'ouvrage si mémorable du 
rétablissement de l'église. 

Que si l'histoire de l'église garde chèrement la 
mémoire de cette reine , notre histoire ne taira pas 
les avantages qu'elle a procurés à sa maison et à sa 
patrie : femme et mère très chérie et très honorée, 
elle a réconcilié avec la France le roi son mari et 
le roi son fils. Qui ne sait qu'après la mémorabU 
action de l'isle de Ré, et durant ce fameux siège de 
la Rochelle, cette princesse, prompte à se servir 
des conjonctures importantes , fit conclure la paix , 
qui empêcha l'Angleterre de continuer son secours 
aux calvinistes révoltés.'' et , dans ces dernières an- 
nées , après que notre grand roi , plus jaloux de sa 
parole et du salut de ses alliés que de ses propres 



DE LA RElîŒ D'ANGLETERRE. ai 

intérêts , eat déclaré la guerre aax Anglois , ne fut- 
elle pas encore une sage et heureuse médiatrice? ne 
réunit-elle pas les deux royaumes? et depuis encore 
ne s'est-elle pas appliquée en toutes rencontres à 
conserver cette même intelligence? Ces soins regar- 
dent maintenant vos altesses royales ; et l'exemple 
d'une grande reine, aussi -bien que le sang de 
France et d'Angleterre, que vous avez nui par votre 
heureux mariage, vous doit inspirer le désir de tra- 
vailler sans cesse à l'union de deux rois qui vous 
sont si proches'et de qui la puissance et la vertu 
peuvent faire le destin de toute l'Europe. 

Monseigneur, ce n'est plus seulement par cette 
vaillante main et par ce grand cœur que vous ac- 
querrez de la gloire ; dans le calme d'une profonde 
paix vous aurez des moyens de vous signaler, et 
vous pouvez servir l'état sans l'alarmer, comme 
vous avez fait tant de fois en exposant au milieu 
des plus grands hasards de la guerre une vie aussi 
précieuse et aussi nécessaire que la vôtre. Ce ser- 
vice, monseigneur, n'est pas le seul qu'on attend 
de vous , et l'on peut tout espérer d'un prince que 
la sagesse conseille, que la valeur anime, et que la 
justice accompagne dans toutes ses actions. Mais 
où m'emporte mon zèle si loin de mon triste sujet !- 
je m'arrête à considérer les vertus de Philippe, et 
ne songe pas que je vous dois l'histoire des mal- 
heurs de Henriette. 

J'avoue, en la commençant, que je sens pins 
que jamais la difficulté de mon entreprise. Quand 
j'envisage de près les infortunes inouies d'une si 
grande reine, je ne trouve plus de paroles, et mon 



aa ORAISON FUNEBRE 

esprit , rebuté de tant d'indignes traitements (}a'oa 
a faits à la majesté et à la -vertu, ne se résoudroit ja- 
mais à se jeter parmi tant d"horreurs, si la con- 
stance admirable avec laquelle cette princesse a son- 
tenu ces calamités ne snrpassoit de bien loin les 
crimes qui les ont causées. Mais en même temps, 
chrétiens, un autre soin me travaille; ce n'est pas 
«n ouvrage Lumaiu que je médite ; je ne suis pas 
ici un historien qui doit vons développer le secret 
des cabinets, ni l'ordre des batailles, ni les intérêts 
des parties ; il faut que je m'éleTe au-dessus de 
l'homme pour faire trembler toute créature sous 
les jugements de Dieu. ■■ J'eutrerai avec David dans 
«les puissances du Seigneur (i) », et j'ai à vous 
faire voir les merveilles de sa main et de ses con- 
seils ; conseils de juste vengeance sur l'Angleterre, 
conseils de miséricorde pour le salut de la reine; 
mais conseils marqués par le doigt de Dieu, dont 
l'empreinte est si vive et si manifeste dans les évé- 
nements que j'ai à traiter, qa'on ne peut résister à 
eette lumière. 

Quelque haut qu'on puisse remonter pour re- 
chercher dans les histoires les exemples des grandes 
mutations, on trouve que jusqu'ici elles sont cau- 
sées ou par la mollesse ou par la violence des prin- 
ces. En effet quand les princes , négligeant de 
connoître leurs affaires et leurs armées , ne travail- 
lent qu'à la chasse , comme disoitcet historien (i), 



( i) Introibo in potentias Domini. PsAL.yo. 
(a) Q. Curt. Lib. 8, 9. 



DE LA REINE D'ANGLETERRE. aS 

n'ont de gloire que pour le luxe , ni d'esprit que 
pour inventer des plaisirs , ou quand , emportés par 
leur humeur violente, ils ne gardent plus ni lois ni 
mesures , et qu'ils ôtent les égards et la crainte aux 
hommes en faisant que les maux qu'ils souffrent 
leur paroissent plus insupportables que ceux qu'ils 
prévoient ; alors ou la licence excessive , ou la pa- 
tience poussée à l'extrémité, menacent terriblement 
les maisons régnantes. Charles I, roi d'Angleterre, 
étoit juste, modéré, magnanime, très instruit de 
ses affaires et des moyens de régner ; jamais prince 
ne fut plus capable de rendre la royauté, non seu- 
lement vénérable et sainte, mais encore aimable et 
chère à ses peuples. Que lui peut -on reprocher si- 
non la clémence.' Je veux bien avouer de lui ce 
qu'un auteur célèbre a dit de César, qu'il a été clé- 
ment jusqu'à être obligé de s'en repentir : Cœsaii 
proprium et peculiare sit clementiœ insigne, 
quà usque ad pocnilenliam omnes superavit(y). 
Que ce soit donc là , si l'on veut , l'illustre dé.''aut 
de Charles aussi-bien que de César; mais que ceux 
qui veulent croire que tout est foible dans les mal- 
heureux et dans les vaincus ne pensent pas pour 
cela nous persuader que la force ait manqué à soa 
courage ni la vigueur à ses conseils. Poursuivi à 
toute outrance par l'implacable malignité de la for- ->uW*^ 
tune , trahi de tous les siens, il ne s'est pas man-^"'*^*^ 
que à lui-même : malgré les mauvais succès de ses 
armes infortunées, si on a pu le vaincre, on n'a pns 



(i) Plin.lil^,9,cap.9 3. 



a4 ORAISON FUNEBRE 

pu le forcer; et comme il n'a jamais refusé ce qui 
étoit raisonnable étant vainqueur, il a toujours re- 
jeté ce qui étoit foible et injuste étant captif. J'ai 
peine à contempler son grand cœur dans ses derniè- 
res épreuves ; mais certes il a montré qu'il n'est 
pas permis aux rebelles de faire perdre la majesté à 
un roi qui sait se connoître ; et ceux qui ont vu de 
quel front il a paru dans la salle de Westminster et 
dans la place de Whitehall peuvent juger aisément 
combien il étoit intrépide à la tête de ses armées , 
combien auguste et majestueux au milieu de son pa- 
lais et de sa cour. Grande reine, je satisfais à vos 
plus tendres désirs quand je célèbre ce monarque ; 
et ce cœur, qui n'a jamais vécu que pour lui , se ré- 
veille , tout poudre qu'il est , et devient sensible , 
même sous ce drap mortuaire , au nom d'un époux 
si cber, à qui ses ennemis mêmes accorderont le ti- 
tre de sage et celui de juste, et que la postérité met- 
tra au rang des grands princes , si son histoire 
trouve des lecteurs dont le jugement ne se laisse 
.pas maîtriser aux événements ni à la fortune. 

Ceux qui sont instruits des affaires étant obligés 
d'avouer que le roi n'avoit point donné d'ouverture 
ni de prétexte aux excès sacrilèges dont nous abhor- 
rons la mémoire , en accusent la fierté indomtable 
de la nation; et je confesse que la haine des parri- 
cides pourroit jeter les esprits dans ce sentiment: 
mais quand on considère de plus près l'histoire de 
ce grand royaume , et particulièrement les dernier» 
règnes, où l'on voit non seulement les rois majeurs, 
mais encore les pupilles, et les reines même si ab- 
solues et si redoutées ; quand on regarde la facilité 



DE LA REINE D'ANGLETERRE. as 

incroyable avec laquelle la religion a été ou renver- 
sée ou rétablie par Henri, par Edouard, par Marie, 
par Elisabeib, on ne trouve ni la nation si rebelle , 
ni ses parlements si fiers et si factieux; au contraire 
on est obligé de reprocher à ses peuples d'avoir été 
•trop soumis , puisqu'ils ont mis sous le joug leur 
loi même et leur conscience. N'accusons donc pas 
aveuglément le naturel des habitants de l'isle la 
plus célèbre du monde , qui , selon les plus fidèles 
-historiens , tirent leur origine des Gaules ; et ne 
croyons pas que les Merciens, les Danois, et les Sa- 
xons , aient tellement corrompu en eux ce que nos 
pères leur avoient donné de bon sang , qu'ils soient 
capables de s'emporter à des procédés si barbares 
s'il ne s'y étoit mêlé d'autres causes. Qu'est-ce 
donc qui les a poussés .■• quelle force, quel trans- 
port, quelle intempérie a causé ces agitations et ces 
violences? N'en doutons pas, chrétiens, les fausses 
religions , le libertinage d'esprit , la fureur de dis- 
puter des choses divines sans fin , sans règle , sans 
soumission, a emporté les courages. Voilà les en- 
nemis que la reine a eus à combattre , et que ni sa 
prudence, ni sa douceur, ni sa fermeté, n'ont pu 
vaincre. 

.J'ai déjà dit quelque chose de la lirence oii se 
jettent les esprits quand on ébranle les fondements 
de la religion et qu'on remue les bornes une fois 
posées: mais, comme la matière que je traite me 
fournit un exemple manifeste et unique dans tous 
les siècles de ces extrémités furieuses, il est, raes- 
•leacs, de la nécessité de mon sujet, de remonter 
jusqu'au principe, et de vous conduire pas a pas 

3 



5« ORAISON FBNEBRE 

par tons les excès où le mépris de la religion as* 
cienne et celai de l'aatorité de l'église ont été ea« 
pables de pousser les hommes. 

Donc la source de tout le mal est que ceux qui 
n'oat pas craint de tenter au siècle passé la réfor- 
mation par le schisme , ne trouvant point de plus 
fort rempart contre toutes leurs nouveautés que la 
•ainte autorité de l'église, ils ont été obligés de la 
renverser. Ainsi les décrets des conciles , la doctrine 
des paves et leur sainte unanimité , l'ancienne tra- 
dition du saint-siege et de l'église catholique , n'ont 
plus été comme autrefois des lois sacrées et invi»-- 
labiés ; chacun s'est fait à soi-même nn tribunal où 
il s'est rendu l'arbitre de sa croyance ; et encore 
qu'il semble que les novateurs aient voulu retenir 
les esprits en les renfermant dans le* limites de l'é- 
criture sainte, comme ce n'a été qu'à condition que 
chaque fidèle en deviendroit l'interprète et croiroit 
que le Saint-Esprit lui en dicte l'explication , il n'j 
a point de particulier qui ne se voie autorisé par 
cette doctrine à adorer ses inventions , à consacrer 
«es erreurs, à appeler Dieu tout ce qu'il pense. Dès- 
lors on a bien prévu qne , la licence n'ayant pins 
de frein, les sectes se multiplieroient jusqu'à l'infi- 
ni , que l'opiniâtreté seroit invincible , et que tan- 
dis que les nns ne cesseroient de disputer ou donne- 
roient leurs rêveries pour inspirations , les autres , 
fatigués de tant de folles visions, et ne pouvant 
plus reconnoitre la majesté de la religion déchirée 
par tant de sectes , iroient enfin chercher nn repos 
funeste et une entière indépendance dans l'indiffé- 
reace des religions ou dans l'athéisme. 



DE LA PLEINE D'ANGLETERRE. 37 

Tels et plus pernicieux encore, comme vous 
verrez dans la saite, sont les effets naturels de cette 
nouvelle doctrine : mais de même qu'une eau dé- 
bordée ne fait pas par-tout les mêmes ravages, par- 
ceque sa rapidité ne trouve pas par-tout les mêmes 
penchants et les mêmes ouvertures , ainsi , quoique 
cet esprit d'indocilité et d'indépendance soit égale- 
ment répandu dans tontes les hérésies de ces der- 
niers siècles , il n'a pas produit universellement les 
mêmes effets; il a reçu diverses limites, suivant 
que la crainte, ou les intérêts, ou l'humeur de» 
particuliers et des nations , ou enfin la puissance 
divine, qui donne quand il lui plaît des bornes se- 
crètes aux passions des hommes les plus emportés, 
l'ont différemment retenu. Que s'il s'est montré 
tout entier à l'Angleterre , et si sa malignité s'y 
est déclarée sans réserve , les rois en ont souffert ; 
mais aussi les rois en ont été cause : il» ont trop 
fait sentir aux peuples que l'ancienne religion 
8e pouvoit changer ; les sujets ont cessé d'en 
révérer les maximes quand ils les ont vues céder 
aux passions et aux intérêts de leurs princes. Ces 
terres trop remuées, et devenues incapables de con- 
sistance , sont tombées de tontes parts et n'ont fait 
voir que d'effroyables précipices : j'appelle ain»i 
tant d'erreurs téméraires et extravagantes qu'on 
voyoit paroitre tons les jours. Ne croyez pas que 
ce soit seulement la querelle de l'épiscopat ou 
quelques chicanes sur la liturgie anglicane qui 
aient éma les communes ; ces disputes n'étoient 
encore que de foibles commencements, par où ce» 
«tprits turbulents faisoient comme an essai de leur 



28 ORAISON FUNEBRE 

liberté : mais quelque chose de plus violent se tc- 
muoit dans le fond des cœurs ; c'étoit un dégoût- 
secret de tout ce qui a de l'autorité , et une déman- 
geaison d'innover sans fin après qu'on en a vu la 
premier exemple. 

Ainsi les calvinistes , plus hardis que les luthé- 
riens , ont servi à établir les sociniens , qui ont été, 
plus loin qu'eux, et dont ils grossissent tous les. 
jours le parti: les sectes infinies des anabaptistes, 
sont sorties de cette même source ; et leurs opi-. 
nions, mêlées au calvinisme , ont fait naitre les in- 
dépendants, qui n'ont point eu de bornes, parmi 
lesquels on voit les trembleurs , gens fanatiques- 
qui croient que toutes leurs rêveries leur sont in- 
spirées , et ceux qu'on nomme chercheurs , à cause 
que dix-sept cents ans après Jésus-Christ ils cher- 
chent encore la religion , et n'en ont point d'ar- 
rêtée. 

C'est , messieurs , en cette sorte que les esprits 
nne fois émus , tombant de ruines en ruines , se 
sont divisés en tant de sectes. En vain les rois 
d'Angleterre ont cru les pouvoir retenir sur cette 
pente dangereuse en conservant l'épiscopat ; car 
que peuvent des évêques qui ont anéanti eux- 
mêmes l'autorité de leur chaire , et la révérence 
qu'on doit à la succession , en condamnant ouver- 
tement leurs prédécesseurs jusqu'à la source même 
de leur sacre , c'est-à-dire jusqu'au pape saint 
Grégoire , et an saint moine Augustin son disci- 
ple , et le premier apôtre de la nation anglaise .•■ 
Qu'est-ce que l'épiscopat , quand il se sépare de 
l'église, qui est son tout, aussi-bien que du saint- 



DE LA REINE D'ANGLETERRE. ay 

sîege, qai est sou centre , pour s'attacher, contre »a 
nature, à la royauté comme à son chef? Ces deux 
puissances d'un ordre si différent ne s'unissent 
pas , mais s'embarrassent mutuellement , quand 
OD les confond ensemble ; et la majesté des rois 
d'Angleterre seroit demeurée plus inviolable , si , 
contente de ses droits sacrés , elle n'avoit point 
voulu attirer à soi les droits et l'autorité de l'église ; 
ainsi rien n'a retenu la violence des esprits féconds 
en erreurs : et Dieu, pour punir l'irréligieuse in» 
stabilité de ces peuples , les a livrés à l'intempé- 
rance de leur folle curiosité ; en sorte que l'ardeur 
de leurs disputes insensées , et leur religion arbi- 
traire, est devenue la plus dangercBse de leurs 
maladies. 

Il ne faut point s'étonner s'ils perdirent le res- 
pect de la majesté et des lois, ni s'ils devinrent 
factieux, rebelles, et opiniâtres. On énerve la reli- 
gion quand ou la change , et on loi ôte un certain 
poids qui seul est capable de tenir les peuples. Ils 
ont dans le fond du cœur je ne sais quoi d'inquiet, 
qui s'échappe si on lenr ôte ce frein nécessaire ; 
et on ne leur laisse plus rien à ménager , quand 
on leur permet de se rendre maîtres de lenr reli- 
gion. C'est de là que nous est né ce pr«tendu règne 
de Christ, inconnu jusqu'alors au christianisme, 
qui devoir anéantir tonte la royauté , et égaler tous 
les hommes ; songe séditieux des indépendants , et 
leur chimère impie et sacrilège : tant il est vrai 
que tout se tourne en révoltes et en pensées sédi- 
tieuses, quand l'autorité de la religion est anéantiel 
Maie pourquoi chercher des prenres d'une vérité 

3- 



3o ORAISON FUNEBRE 

que le Saint-Esprit a prononcée par une sentence 
manifeste? Dieu même menace les peuples qui al- 
tèrent la religion qu'il a établie, de se retirer du 
milieu d'eux, et par-là de les livrer aux guerres 
civiles. Ecoutez comme il parle par la bouche du 
prophète Zacharie: «Leur ame, dit le Seigneur, 
■< a varié envers moi », quand ils ont si souvent 
changé la religion, « et je leur ai dit: Je ne serai 

■ plus votre pasteur», c'est-à-dire, je vous aban-> 
donnerai à vous-mêmes, et à votre cruelle desti- 
née; et voyez la suite: « Que ce qui doit mourir 
B aille à la mort ; que ce qui doit être retranché soit 
<» retranché »; entendez-vous ces paroles? « et que 

■ ceux qui demeureront se dévorent les uns les 
« antres (i) ». O prophétie trop réelle et trop véri- 
tablement accomplie! La reine avoit bien raison de 
jugerqu'il n'yavoit point de moyen d'ôter les causes 
des guerres civiles, qu'en retournant à l'unité ca- 
tholique, qui a fait fleurir durant tant de siècles 
l'église et la monarchie d'Angleterre , autant que les 
plus saintes églises et les plus illustres monarchies 
du monde. Ainsi quand cette pieuse princesse ser- 
voit l'église, elle croyoit servir l'état; elle crovoit 
assurer au roi des serviteurs , en conservant à Dieu 
des lldeles. L'expérience a justifié ses sentiments ; et 
il est vrai que le roi son fils n'a rien trouvé de plu» 



( I ) Anima eorum variavit in mt ; et diii , Xon pascam 
vos. Quod morilur, moriatur; et quod succiditur, snc- 
cidatur; et reliqui dévorent unusquisque carnem prosimi 
sai. Zach.c. 1 1 , y. g. 



uii LA REINE D'ANGLETERRE. 3i 

ferme dans son service que ces catholiques si liais , 
si persécutés, que lui avoit sauvés la reine sa mère. 
En effet il est visible que , puisque la séparation et 
la révolte contre l'autorité de l'église a été la source 
d'où sont dérivés tons les maux, on n'en trouvera 
jamais les remèdes que par le retour à l'unité, et 
par la soumission ancienne. C'est le mépris de cette 
unité qui a divisé l'Angleterre. Que si vous me de- 
mandez comment tant de factions opposées et tant de 
sectes incompatibles, qui se dévoient apparemment 
détruire les unes les autres, ont pu si opiniâtrement 
conspirer ensemble contre le trône royal ; vous 
l'allez apprendre. 

Un Lomme s'est rencontré d'une profondeur 
d'esprit incroyable , hypocrite raffiné autant qu'ha- 
hile politique, capable de tout entreprendre et de 
tout cacher, également actif et infatigable dans la 
paix et dans la guerre, qui ne laissoit rien à la for- 
tune de ce qu'il pouvoit lui ôter par conseil et par 
prévoyance, mais au reste si vigilant et si prêt à 
tout, qu'il n'a jamais manqué les occasions qu'elle 
lui a présentées ; enfin un de ces esprits remuants 
et audacieux qui semblent être nés pour changer le 
monde. Que le sort de tels esprits est hasardeox, et 
qu'il en paroit dans l'histoire à qui leur audace a 
été funeste! Mais aussi que ne font-ils pas, qtiand 
il plaît à Dieu de s'en servir! Il fut donné à celui-ci 
de tromper les peuples , et de prévaloir contre les 
rois (i). Car, comme il eut apperçu que, dans ce 

[l'j Apoc.c. i3, V. 5 , -. 



32 ORAISON FUNEBRE 

/nélange infini de sectes qni n'avoient plus de règles 
certaines, le plaisir de dogmatiser sans être repris 
ni contraint par aucune autorité ecclésiastique ni 
séculière étoit le charme qui possédoit les esprits, 
il sut si bien les concilier par-là, qu'il fit un corps 
redoutable de cet assemblage monstrueux. Quand 
nne fois on a trouré le moven de prendre la multi- 
tude par l'appât de la liberté, elle suit en aveugle, 
pourvu qu'elle en entende seulement le nom. Ceux- 
ci, occupés du premier objet qui les avoit trans- 
portés, alloient toujours, sans regarder qu'ils al- 
loient à la servitude; et leur subtil condnctenr, 
qui, en combattant, en dogmatisant, en mêlant 
mille personnages divers, en faisant le docteur et 
le prophète aussi-bien que le soldat et le capitaine, 
vit qu'il avoit tellement enchanté le monde, qu'il 
étoit regardé de toute l'armée comme un chef en- 
voyé de Dieu pour la protection de l'indépendance, 
commença à s'appercevoir qu'il ponroit encore les 
pousser plus loin. Je ne vous raconterai pas la suite 
trop fortunée de ses entreprises, ni ses fameuses 
victoires dont la vertu étoit indignée , ni cette 
longue tranquillité qui a étonné l'univers. Cétoit 
le conseil de Dieu d'instruire les rois à ne point 
quitter son église. Il vouloit découvrir par un 
grand exemple tout ce qne peut l'hérésie, combien 
elle est naturellement indocile et indépendante, 
combien fatale à la royauté et à tonte autorité légi- 
time. Au reste , quand ce grand Dieu a choisi qnel- 
qa un ponr être l'instrument de ses desseins, rien 
n en arrête le cours; ou il enchaîne, ou il aveugle, 
on il domte tout ce qui est capable de résistance. 



DE LA REINE D ANGLETERRE. 3J 

» Je sais le Seigneur , dit-il par la bouche de 
B.Térémie; c'est moi qui ai fait la terre avec les 
« hommes et les animaux, et je la mets entre les 
" mains de qui il me plaît (i); et maintenant j'ai 
•I voulu soumettre ces terres à Nabuchodonosor, roi 
« de.Babylone, mon serviteur (2) ». Il l'appelle son 
serviteur, quoiqu'infidele, à cause qu'il l'a nommé 
■pour exécuter ses décrets. «Et j'ordonne, pour-, 
<t suit-il, que tout lui soit soumis, jusqu'aux ani- 
« maux (3) » : tant il est vrai que tout ploie et que' 
tout est souple quand Dieu le commande! Mais, 
écoutez, la suite de la prophétie : « Je veux que 
« ces peuples lui obéissent, et qu'ils obéissent en- 
i« core à son fils, jusqu'à ce que le temps des uns et 
a des autres vienne (4} »■ Voyez, chrétiens, comme 
les temps sont marqués, comme les générations sont 
comptées : Dieu détermine jusqu'à quand doit durer 
l'assoupissement, et quand aussi se doit réveiller le 
monde. ^ ' 

Tel a été le sort de l'Angleterre. Mais que, dsTis 
cette effroyable confusion de toutes choses, il est 



(l) Ego feci terram, et liomines, et jumenta qua? sunf 
super faciem terrae, in fortitudine mea magna et in bia-- 
chic meo extento, et dedi eam ei qui plaçait iu oculis 
meis. Jekim. 27. 

(9,) Et nunc itaque dedi omnes terras islas in manu 
Kabuchodonosor , régis Babylonis, servi mei.IfiiD. 

(3) Insuper et bestias agri dedi ei ut serviant illi. 
Ibid. 

(4) Et servient ei, et servient filio ejus, etc. donec 
reniât tempus terrae ejus et ipsius. Ibid. 



34 ORAISON FUNEBRE 

bean de considérer ce qae la grande Henriette a 
entrepris pour le salut de ce royaume, ses voyages, 
«es négociations, ses traités, tout ce que sa pru- 
dence et son courage opposoient à la fortune de 
l'état, et enfin sa constance, par laquelle, n'ayant 
pu vaincre la violence de la destinée, elle en a si 
noblement soutenu l'effort! Tons les jours ell« 
ramenoit quelqu'un des rebelles; et de peur qu'ils 
ne fussent raalbeurensenient engagés à faillir tou- 
jours, parcequ'ils avoient failli une fois, elle vouloit 
qu'ils trouvassent leur refuge dans sa parole. Ce 
fut entre ses mains que le gouverneur de Scar- 
borougb remit ce port et ce château inaccessible. 
Les deux Hotbam père et fils, qui avoient donné le 
premier exemple de perfidie en refusant au roi 
même les portes de la forteresse et du port de Hnll, 
choisirent la reine pour médiatrice, et dévoient 
rendre au roi cette place avec celle de Tieverley ; 
mais ils furent prévenus et décapités; et Diea. qui 
Toaloit punir leur honteuse désobéissance par les 
propres mains des rebelles, ne permit pas que le 
roi profitât de leur repentir. Elle avoit encore gagné 
un maire de Londres, dont le crédit ctoit grand, 
et plusieurs autres chefs de la faction. Presque tons 
ceux qui lui parloient se rendoieut à elle ; et si 
Dieu n'eût point été inflexible, si l'aveuglement 
des peuples n'eût pas été incurable, elle auroit 
guéri les esprits, et le parti le plus juste auroit été 
le plus fort. 

On sait, messieurs, que la reine a souvent ex- 
posé ia personne dans ces conférences secrètes ; mais 
j'ai à vous faire voir de plus grands hasards. Les 



DE LA REINE D'ANGLETERRE. 3 S 

rebelles s'étoient saisis des arsenaax et des maga- 
sins ; et, malgré la défectioa de tant de sujets, mal- 
gré l'infâme désertion de la milice même , il étoit 
encore plus aisé au roi de lever des soldats que de 
les armer. Elle abandonne, pour avoir des armes et 
des munitions, non seulement ses joyaux, mais en- 
core le soin de sa vie. Elle se met en mer au mois de 
février, malgré l'biver et les tempêtes ; et, sous pré- 
texte de conduire en Hollande la princesse royale sa 
fille aînée , qui avoit été mariée à Guillaume , prince 
d'Orange, elle va pour engager les états dans les 
intérêts du roi, lui gagner des officiers, lui amener 
des munitions. L'hiver ne l'avoit pas effrayée, quand 
elle partit d'Angleterre ; l'hiver ne l'arrête pas onze 
mois après, quand il faut retourner auprès du roi : 
mais le succès n'en fut pas semblable. .Te trembl* 
au seul récit de la tempête furieuse dont sa flotte 
fat battue durant dix jours. Les matelots furent 
alarmés jusqu'à perdre l'esprit, et quelques uns 
d'entre eux se précipitèrent dans les ondes. Elle, 
toujours intrépide autant que les vagues étoient 
émues, rassuroit tout le monde par sa fermeté; elle 
excitoit ceux qui l'accompagnoient à espérer en 
Dieu, qui faisoit toute sa confiance; et, pour éloi- 
gner de leur esprit les funestes idée» de la mort qui 
se présentoit de tous côtés, elle disoit, avec un air 
de sérénité qui sembloit déjà ramener le calme, que 
les reines ne se noyoient pas. Hélas! elle est réser- 
vée à quelque chose de bien plus extraordinaire ! 
et, pour s'être sauvée du naufrage, ses malheurs 
n'en seront pas moins déplorables. Elle vit périr 
ses vaisseaux, et presque toute l'espérance d'un si 



36 ORAISON FUNEBRE 

grand secours. L'amiral, où elle étoit, conduit par 
la main de celui qui domine sur la profondeur de la 
mer, et qui domte ses flots soulevés, fut repoussé 
aux ports de Hollande ; et tous les peuples furent 
étonnés d'une délivrance si miraculeuse. 

Ceux qui sont échappés du naufrage disent un 
éternel adieu à la mer et aux vaisseaux (i) ; et, 
comme disoit un ancien auteur, ils n'en peuvent 
même supporter la vue. Cependant, onze jours 
après, ô résolution étonnante! la reine, à peine 
sortie d'une tourmente si épouvantable, pressée du 
désir de revoir le roi et de le secourir, ose encore 
se commettre à la furie de l'océan et à la rigueur 
de l'hiver. Elle ramasse quelques vaisseaux qu'elle 
charge d'officiers et de munitions, et repasse enfin 
en Angleterre. Mais qui ne seroit étonné de la 
cruelle destinée de cette princesse ! Après s'être 
sauvée des flots , une autre tempête lui fut presque 
■fatale : cent pièces de canon tonnèrent sur elle à sou 
arrivée, et la maison où elle entra fut percée de 
leurs coups. Qu'elle eut d'assurance dans cet ef- 
froyable péril! mais qu'elle eut de clémence pont 
l'auteur d'un si noir attentat ! On l'amena prisonnier 
peu de temps après; elle lui pardonna son crime, 
le livrant pour tout supplice à sa conscience et à la 
honte d'avoir entrepris sur la vie d'une princess» 
si bonne et si généreuse ; tant elle étoit au-dessus 
de la vengeance aussi-bien que de la crainte! Mais 



(i) IN'aufragio liberati, exinde repiidium et navi el 
mari dicunt. ïeptuli.. de Pœnit. 



DE LA PvEIXE D- ANGLETERRE. 3; 

ne la verroas-noas jamais aaprès da roi, qai souhaite 
si ardemment son retour? Elle brûle du même désir, 
et déjà je la vois paroitre dans an nouvel appareil. 
Elle marche comme un général à la tète d'une armée 
royale, pour traverser des provinces que les re- 
belles tenoient presque tontes ; elle assiège et prend 
d'assaut en passant une place considérable qui s'op- 
posoit à sa marche; elle triomphe, elle pardonne, 
et enfin le roi la vient recevoir dans une campagne 
où il avoit remporté l'année précédente une vic- 
toire signalée sur le général Essex. Une heure aprt» 
on apporta la nouvelle d'une grande bataille ga- 
gnée. Tout sembloit prospérer par sa présence; les 
rebelles ctoient consternés ; et si la reine en eût été 
crue, si, au lieu de diviser les armées royales, et 
de les amuser, contre sou avis, aux sièges infor- 
tunés de HuU et de Glocester, on eût marché droit 
à Londres, l'afiaire étoit décidée , et Cette campagne 
eût fini la guerre. Mais le moment fut manqué : le 
terme fatal approchoit; et le ciel , qui sembloit sus- 
pendre en faveur de la pieté de la reine la ven- 
geance qu'il meditoit, commença à se déclarer. 
«Ta sais vaincre», disoit un brave Africain an 
plus rusé capitaine qui fût jamais, a mais ta ne sais 
• pas user de ta victoire. Rome, que tu tenois, 
<■ t'échappe: et le destin ennemi t'a ôté tantôt le 
a moyen , tantôt la pansée de laprendre(i)/'. Depn;s 

( I ) Tum MaLarLal : Vincere scis , Annibal j rictûrià 
uti nescis. Liv. dec. 3, lib. 9.. 

Potiundge uibif r>om%, modo mentem non daii. mci''/ 
fortunan;. Ibiu. LLb. 6. 

4 



3S ORAISON FUNEBRE 

ce malheureox moment tont alla yisiblement en 
décadence , et les affaires furent sans retour. La 
reine, qui se trouva grosse, et qui ne put par tout 
son crédit faire abandonner ces deux sièges, qu'on 
vit enfin si mal réussir, tomba en langueur; et tout 
l'état languit avec elle. Elle fut contrainte de se 
séparer d'avec le roi , qui étoit presque assiégé dans 
Oxford, et ils se dirent un adieu bien triste, quoi- 
qu'ils ne sussent pas que c' étoit le dernier. Elle s« 
retire à Exeter, ville forte, où elle fut elle-même 
bientôt assiégée. Elle y accoucha d'une princesse, 
et se vit douze jours après contrainte de prendre la 
fuite pour se réfugier en France. 

Princesse, dont la destinée est si grande et .si 
glorieuse, faut-il que vous naissiez en la puissance 
des ennemis de votre maison ! O Eternel ! v«ille2 
»ur elle ; anges saints , rangez à l'entour vos esca- 
drons invisibles, et faites la garde autour du ber- 
ceau d'une princesse si grande et si délaissée!, elle 
est destinée au sage et valeureux Philippe , et doit 
des princes à la France dignes de lui, dignes d'elle 
et de leurs aïeux. Dieu l'a protégée , messieurs; sa 
gouvernante , deux ans après , tire ce précieux eu- 
faut des mains des rebelles; et, quoiqu'ignorant sa 
captivité et sentant trop sa grandeur , elle se dé- 
couvre elle-même; quoique refusant fous les antres 
noms , elle s'obstine à dire qu'elle est la princesse, 
elle est enfin amenée auprès de la reine sa mère, 
pour faire sa consolation durant ses malheurs, en 
attendant qu'elle fasse H félicité d'un grand prince 
et la joie de toute la France. Mais j'interromps l'or- 
dre d« mon histoire. J'ai dit que la reiue fut obligée 



DE LA REINE D'ANGLETERRE. 3e» 

à se retirer de son royaume. En effet elle paTtit 
des ports dVtngleterre à la vue des vaisseaux des 
rebelles , qui la poursnivoient de si près qu'elle 
entendoit presque leurs cris et leurs menaces inso- 
lentes. O voyage bien différent de celui qu'elle 
jtvoit fait, sur la même mer, lorsque venant prendre 
possession du sceptre de la Grande-Bretagne, elle 
voyoit pour ainsi dire les oudes se courber sous 
elle et soumettre toutes leurs vagues à la domina- 
tri' e des mers ! maintenant chassée, poursuivie par 
ses etmemis implacables, qui avoient eu l'audace 
de lui faire son procès , tantôt sauvée , tantôt pres- 
que prise , changeant de fortune à chaque quart- 
d'heure , n'ayant pour elle que Dieu et son courage 
inébranlable, elle n'avoit ni assez de vents ni assez 
de voiles pour favoriser sa fuite précipitée. Mais 
enfin elle arrive à Brest, où après tant de maux il 
lai fut permis de respirer un peu. 

Quand je considère en moi-même les périls ox- 
twmes et continuels qu'a courus cette princesse far 
la mer et sur la terre durant l'espace de près de dix 
ans, et que d'ailleurs je vois que toutes les entreprises 
sont inutiles contre sa personne, pendant que tout 
réussit d'une manière surprenante contre l'état, 
que puis-je penser autre chose, sinon que la Pro- 
vidence, autant attachée à lui conserver la vie qu'à 
renverser sa puissance, a voulu qu'elle survéquît à 
ses grandeurs , afin qu'elle put survivre aux atta- 
chements de la terre et aux sentiments d'orgueil , 
qui corrompent d'autant plus les âmes qu'elles sont 
plus grandes et plus élevées.'' Ce fut un conseil à- 
pen-près semblable qui abaissa autrefois David sou» 



4o ORAJSON FUNEBRE 

la inaia du rebelle Absalon. «Le Toyez-vous, ce 
« grand roi , dit le saint et éloquent prêtre de Mar- 
ie seille, le voyez-vous seul , abandonné, tellement 
« déchu dans l'esprit des siens qu'il devient un ob- 
« jet de mépris aux uns, et, ce qui est plus insup- 
« portable à un grand coui'age, un objet de pitié 
« aux autres? ne sachant, poursuit Salvien, de la- 
« quelle de ces deux choses il avoit le plus à se 
« plaindre , ou de ce que Siba le nourrissoit, ou de 
» ce que Séméi avoit l'insolence de le maudire (i) ». 
Voilà, messieurs, une image, mais imparfaite, de 
la reiae d'Angleterre, quand, après de si étranges 
humiliations, elle fut encore contrainte de paroître 
au monde, et d'étaler pour ainsi dire à la France" 
même, et au Louvre, où elle étoit née avec tant de 
gloire, toute l'étendue de sa iniserc. Alors elle put 
bien dire avec le prophète Isaie: « Le Seigneur des 
" armées a fait ces choses pour anéantir tout le faste 
« des grandeurs humaines, et tourner en ignominie 
« ce que l'univers a de plus auguste (a) ». Ce n'est paS 
que la France ait manqué à laiîlle de Ilenri-le-Grand ; 
Anne la magnanime, la pieuse, que nous ne nom- 
merons jamais sans regret , la reçut d'nne manière 
convenable à la majesté des deux reines ; mais les 



(i) Dejectus usque in siiorum, quod grave est, cou- 
tumeham , vel, quod gravius,misencordiam; utvelSiba 
eum pasceret, vel ei maledicere Semei pubUcè non ti- 
meret. Salv, 1. o., deGubern.Dei. 

(2) Dominus exercituum co^itavit hoc , ut detraberet 
superbiam omuis gloriœ, et ad ignoiniaiain deduccret 
nniversos inclytos terras. Isa. e. 23, v. 9. 



DE LA REINE D'ANCtLETERRE. 41 

affuîres du roi ne permettant pas que cette sage ré- 
gente pût proportionner le remède au mal , jugez de 
l'état de ces deux princesses: Henriette, d'un si 
grand cœnr, est contrainte de demander du secours ; 
Anne, d'un si' grand cœur, ne put en donner as- 
sez. Si Ton eût pu avancer ces belles années dont 
nons admirons maintenant le cours glorieux, Louis, 
qui entend de si loin les gémissements des clirétien» 
affligés, qui , assuré de sa gloire, dont la sagesse de 
ses conseils et la droiture de ses intentions lui ré- 
pondent toujours malgré l'incertitude des événe- 
ments , entreprend lui seul la cause commune , et 
porte ses armes redoutées à travers des espaces im- 
menses de mer et de terre, auroit-il refusé son bra» 
à ses voisins, à ses alliés, à son propre san«^,anx 
droits sacrés de la royauté, qu'il sait si bien main- 
tenir? avec quelle puissance l'Angleterre Tauroit- 
elle vu invincible défenseur ou vengeur présent de 
la majesté violée ! Mais Dieu n'avoit laissé aucune 
ressource au roi d'Angleterre ; tout lui manque, 
tout lui est contraire: les Ecossois, à qui il se 
donne, le livrent aux parlementaires anglois, et les 
cardes fidèles de nos rois trahissent le leur. Pendant 
que le parlement d'Angleterre songe à congédier 
l'armée , cette armée , tout indépendante , réforme 
elie-même à sa mode le parlement , qui eût gardé 
quelques mesures, et se rend maîtresse de tout. 
Ainsi le roi est mené de captivité en captivité ; et la 
reine remue en vain la France, la Hollande, la Po- 
logne même, et les puissances du nord les plus élcfi- 
{;uées. Elle ranime les Ecossois, qui arment trente 
mille honmes ; elle fait avec le due de Lorrain^ 

4- 



42 ORAISON FUNEBRE 

une entreprise pour la délivrance du roi son sei- 
gneur, dont le succès paroit infaillible, tant le con- 
cert en est juste : elle retire ses cbers enfants, l'u- 
nique espérance de sa maison , et confesse à cette 
fois que parmi les pins mortelles douleurs on est 
encore capable de joie : elle console le roi , qui lui 
écrit de sa prison même qu'elle seule soutient son 
esprit, et qu'il ne faut craindre de lui aucune bas- 
sesse , parceque sans cesse il se souvient qu'il est à 
elle. O mère ! ô femme ! ô reine admirable, et digne 
d'une meilleure fortune, si les fortunes de la terre 
étoient quelque chose ! enfin il faut céder à votre 
sort : vous avez assez soutenu l'état, qui est atta- 
qué par une force invincible et divine ; il ne reste 
plus désormais sinon que vous teniez ferme parmi 
î>es ruines. 

Comme une colonne dont la masse solide paroit 
le plus ferme appai d'un temple ruineux . lorsqwe 
ee grand édifice qu'elle soutrnoit fond sur elle sans 
l'abattre; ainsi la reine se montre le ferme soutien 
de l'èîat, lorsqu'après en avoir long-temps porté le 
faix, elle n'est pas même courbée sous sa chute. 
■ Qui cependant pourroit exprimer ses justes dou- 
.leurs.^ qui pourroit raconter ses plaintes .'' Non, 
messieurs, Jérémie lui-même, qui seul semble 
être capable d'égaler les lamentation* aux calami- 
tés, ne suffiroit pas à de tels regrets. Elle s'écrie 
avec ce prophète : «Toyez, Seigneur, mon afflic- 
«tion; mon ennemi s'est fortifié, et mes enfants 
O sont perdus ; le cruel a mis sa main sacrilège sur ce 
• çai m'étoit le plus cher; la royauté a été profanée, 



DE LA REINE D'ÀNGLETEPtRE. 43 

« et les princes sont foulés aux ^lieds. Laissez-moi , 
« je pleurerai amèrement; n'entreprenez pas de me 
B consoler. L'épée a frappé au-ileliors ; mais je sens 
o en moi-même une mort semblable, (i) » 

Mais après que nous avons écouté ses plaintes , 
saintes filles , ses chères amies ( car elle vouloit 
bien tous nommer ainsi ) , vous qui l'avez vue si' 
souvent gémir devant les autels de son unique pro- 
tecteur, et dans le sein desquelles elle a versé les 
secrètes consolations qu'elle en recevoit , mettez 
fin à ce discours en nous racontant les sentiments 
chrétiens dont vous avez été les témoins lideles: 
combien de fois a-t-elle en ce lieu remercié Dieu 
humblement de deux grandes grâces ; l'une, de l'a- 
voir fait chrétienne, l'autre, messieurs, qu'attendez- 
vous? peut-être 'd'avoir rétabli les affaires durci 
son lils? Non ; c'est de l'avoir faite reine malheu- 
reuse. Ah ! je commence à regretter les boriies 
étroites du lieu où je parle; il faut éclater, percer 
cette enceinte, et faire retentir bien loin une parole 
qui ne peut être assez entendue. Que ses douleurs 
l'ont rendue savante dans la science de l'évangile ! 
et qu'elle a bien connu la religion et la vertu de la 
croix, quand elle a uni le christianisme avec les 



(i) Facti sunt filii mei perditi, quouiam invaluit inir 
micus. Lam. I , i6. Manum suam misit bostis ad omnia 
desidcrabilia ejus. Ibid. i , io. Polluit regnum el prin- 
cipes ejus. Ibid. i , a. Recedite a me, amarè flebo ;nolite 
incumbcre,ut fonsolemini me.IsA.aa, 4-Foris interficit 
gladius, et demi mors similis est. Lam. i, 20. 



4-4 ORAISON FUNEBRE 

malheurs! Les grandes prospérités nous aveTi«fleiit, 
nous transportent, nous égarent, nous font oublier 
pieu , nous-mêmes, et les sentiments de la foi ; de 
là naissent des monstres de crimes , des raffine- 
ments de plaisir, des délicatesses d'orgueil, qui 
ne donnent que trop de fondement à ces terrible» 
malédictions que Jésus-Christ a prononcées dans 
son évangile : « Malheur à vous qui riez! malheur 
« à vous qui êtes pleius et contents du monde (i) »' 
Au contraire, comme le christianisme a pris sa nais- 
sance de la croix, ce sont aussi les malheurs qui le 
fortifient : là on expie ses péchés ; là on épure 
ses intentions ; là on transporte ses désirs de la 
terre au ciel ; là on perd tout le goût dn monde, 
et on cesse de s'appuyer sur soi-même et sur sa pru- 
dence. Il ne faut pas se flatter, les plus expérimen- 
tés dans les affaires font des fautes capitales; mais 
que nous nous pardonnons aisément nos fautes 
quand la fortune nous les pardonne ! et que nous 
nous croyons bientôt les pins éclairés et les plus ha- 
biles quand nous sommes les plus élevés et les pins 
heureux! les mauvais succès sont les seuls maîtres 
qui peuvent nons reprendre utilement et nous arra- 
cher cet aveu d'avoir failli, qui coûte tant à notre 
orgueil. Alors, quand les malheurs nous ouvrent 
les yeux , nons repassons avec amertume sur tous 
nos faux pas ; nous nous trouvons également acca- 
blés de ce que nous avons fait et de ce que nous 
avons manqué de faire, et nous ne savons plus par 



(r) Va; qui ridetis! yos qai saturati estis! Ltre. l. 



DE LA REINE D'ANGLETERRE. 45 

où excuser cette prudeuce présoinjîtueuse qui se 
croyoit infaillible : nous voyons que Dieu seul est 
saf;e ; et, en déplorant vainement les fautes qui ont 
ruiné nos affaires , une meilleure réflexion nous 
apprend à déplr)rer celles qui ont perdu notre éter- 
nité, avec cette singulière consolation qu'on les 
répare quand on les pleure. 

Dieu a tciiu douze ans sans relâche, sans aucune 
consolation de la part des hommes, notre malheu- 
reuse reine ( donnons-lui hautement ce titre, dont 
«lie a fait un sujet d'actions de grâces), lui fai- 
sant étudier sous sa main ces dures, mais solides 
Icqons. Enfin, fléchi -par ses vœux et par son^ 
humble palience, il a rétabli la maison royale ;^ 
Charles II est reconnu, et l'injure des rois a été 
vengée. Ceux que les armes n'avoient pu vaincre, 
ni les conseils ramener, sont revenus tout-à-coup 
d'eux-mêmes ; déçus par leur liberté , ils en ont à la 
fin détesté l'excès, honteux d'avoir eu tant de pou- 
voir, et leurs propres succès leur faisant horreur. 
Nous savons que ce prince maguanime eût pu hâter 
SOS affaires en se servant de la main de ceux qui 
s'offroient à détruire la tyrannie par un seul coup : 
sa grande anie a dédaigné ces moyens trop bas; il 
a cm qu'eu quelque état que fussent les rois , il étoit 
de leur majesté de n'agir que par les lois ou par 
les armes. Ces lois, qu'il a protégées, l'ont réta- 
bli presque toutes seules: il règne paisible et glo- 
rieux sur le trône de ses ancêtres, et fait régner 
avec lui la justice, la sagesse, et la clémence. 

Il est inutile de vous dire combien la reine fut 
consolée par ce merveilleux événement; mais elle 



46 ORAISON FUNEBRE 

avoit appris par ses malheurs à ne changer paî dans 
un si graad chaugeinent de son état ; le inonde une 
fois banni n'eut plus de retour dans son cœu f. Elle 
vit avec ctonnemeut que Dieu, qui avoit rendu in- 
utiles tant d'entreprises et tant d efforts, parcequ'il 
atteudoit l'heure qu'il avoit marquée, quand elle 
fut arriTee, alla prendre comme par la main le roi 
son fils pour le conduire à son trône. Elle se sou- 
mit plus que jamais à cette main souveraine qui 
tient du plus haut des cieux les rênes de tous les 
empires ; et, dédaignant les trônes qui peuvent 
être usurpés, elle attacha son alfection an royaume 
où l'on ne craint point d'avoir des égaux (i) , et où 
l'on voit sans jalousie ses concurrents. ïeuchée de 
ces sentiments, elle aima cette humble maison plus 
que ses palais : elle ne se servit plus de son pouvoir 
que pour protéger la foi catholique, pour multi- 
plier ses aumônes, et pour soulager plus abondam- 
ment les familles réfugiées de ces trois royaumes, et 
tous ceux qui avoient été ruines pour la cause de la 
religion ou pour Je service du loi. Rappelez en 
votre mémoire avec quelle circonspection elle mé- 
nageoit le prochain , et combien elle avoit d'aver- 
sion pour les discours empoisonnés de la médisance. 
Elle savoit de quel poids est non seulement la 
moindre parole, mais le silence même des princes , 
et combien la médisance se donne d'empire quand 
elle a osé seulement paroître en leur auguste pré- 



( r) Plus amant illud re<;num in que non timeni habere 
consortes. Auo. 5 , de Civit. c. 7.4- 



DE LA REINE D'ANGLETERRE. 47 

sence. Ceux qui la voyoient attentive à peser toutes 
tes paroles jugeoient bien qu'elle étoit sans cesse 
sous la vue de Dieu, et que, fidèle imitatrice de l'in- 
stitut de Saiute-Marie , jamais elle ne perdoit la 
sainte présence de la majesté divine. Aussi lappe- 
loit-elle souvent ce précieux souvenir par l'oraisou 
et par la lecture du livre de l'Imitation de Jésus , où 
elle apprenoit à se conformer aa véritable inodcI« 
des cbrétieus. Elle veilloit sans relâche sur sa cou- 
science. Après tant de maux et tant de traverses, elle 
ne connut plus d'autres ennemis que ses péchés ; au- 
cun ne lui sembla léger ; elle en faisoit un rigou- 
reux examen ; et, soigneuse de les expier par la pé- 
nitence et par les aumônes, elle etoit si bien prépa- 
rée, que la mort n'a pu la surprendre, encore qu'elle 
soit venue sous l'apparence du sommeil. Elle est 
morte, cette grande reine! et par sa mort elle a laissé 
un regret éternel, nou seulement à Monsieur et à 
Madame , qui , Cdeles à tous leurs devoirs , ont eu 
pour elle des respects si soumis, si sincères, si per- 
sévérants, mais encore à tous ceux qui ont eu l'hon- 
neur de la servir ou de la connoitre. Ne plaignons 
plus ses disgrâces, qui font maintenant sa félicite. 
Si elle avoit été plus fortunée, son histoire seroit 
plus pompeuse, mais ses œuvres seroient moÏLis 
pleines; et avec des titres superbes elleauroit peut- 
être paru vide devant Dieu. Maintenant qu'elle a 
préféré la croix au trône, et qu'elle a mis ses mal- 
heurs au nombre des plus grandes grâces, elle rece- 
vra les consolations qui sont promises à cenx qui 
pleurent. Puisse donc ce Dieu de miséiicorde ac- 



48 ORAISON FUNEBRE, etc. 

cepter ses afflictions en sacrifice agrvable ! paisse-t-il 
la placer au sein d'Abraham, et, content de ses 
niaux, épargner désormais à sa famille et au monde 
de si terribles leçons ! 



FIN DEl'0RAIS0:S:FU5EEREDE LARKISE D"AXGT.ErERRE. 



ORAISON FUNEBRE 

DE 

HENRIETTE -ANNE D'ANGLETERRE, 

DUCHESSE D'ORLÉANS, 

prononcée à Saint-Denis, leYingt-unieme jour 
d'août 1670. 

Vanitas vanitatum , dixit Ecclesiasfes , vanitas ranita- 
tvm , et omnia vanitas. 

Vanité des vanités, a dit l"Ecclé!:iaste, vanité des va- 
nités, et tout est vanité. Eccl. i. 



i^X oîiSF. igneub(i), 

J'étois donc encore destiné à rendre ce devoir 
funèbre à très haute et très puissante princesse 
Henriette -Anne d'Angleterre, duchiesse d'Orléans. 
Elle, que j'avois vue si attentive pendant que je 
rendois le même devoir à la reine sa mère, devoit 
être sitôt après le sujet d'un discours semLia- 
ble, et ma triste voix étoit réservée à ce déplorHuîe 
ministère. O vanité! ô néant! ô mortels iguoianîs 



(i) M. le Prince. 



ïo ORAISO:S' FUNEBRE 

de leurs destinées! L'eùt-elle cru il y a dix mois? 
Et vous, messieurs, eussiez-Yous pensé, pendant 
qu'elle versoit tant de larmes en ce lieu, qu'elle 
dût sitôt vous y rassembler pour la pleurer elle- 
même? Princesse, le digne objet de l'admiration de 
deux grands royaumes, n'étoit-ce pas assez que 
l'Angleterre pleurât votre absence, sans être encore 
réduite à pleurer votre mort? et la France, qui vous 
revit avec tant de joie environnée d'un nouvel 
éclat, n'avoit-elle plus d'autres pompes et d'autres 
triompbes pour vous , au retour de ce voyage fa- 
meux d'où vous aviez remporté tant de gloire et 
de si belles espérances? a Vanité des vanités, et 
Il tout est vanité >>. C'est la seule parole qui lue reste, 
c'est la seule réflexion que me permet, dans un ac- 
cident si étrange, une si juste et si sensible dou- 
leur. Aussi n'ai-je point parcouru les livres sacres 
pour y trouver quelque texte que je pusse appli- 
quer à cette princesse; j'ai pris sans étude et sans 
cboix les premières paroles que me présente IT.c- 
clésiaste, où, quoique la vanité ait été si souvent 
nommée, elle ne l'est pas encore assez à mon gré pour 
le dessein que je me propose. .Te veux dans un seul 
malheur déplorer toutes les calamités du genre hu- 
main, et dans une seule mort faire voir la mort et 
le néant de toutes les grandeurs bumaines. Ce texte , 
qui convient à tous les états et à tous les événe- 
ments de notre vie, par une raison particulière de- 
vient propre à mon lamentable sujet, puisque ja- 
mais les vanités de la terre n'ont été si clairemeut 
découvertes, ni si hautement confondues. Non, 
après ce que nous venons de voir, la sauté n'est 



DE LA DUCHESSE D0RLÉAX5. Ji 

qu'un nom, la vie n'est qu'un songe, la gloire n'est 
qu'une apparence, les grâces et les plaisirs ne sont 
qu'un dangereux amusement ; tout est vain en nous, 
excepté le sincère aveu que nous faisons devant 
Dieu de nos vanités , et le jugement arrêté qui non» 
fait mépriser tout ce que nous sommes. 

Mais dis-je la vérité? Tliomme, que Dieu a fait 
à son image, n'est-il qu'une ombre:' ce que Jésus- 
Christ est venu cherclier du ciel en la terre , ce qu'il 
a cru pouvoir, sans se ravilir, racheter de tout son 
aang, n'est-ce qu'un rien? Reconnoissons notre er- 
reur : sans doute ce triste spectacle des vanités hu- 
maines nous imposoit ; et l'espérance publique, frus- 
trée tout-à-conp par la mort de celte princesse, 
nous ponssoit trop loin. Il ne faut pas permettre à 
l'homme de se mépriser tout entier, de peur que, 
«rroyant avec les impies que notre vie n'est qu'un 
jen où règne le hasard, il ne marche sans règle et 
sans conduite au gré de ses aveugles désirs. C'est 
pour cela que l'Ecclésiaste, après avr.-ir commencé 
son divin onviage par les paroles que j'ai récitées, 
après en avoir rempli toutes les pages du mépris 
des choies humaines, veut enfin niontrer à l'homme 
quelqu» chose de plus solide, et conclut tout son 
discours en lui disant: « (i) Crains Pien, et gaule 
« ses commandements ; car c'est là tout l'iiomnic ; 
" et sache que le Seigneur examinera dans son jnge- 



(i ) Deura time, et mandata e jus observa; hoc est eium 
onais homo : et cuncta quae fiunt adducet Deus in ju- 
dirium, sivebouum, sivc malum illud sit. Eccl.c. r/, 
V. iJ, 14. 



52 OPvAISON FUNEBRE 

« ment fout ce que nous aurons fait de bien ou clc 
« mal ». Ainsi tout est vain en l'homme, si nous re- 
gardons ce qu'il donne au monde ; mais , au con- 
traire, tout est important, si nous considérons ce 
qu'il doit à Dieu. Encore une fois loiit est vain en 
riioinme si nous regardons le cours de sa vie mor- 
telle ; mais tout est précieux, tout est important, 
si nous contemplons le terme où elle aboutit, et le 
compte qu'il en faut rendre. Méditons donc aujour- 
d hui à la vue de cet autel et de ce tombeau la pre- 
mière et la dernière parole de l'Ecclésiaste, l'une 
qui moutrele néant de l'homme, l'autre qui établit 
sa grandeur. Que ce tombeau nous convainque de 
notre néant, pourvu que cet autel où l'on offre 
tous les jours pour nous une victime d'un si grand 
prix nous apprenne en même temps notre dignité : 
la princesse que nous pleurons sera un témoin fidèle 
de l'un et de l'autre. Voyons ce qu'une mort soudaine 
lui a ravi , voyons ce qu'une sainte mort lui a donné. 
Ainsi nous apprendrons à mépriser ce qu'elle a 
quitté sans peine , afin d'attacher toute notre estime 
à ce qu'elle a embrassé avec tant d'ardeur, lorsque 
son ame, éjjurée de tous les sentiments de la terre, 
et pleine du ciel, où elle touchoit, a vu la lumière 
toute manifeste. Voilà les vérités que j'ai à trai- 
ter, et que j'ai crues dignes d'être proposées à un si 
grand prince, et à la plus illustre assemblée de 
l'univers. 

(i) « Nous mourons tons », disoit cette femme 

( I ) Omnes morimur , et quasi aquas dilabimur in ter- 
ram, quae non rcTertunlur, 2 Reg. c. i4> v. 14. 



DE LA DUCHESSE D'ORLÉANS. 53 

dont l'écriture a loué la prudence an second livre 
des Rois , « et nous allons sans cesse au tombeau , 
ainsi que des eaux qui se perdent sans retour ». Eu 
effet, nous resseoibloas tous à des «aux courantes. 
De quelque superbe distinction que se flattent le» 
hommes , ils ont tous une même origine ; et cette 
origine est petite. Leurs années se poussent succes- 
sivement comme des flots : ils ne cessent de s'écou- 
ler ; tant qu'enfin , après avoir fait un pen plus de 
bruit , et traversé un peu plus de pays les uns que 
les antres , ils vont tous ensemble se confondre 
dans un abyme on l'on ne reconnoit plus ni princes , 
ni rois, ni toutes ces autres qualités superbes qui 
distinguent les hommes ; de même que ces fleuves 
tant vantés demeurent sans nom et sans gloire , 
mêlés dans l'océan avec les rivières les plus incon- 
nues. 

Et certainement , messieurs , si quelque chose 
ponvoit élever les hommes au-dessus de leur infir- 
mité naturelle; si l'origine qui nous est commune 
souffroit quelque distinction solide et durable entre 
ceux que Dieu a formés de la nième terre, qn y 
auroit-il dans l'univers de plus distingué que la 
princesse dont je parle? Tout ce que peuvent faire 
non seulement la naissance et la fortune, mais en- 
core les grandes qualités de l'esprit, pour l'élévation 
d'une princesse, se trouve rassemblé et puis anéanti 
dans la nôtre. De quelque côté que je suive les 
trace» de sa glorieuse origine , je ne découvre que 
des rois , et par-tout je suis ébloui de l'éclat des plut 
«ngustes couronnes. .Te vois la maison de France, 
la plus grande sans comparaison d« tout l'univers. 



54 ORAISON FUNEBRE 

et à qui les plus puissantes maisons peuvent bien 
céder sans envie, puisqu'elles tâchent de tirer leur 
gloire de cette source: je vois les rois d'Ecosse, les 
rois d'Angleterre, qui ont régné depuis tant de 
siècles sur une des plus belliqueuses nations de 
l'univers, plus encore par leur courage que par 
l'autorité de leur sceptre. Mais cette princesse, née 
sur le trône, avoit l'esprit et le cœur plus hauts que 
sa naissance. Les malheurs de sa maison n'ont pu 
l'accabler dans sa première jeunesse; et dès-lors on 
voyoit en elle une grandeur qui ne devoit rien à 
la fortune. Nous disions avec joie que le ciel l'avoit 
arrachée comme par miracle des mains des ennemis 
du roi son père, pour la donner à la France: don 
précieux, inestimable présent, si seulement la pos- 
session en avoit été plus durable! Mais pourquoi 
ce souvenir vient-il m'interrompre.^ Hélas! nous 
ne pouvons un moment arrêter les yeux sur 
la gloire de la princesse, sans que la mort s'y 
mêle aussitôt pour tout offusquer de son ombre. 
O mort! éloigne-toi de notre pensée, et laisse-nous 
tromper pour un peu de temps la violence de notre 
douleur par le souvenir de notre joie. Souvenez- 
vous donc , messieurs , de l'admiration que la prin- 
cesse d'Angleterre donnoit à toute la cour: votre 
mémoire vous la peindra mieux avec tous ses traits 
l'i son incomparable douceur , que ne pourront ja- 
mais faire toutes mes paroles. Elle croissoit au mi- 
lieu des bénédictions de tous les peuples, et les 
années ne cessoient de lui apporter de nouvelles 
grâces. Aussi la reine sa mère, dont elle a toujours 
été la consolation, ne l'aimoit pas plus tendrement 



DE LA DUCHESSE D'ORLÉANS. 55 

que faisoit Anne d'Espagne. Anne, vous le savez, 
niessienrs, ne tronvoit rien au-dessus de cette prin- 
cesse. Après nous avoir donné une reine , seule ca- 
pable, par sa piété et par ses aatres vertus royales, 
de soutenir la réputation dune tante si illustre , 
elle voulut, pour mettre dans sa famille ce que l'u- 
nivers avoit de plus grand, que Philippe de France, 
son second 111s, épousât la princesse Henriette; et 
quoique le roi d'Angleterre , dont le cœur égale la 
sagesse, sût que la princesse sa sœur, recherchée 
de tant de rois, pouvoit honorer un trône, il lui 
vit remplir avec joie la seconde place de France, 
que la dignité d'un si grand royaume peut mettre 
en comparaison avec les premières da reste du 
monde. 

. Que si son rang la distlnguoit, j'ai eu raison de 
vous dire qu'elle étoit encore plus distinguée par 
son mérite. .le pourrois vous l'aire remarquer qu'elle 
connoissoit si bien la beauté des ouvrages de l'es- 
prit , que l'on crovoit avoir atteint la perfection 
quand on avoit su plaire à Madajne : je pourrois 
encore ajouter que les plus sages et les plus expé- 
rimentés aduiiroient cet esprit vif et perçant qui 
embrassoit sans peine les plus grandes affaires, et 
pénétroit avec tant de facilité dans les plus secrets 
intérêts. Mais pourquoi m'étendve sur une matière 
on je puis tout dire en nn mot? Le roi, dont le 
jugement est une règle toujours sûre, a estimé la 
capacité de celte princesse, et l'a mise par son es- 
time au-dessus de tous nos éloges. 

Cependant, ni cette estime, ui tous ces grands 
avantages, n'ont pa donner atteinte à sa modestie. 



56 ORAISON FUNEBRE 

Tout éclairée qu'elle étoit, elle n'a point présumé 
de ses connoissances , et jamais ses lumières ne l'ont 
éblouie. Rendez témoignage à ce que j e dis, vous que 
cette grande princesse a honorés de sa confiance. 
Quel esprit avez-vous trouvé plus élevé.' mais quel 
esprit avez-vous trouvé plus docile .■' Plusieurs , dans 
la crainte d'être trop faciles, se rendent inflexibles 
à la raison, et s'affermissent contre elle. Madame 
s'éloignoit toujours autant de la présomption que 
de la foiblesse ; également estimable , et de ce qu'elle 
savoit trouver les sages conseils, et de ce qu'elle 
étoit capable de les recevoir. On les sait bien con- 
noitre, quand on fait sérieusement l'étude qui plai- 
soit tant à cette princesse: nouveau genre d'étnde, 
et presque inconnu aux personnes de son âge et de 
son rang, ajoutons, si vous voulez, de son sexe. 
Elle étudioit ses défauts ; elle aimoit qu'on lui eu 
fit des leçons sincères : marque assurée d'une ame 
forte que ses fautes ne dominent pas, et qui n* 
craint point de les envisager de près par une secrète 
confiance des ressources qu'elle sent pour les sur- 
monter. C'étoil le dessein d'avancer dans cette étude 
de la sagesse qui la tenoit si attachée à la lecture de 
l'histoire, qu'on appelle avec raison la sage con- 
seillère des princes. C'est là que les plus grands 
rois n'ont plus de rang que par leurs vertus , et 
que, dégradés à jamais par les mains de la mort, 
ils viennent subir sans cour et sans suite le juge- 
ment de tous les peuples et de tous les siècles ; 
c'est là qu'on découvre que le lustre qui vient de la 
flatterie est super.ficiel, et que les fausses couleurs, 



DE LA DUCHESSE D'ORLÉAXS. 07 

quelque iudustrieusement qu'on les applique, ne 
tiennent pas. Là notre admirable princesse étudioit 
les devoirs de ceux dont la vie compose l'histoire : 
elle y perdoit insensiblement le goût des romans et 
de leurs fades héros; et, soigneuse de se former 
6ur le vrai , elle méprisoit ces froides et dangereuses 
fictions. Ainsi, sous un visage riant, sous cet air 
de jeunesse qui sembloit ne promettre que des jeux, 
elle caohoit un sens et nn sérieux dont ceux qui 
traitoient avec elle étoient surpris. 

Aussi pouvoit-on sans crainte lui confier les plus 
grands secrets. Loin du commerce des affaires , et 
de la société des hommes , ces âmes sans force , 
aussi-bien que sans foi, qui ne savent pas retenir 
leur langue indiscrète ! « Ils ressemblent, dit le Sage, 
«à une ville sans murailles, qui est ouverte de 
o toutes parts (i) », et qui devient la proie du pre- 
mier venu. Que Madame étoit au-dessus de cette 
l'oiblesse! Ni la surprise, ni l'intérêt, ni la vanité, 
jii l'appât d'une flatterie délicate, ou d'une douce 
conversation, qui souvent, épanchant le cœur, en 
fait échapper le secret , n'étoit capable de lui faire 
découvrir le sien; et la sûreté qu'on trouvoit en 
cette princesse, que son esprit rcndoit si propre 
aux grandes affaires, lui faisoit confier les plus im- 
portantes. 



(i) Sicut urbs patens et absque murorum ambitu , ita 
vir qui non potest in loquendo cohibere spiritum suum. 
Paov. 1. a5,v. 28. 



53 OU AI SON rUNEERE 

Ne pensez pas que je veuille , en interprète témâ- 
raiie des secrets d'état, discourir sur le voyage 
d'Augleterre, ni que j'imite ces politiques spécu- 
latifs, qui arrangent suivant letus idées les conseils 
des rois , et composent sans instructions les annales 
de leur siècle. Je ne parlerai de ce voyage glorieux , 
que pour dire que Madame y fut admirée plus que 
jamais. On ne parloit qu'avec transport de la bonté 
de cette princesse, qui, malgré les divisions trop 
ordinaires dans les cours, lui gagna d'abord tous 
les esprits. On ne pouvoit assez louer son incroyable 
dextérité à traiter les affaires les plus délicates , à 
guérir ces défiances cachées qui souvent les tien- 
nent en suspens, et à terminer tous les différents 
d'une manière qui concilioit les intérêts les plus 
opposés. Mais qui pourroit penser, sans verser de» 
larmes, aux marques d'estime et de tendresse que' 
lui donna le roi son frère ? Ce grand roi , plus ca- 
pable encore d'être touché par le mérite que par 1« 
sang, ne se lassoit point d'adrairer les excellentes 
qualités de Madame. O plaie irrémédiable ! ce qui 
fut en ce voyage le sujet d'une si juste admiration 
est devenu pour ce prince le sujet d'une douleur 
qui n'a point de bornes. Princesse , le digne lien des 
deux plus grands rois du monde, pourquoi leur 
avez-vous été sitôt ravie.'' Ces deux grands rois se 
connoissent, c'est l'effet des soins de Madame : 
ainsi leurs nobles inclinations concilieront leurs 
esprits , et la vertu sera entre eux une immortelle 
médiatrice. Mais si leur union ne perd rien de sa 
fermeté , nous déplorerons éternellement qu'elle 



DE LA DUCHESSE D'ORLEANS. 59 

ait perda son agrément le plus doux, et qti'uae 
princesse si chérie de tout l'univers ait été préci- 
pitée dans le tombeau, pendant que la confiance de 
deux si grands rois l'élevoit au comble de la gran- 
deur et de la gloire. 

La grandeur et la gloire ! PouTons-nous encore 
entendre ces noms dans ce triomphe de la mort? 
Non, messieurs , je ne puis plus soutenir ces gran- 
des paroles , par lesquelles l'arrogance humaine 
tâche de s'étourdir elle-même , pour ne pas apperoe- 
Yoir son néant. Il est temps de faire voir que tout ce 
qui est mortel, quoi qu'on ajoute par le dehors pour 
le faire paroître grand, est par son fond incapable 
d'élévation. Ecoutez à ce propos le profond raison- 
nement, non d'un philosophe qui dispute dans une 
école, ou d'un religieux qui médite dans un cloître ; 
je veux confondre le moud-; par ceux que le monde 
même révère )e plus, par ceux qui le connoissent 
le mieux, et n^lni veux donner pour le convaincre 
que des docteurs assis sur le trône. « O Dieu, dit 
« le roi prophète, vous avez fait mes jours mesura- 

I blés, et ma substance n'est rien devant vous (i) ». 

II est ainsi , chrétiens : tout ce qui se mesure finit ; 
et tout ce qui est né pour finir n'est pas tont-à-falt 
sorti du néant où il est sitôt replongé. Si notre être, 
»L notre substance n'est rien, tout ce que nous bâ- 
tissons dessus que peut-il être? Ni l'édifice n'est 



( I ) Fcce meDSurabiles posuisti dies meo« , et substaa- 
lia mea tanquaoi uiliiiuni .intf te. VtKL. 35, v. G. 



6o ORAISON FUNEBRE 

plas solide qae le fondement , ni l'aocident attaché 
à l'être plus réel que l'être même. Pendant que la 
nature nous tient si bas, que peut faire la fortune 
pour nous élever? Clierchez, imaginez parmi les 
hommes les différences les plus remarquables ; vous 
n'en trouverez point de mieux Hiarquée, ni qui 
vous paroisse plus effective que celle qui relevé le 
victorieux au-dessus des vaincus qu'il voit étendus 
à ses pieds. Cependant ce vainqueur, enflé de ses 
titres, tombera lui-même à son tour entre les mains 
de la mort. Alors ces malheureux vaincus rappelle- 
ront à leur compagnie leur superbe triomphateur ; et 
da creux de leur tombeau sortira cette voix qui fou- 
droie toutes les grandeurs : «Voua voilàblessé comme 
«nous; vous êtes devenu semblable à nous(i)». 
Que la fortune ne tente donc pas de nous tirer du 
néant, ni de forcer la bassesse de notre nature. 

Mais peut-être, au défaut de la fortune, les qua- 
lités de l'esprit, les grands desseins, les vastes pen- 
sées, pourront nous distinguer du reste des hommes ? 
Gardez-vous bien de le croire, parceque toutes nos 
pensées qui n'ont pas Dieu pour objet sont du do- 
maine de la mort. :»Ils mourront, dit le roi prophète, 
.0 et en ce jour périront tontes leurs pensées (2) » : 
c'est-à-dire les pensées des conquérants, les pensées 
des politiques qui auront imaginé dans leurs cabinets 
des desseins où le monde entier sera compris. Ils se 



(i) Ecce tu vulueratus es, sicut et nosj nostri similis 
effectus es. [sa. c. i4, v. 10. 

(9.) In iUa die peribujit omnes cojjitatiocei eoram. 
PsAL. 145, V, 4. 



DE LA DUCHESSE D"OK.LÉAXS. 6t 

seront munis de tous côtés par des précautions in- 
finies; enfin ils auront tout prévu, excepté leur 
mort, qui emportera en un moment toutes leurs 
pensées. C'est pour cela que TEcclésiaste, le roi 
Salomou, llls du roi Darid (car je suis bien aise 
de vous faire voir la succession de la même doctrine 
dans un même trône) ; c'est, dis-je, pour cela que 
l'Eccîesiaste, faisant le dénombrement des illusions 
qui travaillent les enfants des bommes , y comprend 
la sagesse même. «Je me suis, dit-il, appliqué 
a à la sagesse, et j'ai vu que c'étoit encore une va- 
« nité (i ) », parcequ'il y a une fausse sagesse qui , se 
renfermant dans l'enceinte des choses mortelles, 
s'ensevelit avec elles dans le néant. Ainsi je n'ai 
rien fait pour Madame, quand je vous ai représenté 
tant de belles qualités qui la rendoient admirable 
au monde, et capable des plus hauts desseins oà 
une princesse puisse s'élever. Jusqu'à ce que je 
commence à vous raconter ce qui l'unit à Dieu, 
nue si illustre princesse ne paroîtra dans ce dis- 
cours que comme un exemple le plus grand qu'on 
se puisse proposer , et le plus capable de persuader 
aux ambitieux qu'ils n'ont aucun moyen de se dis- 
tinguer, ni par leur naissance, ni par leur gran- 
deur, ni par leur esprit, puisque la mort, qui égale 
tout, les domine de tous côtés avec tant d'empire, 
et que d'une main si prompte et si souveraine elle 
renverse les tètes les plus respectée». 

Considérez, messieurs, ces grandes puisMtutMt 



(i) EccL. a, 10 , 17. 



62 ORAISON FUNEBRE 

qne nous regardons de si bas: pendant que nous 
tremblons sons leur main , Dieu les frappe pour 
uoas avertir. Leur élévation en est la cause ; et il 
les épargne si peu qu'il ne craint pas de les sacrifier 
à l'instruction du reste des bonimes. Cbrétieus, ne 
murmurez j)as si Madame a été choisie pour nous 
donner une telle instruction : il n'ya rien ici de rude 
pour elle, puisque, comme vous le verrez dans la 
suite, Dieu la sauve par le même coup qui nous in- 
struit. Nous devrions être assez convaincus de notre 
néant: mais s'il faut des coups de surprise à uos 
cœurs enchantés de l'amour du monde, celui-ci est 
assez grand et assez terrible. O nuit désastreuse ! 
ô nuit effroyable , où rettntit tout-à-coup comme 
un éclat de tonnerre cette étonnante nouvelle : Ma- 
dame se meurt ! Madame est morte ! Qui de nous 
ne se sentit frappé à ce coup, comme si quelque 
tragique accident avoit désolé sa famille.-' An pre- 
mier bruit d'un mal si étrange, onaccourut à Saint- 
Cloud de toutes parts ; on trouve tout consterné , ex- 
cepté le cœur de cette princesse : par-tout on entend 
des cris ; par-tout on voit la douleur et le désespoir, 
et l'image de la mort. Le roi, la reine. Monsieur, 
toute la cour, tout le peuple, tout est abattu, tout 
est désespéré; et il me semble que je vois l'accom- 
plissement de celte parole du prophète : « (t) Le i-oi 
« pleurera , le prince sera désolé , et les uiaius 



(i) Rcx lugebit, et princeps iiiduelurmœrore, et ina- 
Bos populi terrac coiiliababuntur. 1'",zfxii. c. 7, t 9.7. 



DE LA DUCHESSE D'OPLKA^'S. 63 

« tomberont au peuple de douleur et d'étonne- 
« ment. " 

Mais et les princes et les peuples gémissoient 
eu vain ; en vain Monsieur, en vain le roi même 
tenoit Madame serrée par de si étroits embiasse- 
ntents. Alors ils ponvoient dire l'un et l'autre a\ec 
S. Ambroise : Stringeiam brachia , sed jam 
amiseram <jnam tenebam (i), Je serrois les bras, 
mais j'avois déjà perdu ce que je tenois. La prin- 
cesse leur échappoil parmi des embrassements si 
tendres, et Ih mort plus puissante nous l'enlevoit 
entre ces royales mains. Quoi donc ! elle devoit pé- 
rir sitôt: Dans la plupart des bommes les cbange- 
ments se font peu-à-peu, et la mort les préjiare or- 
dinairement à Sun dernier coup : Madanie cependant 
a pa^sé du matin an soir, ainsi que l'herbe des 
champs ; le matin elle fieurissoit, avec quelles grâ- 
ces ! vous le savez : le soir nous la vîmes sécbéc ; 
et ces fortes expressions par lesquelles l'écriture 
sainte exagère l'inconstance des choses humaines 
dévoient être pour cette princesse si précises et si 
littérales ! Hélas ! nous composions son histoire de 
tout ce qu'on peut imaginer de plus glorieux: le 
passé et le présent nous garantissoieut l'avenir, et 
on ponvoit tout attendre de tant d'excellentes qua • 
lités. Elle alloit s'acquérir deux puissants royaumes 
par des moyens agréables : toujours douce , toujours 
paisible autant que généreuse et bienfaisante , son 



(i) Orat.deOb.Sat.fr. 



64 ORAISON FUNEBRE 

ciédit n'y auroit jamais été odieux ; on ne l'eût 
point vue s'attirer la gloire avec une ardeur inquiète 
et précipitée ; elle Teùt attendue sans impatience, 
comme sûre de la posséder : cet attachement qu'elle 
^ montré si fidèle pour le roi jusqu'à la mort Ini 
en donnoit les moyens ; et certes c'est le bonheur 
de nos jours que l'estime se puisse joindre avec le 
devoir, et qu'on puisse aut>iut s'attacher au mérite 
et à la personne du prince qu'on en révère la puis- 
sauce et la majesté. Les inclinations de Madame ne 
l'attachoieut pas moins fortement à t(»us ses autres 
devoirs: la passion qu'elle ressentoit pour la gloire 
de Monsieur n'avoit point de bornes; pendant que 
ce grand prince, marchant sur les pas de son invin- 
cible frère , secondolt avec tant de valeur et de snc- 
oès ses grands et héroïques desseins dans la campa- 
gne de I-'landres, la joie de cette princesse étoit 
incroyable. C'est ainsi qu;e ses généreuses inclina- 
tions la menoient à la gloire par les voies que le 
monde trouve les plus belks ; et si quelque chose 
manquoit encore à son bonheur, elle eût tout i^agné 
par sa donceur et par sa conduite. Telle étoit l'a- 
gréable histoire que nous .'"alsiOas pour ]Madame; et 
pour achever ces nobles projets il n'v avoit que la 
4urée de sa vie dont nous ne croyions pas devoir 
être en peine : car qui eût pu seulement penser 
yue les années eussent dû manquer à une jeunesse 
qui sembloit si vive.** Toutefois c'est par cet endroit 
que tout se dissipe en un moment. Au lien de l'his- 
toire d'une belle vie, nous sommes réduits à faire 
l'histoire d'une admirable mais triste m.ort. A la 



DE LA DUCHESSE D'ORLÉANS. 6 5 

Térité, messieurs, rien u"a jamais égalé la fermeté 
de son ame, ni ce courage paisible qui , sans faire 
effort ponr s'élever, s'est trouvé par sa naturelle 
situation an -dessus des accidents les plus redon- 
ttibles. Oui , Madame fut douce envers la mort 
comme elle l'étoit envers tout le monde; son gi'and 
cœur ni ne s'aigrit ni ne s'emporta contre elle : elle 
ne la brave pas non plus avec fierté , contente de 
l'envisager sans émotion et de la recevoir sans 
trouble. Triste consolation , puisque , malgré ce 
grand courage, nous l'avons perdue ! C'est la grande 
vanité des choses humaines. Après que, par le der- 
nier effet de notre courage, nous avons p our ainsi dire 
surmonté la mort, elle éteint en nous jusqu'à ce cou- 
rage par lequel nous semblions la défier. La voilà, 
malgré ce grand cœur, cette princesse si admirée et 
si chérie! la voilà telle que la mort nous l'a faite; 
encore ce reste tel quel va-t-il disparoitre, celte 
ombre de gloire va s'évanouir, et nous Talions -voir 
dépouillée même de cette triste décoration. Elle va 
descendre à ces sombres lieux , à ces demeures 
souterraines , pour y dormir dans la poussière avec 
les grands de la terre, comme parle .lob , avec ces 
rois et ces princes anéantis, parmi lesquels à peine 
peut-on la placer, tant les rangs y sont pressés, 
tant la mort est prompte à remplir ces places. Mais 
ici notre imagination nous.abuse encore ; la mort ne 
nous laisse pas assez de corps pour occuper quelque 
place, et on ne voit là que les tombeaux qui fassent 
quelque figure : notre chair change bientôt de na- 
ture, notre corps prend un autre nom ; même celui 

6. 



66 ORAISON FUNEBRE 

.de cadsvre, dit TcrtuUien (i), parcequ'il nous mon- 
tre encore quelque forme humaine , ne lui demeure 
pas long- temps; il devient un je ne sais quoi qui 
n'a plus de nom dans aucune langue : tant il est 
Trai que tout meurt en lui, jusqu'à ces termes fu- 
nèbres par lesquels on exprimoit ses malheureux 
ï-estes ! 

C'est ainsi que la puissance divine , justement 
jrritée contre notre orgueil , le pousse jusqu'au 
néant, et que, pour égaler à jamais les conditions, 
elle ne fait de nous tous qu'une même cendre. 
Peut-on bâtir sur ces ruines? peut-on appuyer quel- 
que grand dessein sur ce débris inévitable des cho- 
ses humaines? jNIais quoi, n^essieurs, tout est-il 
donc désespéré pour nuus ? Dieu , qui foudroie 
toutes nos grandeurs jusqu'à les réduire en poudre, 
ne nous laisse-l-il aucune espérance? lui aas yens 
de qui rien ne se perd, et qui suit toutes les parr 
pelles de nos corps en quelque endroit écarté du 
monde que la conuption ou le hasard les jette ^ 
verra-t-il périr sans ressource ce qu'il a fait capable 
de le counoître et de l'aimer? Ici un nouvel ordre 
de choses se présente à moi ; les ombres de la mort 
se dissipent : « Les voies me sont ouvertes à la vé- 
«ritable vie (i) »>. Madame n'est plus dans le tom- 
beau; la mort, qui sembloit tout détruire, a tout 



(i) Cadit in originem terram, et cadaveris nomen , 
ex isto quoque uoLume peritura , iu nuUum inde jam no- 
^eu, in onuiis jam Tocabuîi Bioittm.TERTUi.. de Resi^rr. 
garnis. ' 

(?) Notas ,jpilii fecisti vias viiae. Psai.. i5, t. ïo. 



DE LA DUCHESSE J'ORLÉANS. 67 

établi: voici le secret de l'Etclésiaste, qiie je voas 
avois marqué dès le commence jaeiit de Ce discours, 
et doat il faut niainteuaut dëciravrir.l.'; i^'- d. 

Il faut donc penser, cliirtieus, «(ii'outrc- le rap- 
port que nous avons du coté du corps avvc :a uature 
chaageante et mortelle, nous avons d'uuairtre côtç 
un î apport intime et une secrète afiinivé avec Diea, 
parceque Dieu même a mis quelque chose eu nou4 
qui peut confesser la vérité de sou êtrt , oa adotex 
la perfection, eu admirer la plénitad« , juricjuç 
chose qui peut se soumettre à sa sonveia^u'.' puis- 
sance , s'abandonner à sa haute et incr»n4)rehi tisibU 
sagesse, se conlier en sa bonté, craindre sa justice, 
espérer son éternité. De ce coté , aicssiciiLi , si 
l'homme croit avoir eu lui de l'élévation , ii ne se 
trompera pas ; car «omme il est nécessaire que cha- 
que chose soit réunie à son principe, et que c'est 
pour cette raison, dit l'Ecclesiaste, « que le corps 
retourne à la terre, dout il a été tiré(i) i-, il 
faut par la suite du même raisonnement , que ce 
qui porte en nous la marque divine, ce qui est ca- 
pable de s'unir à Dieu , y soit aussi rappelé. Or ce 
qui doit retourner à Dieu , qui est la grandeur pri- 
mitive et essentielle, n'est-il pas grand et élevé.' 
C'est pourquoi, quand je vous ai dit que la gran- 
fleur et la gloire n'étoient parmi nous que des 
noms pompeux , vides de sens et de choses , je 



(i) Revertatur pulvis ad terram suam , unde erat. 
EccL. 10., V. 7. Spiritus redeat ad Deum, qui dédit 



63 ORAISON FUNEBRE 

regardois le mauvais usage que nous faisons de ces 
termes ; mais , pour dire la vérité dans toute son 
étendue, ce n'est ni l'erreur ni la vanité qui oùt 
inventé ces noms magnifiques ; au contraire nous 
ne les aurions jamais trouvés si nous n'en avions 
porté le fonds en nous-mêmes ; car où prendre ces 
nobles idées dans le néant? La faute que nous fai- 
sons n'est donc pas de nous être servis de ces noms ; 
c'est de les avoir appliqués à des objets trop indi- 
gnes. S. Chrysostome a bien compris cette vérité 
quaud il a dit : « Gloire, richesses, noblesse, puis- 
«sance, pour les hommes du monde ne sont que 
«des noms; pour nous, si nous servons Dieu, ce 
« sont des choses : au contraire la ' pauvreté , la 
« honte , la mort , sont des choses trop effectives et 
« trop réelles pour eux ; pour nous ce sont seule- 
« ment des noms (ï) », parceque celui qui s'attache 
à Dieu ne perd ni ses biens, ni son honneur, ni sa 
vie. Ne vous étonnez donc pas si l'Ecclésiaste dit si 
souvent, « Toirt est vanité »; Il s'explique, «tout 
« est vanité sous le soleil (2) », c'est-à-dire tout ce 
qui est mesuré par les années, tout ce qui est em- 
porté par la rapidité du temps. Sortez du temps et 
du changement , aspirez à l'éternité: la vanité ne 
vous tiendra plus asservis. Ne vous étonnez pas si 
le même Ecclésiaste (3) méprise tout en nous jus- 
qu'à la sagesse, et ne trouve rien de meilleur que 



(1) HoM. 19 in Matt. 

(i) F-ccL. c. I, V. 7., i4; e. ■?. , v. n, 17. 

(3) EccL.c. i , V. ijjc. 2,v. 12, 24. 



DE LA DUCHESSE D'ORLÉANS. 6g 
de goûter en repos le fruit de son travail. La sa-» 
gesse dont il parle en ce lieu est cette sagesse in- 
sensée , ingénieuse à se tourmenter , habile à se 
tromper elle-même, qui se corrompt dans le pré- 
sent . qui s'égare dans l'avenir, qui , par beaucoup 
de raisonnercents et de grands efforts , ne fait que 
se consumer inutilement en amassant des choses 
que le vent emporte. «Eh! s'écrie ce sage roi, 
« y a-t-il rien de si vain (i) •>•'' Et n'a-t-il pas rai- 
son de préférer la simplicité d'une vie particulière 
qui goûte doucement et innocemment ce peu de 
biens que la nature nous donne , aux soucis et aux 
chagrins des avares, aux songes inquiets des ambi- 
tieux? Mais a cela même , dit-il , ce repos , cette dou- 
« cear de la vie , est encore une vanité (i) », parceque 
la mort trouble et emporte tout. Laissons-lui donc 
mépriser tous les érats de cette vie, jinisqu'enfin 
de quelque cùté qu'on s'y tourne on voit toujours 
la mort en face, qni couvre de ténèbres tous nos 
plus beaux jours ; laissons-lui égaler le fou et le 
sage, et même , je ne craindrai pas de le dire hau- 
tement eu cette chaire, laissons -lui confondre 
l'homme avec la bête. Uniis inlenlus csi homi- 
nis , et iiiniTitorum (3), En effet jusqu'à ce que 
nous ayons trouvé la véritable sagesse, taut que 
nous re:;arderoDS l'hommi^ par les yeuji. du corps, 
sans y déinèicr par l'intelligence ce secret principe 

(i) Et est quidquam tam raiium. FccL. c. •?, v. iq. 
(■>.) Vid- quod hoc quoqne essct vacitaÂ. Eccl. c. 2, 
V. I, a :c.8, v. lo. 
(3) ECCL.C. 3, V, ig. 



70 ORAISON FUNEBRE 

de toutes nos actions , qui étant capable de s'unir 
à Dieu doit nécessairement y retourner, que ver- 
rons-nous autre chose dans notre vie que de folles 
inquiétudes? et que verrons-nous dans notre mort 
qu'une vapeur qui s'exhale, que des esprits qui 
s'épuisent , que des ressorts qui se démoulent et se 
déconcertent, eulia qu'une machine qui se dissout 
et qui se met en pièces? Ennuyés de ces vanités, 
cherchons ce qu'il y a de grand et de solide en. 
nous. Le sage nous l'a montré dans les dernières 
paroles de l'Ecclésiaste ; et bientôt Madame nous 
le fera paroître dans les dernières actions de sa vie. 
« Crains Dieu , et observe ses commandements ; car 
«c'est là tout l'homme » (i) : comme s'il disoit , Ce 
n'est pas l'homme que j'ai méprisé , ne le croyez 
pas; ce sont les opinions, ce sont les erreurs par 
lesquelles l'homme abusé se déshonore lui-même. 
Voulez-vous savoir en un mot ce que c'est que 
l'homme ? Tout son devoir, tout son objet, toute 
sa nature , c'est de craiudre Dieu; tout le reste est 
vain, je le déclare: mais aussi tout le reste n'est 
pas l'homme. Toici ce qui est réel et solide, et ce 
que la mort ne peut enlever; car, ajoute l'Ecclé- 
siaste, « Dieu examinera dans son jugement tout ce 
« que nous aurons fait de bien et de mal » (2). Il est 
doue maintenant aisé de concilier tontes choses. Le 
psalmiste dit (3) u qu'à la mort périront toutes nos 



(i) Ecci.. c. 11, \. i3. 
[o.) EccL. c. 19., V. i4. 
(3) PsAL. i45, V. 4. 



DE LA DUCHESSE D ORLÉA>'S. 71 

« pensées » : oui , celles que nous aurons laissé em- 
porter au monde, dont la figure passe et s'évanouit. 
Car. encore que notre esprit soit de nature à vivre 
toujours , il abandonne à la mort tout ce qu'il con- 
sacre aux choses mortelles; de sorte que nos pun- 
sées, qui dévoient être incorruptibles du côte de 
leur principe, deviennent périssables du côté de 
leur objet. Youlez-vous sauver quelque chose de ce 
débris si universel, si inévitable.'' donnez à Dieu 
vos affections ; nulle force ne vous ravira ce que 
vous aurez déposé en ses mainc divines : vous pour- 
rez hardiment mépriser la mort à l'exemple de notre 
héroïne chrétienne. j\lais,afin de tirer d'un si bel 
exemple toute l'instruction qu'il nous peut donner, 
entrons dans une profonde considération des con- 
duites de Dieu sur elle, et adorons en cette prin- 
cesse le mystère de la prédestination et de la grâce. 
Vous savez que tonte la vie chrétienne, que tout 
l'ouvrage de notre salut, est une suite continuelle 
de miséricorde ; mais le fîdele interprète du ravstere 
de la grâce, je veux dire le grand Augustin , m'ap- 
prend cette véritable et solide théologie, que c'est 
dans la première grâce et dans la dernière que la 
grâce se montre; c'est-à-dire que c'est dans la voca- 
tion qui nous prévient, et dans la persévérance 
finale qui uons couronne , que la bonté qui nous 
sauve paroît toute gratuite et tonte pure. En effet 
comme nous changeons deux fois d'état, en passant 
premièrement des ténèbres à la lumière, et ensuite 
de la lumière imparfaite de la foi à la lumière con- 
sommée de la gloire, comme c'est la vocation qui 
nous inspire la foi, et que c'est la persévérance qui 



72 ORAISON FUNEBRE 

nous transmet à la gloire ; il a plu à la divine bonté 
de se marquer elle-même au commencement de ce» 
deux états par une impression illustre et particu- 
lière, afin que nous confessions que toute la vie du 
chrétien, et dans le temps qu'il espère , et dans le 
temps qu'il jouit, est un miracle de grâce. Que ces 
deux principaux moments de la grâce ont été bien 
marqués par les merveilles que Dieu a faites pour 
le salut éternel de Henriette d'Angleterre ! Pour la 
donner à l'église il a fallu renverser tout un grand 
royaume. La grandeur de la maison d'où elle est 
sortie n'étoit pour elle qu'un engagement plus 
étroit dans le schisme de ses ancêtres ; disons de» 
derniers de ses ancêtres, puisque tout ce qui les 
précède, à remonter jusqu'aux premiers temps, est 
si pieux et si catholique. I\!ais si les lois de l'état 
s'opposent à son salut éternel. Dieu ébranlera tout 
l'état pour l'affranchir de ces lois: il met les anies 
à ce prix ; il remue le ciel et la terre pour enfanter 
ses élus; et comme rien ne lui est cher que ces 
enfants de sa dilection éternelle , que ces membres 
inséparables de son Fils bien -aimé, rien ne lui 
coûte pourvu qu'il les sauve. Notre princesse est 
persécutée avant que de naître , délaissée aussitôt 
que mise au monde, arrachée en naissant à la piété 
d'une mère catholique, captive, dès le berceau, de» 
ennemis implacables de sa maison, et, ce qui étoit 
plus déplorable, captive <iss ennemis de l'église, 
par conséquent destinée preiiiicrement par sa glo- 
rieuse naissance, el ensuite par sa malheureuse cap- 
tivité, à l'erreur etàl'héfésie. Mais le sceau de Dieu 



DE LA DUCHESSE DORLEAXS. 73 

étoît sur elle : elle pouvoit dire avec le prophète : 
it Mon père et ma mère m'ont abandonnée , mais le 
" Seigneur m'a reçue en sa protection » [1): délaissée 
de toute la terre dès ma naissance, !t je fus comme jetée 
«entre les bras de sa providence paternelle, et dès 
oie ventre de ma mère il se déclara mon Dieu (2) ». 
Ce fut à cette garde fidèle que la reine sa mère com- 
mit ce précieux dépôt. Elle ne fut point trompée 
dans sa confiance ; deux ans après,nn coup imprévu, 
et qui teuoit du miracle, délivra la princesse des 
mains des rebelles. Malgré les tempêtes de l'océan, 
et les agitations encore plus violentes de la terre, 
Dieu la prenant sur ses ailes , comme laigle prend 
ses petits, la porta lui-même dans ce royaume ; lui- 
mèrae la posa dans le sein de la reine sa mère, ou plu- 
tôt dans le sein de l'église catholique. Là elle apprit 
les maximes de la piété véritable, moins par les 
instructions qu'elle y reoevoit que par les exemples 
■vivants de cette grande et religieuse reine. Elle a 
imité ses pieuses libéralités; ses aumônes, toujours 
abondantes, se sont répandues principalement sur 
les catholiques d'Angleterre , dont elle a été la 
fidèle protectrice. Digne fille de S. Edouard et de 
S. Louis, elle s'attacha du fond de son cœur à la foi 
de ces deux grands rois. Qui pourroit assez expri- 
mer le zèle dont elle brùloit pour le rétablisseanent 
de cette foi dans le royaume d'Angleterre, on l'on 
en conserve encore tant de précieux monuments.'' 



(i) PsAi. 26 , c. lO, 
(2) PsAL. 21, V. it. 



74 ORATSO>r FU!?fEBRE 

nous savons qu'elle n'eût pas craint d'expostr sa 
vie pour nn si pieux dessein ; et le ciel nous 1 a ra- 
vie! O Dieu! fine prépare ici votre éternelle pro- 
vidence? me permettrez -vous , o Seigneur, d'envisa- 
ger en tremblant vos saints et redoutables conseils? 
Est-ce que les temps de confusion ne sont pas en- 
core accomplis? est-ce que le crime qui fit céder 
vos vérités saintes à des passions mallienreuses e»l 
encore devant vos yeux , et que vous ne l'avez pas 
assez puni par nn aveuglement de pins d'un siècle? 
Nous ravissez-vous Henriette par un effet du même 
jugement qui abrégea les jours de la reine Marie, 
et son règne si favorable à l'église? on bien voulez- 
voas triompher seul? et en nous ôtant les moyens 
dont nos désirs se llattoient , réservez-vous daus 
les temps marqués par votre prédestination éter- 
nelle de secrets retours à l'état et à la maison d'An- 
gleterre? Quoiqu'il en soit, ô grand Dieu, rece- 
vez-eu aujourd'hui les bienheureuses prémices en 
la personne de cette princesse : puisse tonte sa mai- 
son et tout le rovaume suivre l'exemple de sa foi J 
Ce grand roi qui remplit de tant de vertus le trône 
de ses ancêtres, et fait louer tous les jours la divine 
main qui l'y a rétabli comme par miracle, n'ini- 
prouvera pas notre zèle si nous souhaitons devant 
Dieu que lui et tous ses peuples soient comme 
nous. Opto apiid Deinn^ non tantùm. te, sed 
etiam omnes Jieri taies, qualis et ego Snm (i). 
Ce souhait est fait pour les rois, et S. Paul étant 



(i) AcT.aG, T.9,Q. 



t>E LA DLCHESSE D'ORLÉANS. 7 5 

dans les fers, le lit la première fois en faveur 
dix roi Agrippa ; mais S. Paul en exceptoit ses 
lieas, exceptis 'vincnlis /lis: et nous, uous sou- 
liaitous principalement que l'Angleterre , trop li- 
bre dans sa croyance , trop licencieuse dans ses 
sentiments , soit enchaînée comme nous de ces bien- 
lieureux liens qui empêchent l'orgueil humain de 
s'égarer dans ses pensées, eu le captivant sous l'au- 
torité du Saint-Esprit et de l'église. 

Après vous avoir exposé le premier effet de la 
grâce de Jésus-Christ en notre princesse, il me reste, 
messieurs, de vous faire considérer le dernier, qui 
couronnera tous les autres. C'est par cette dernière 
grâce que la mort change de nature pour les chré- 
tiens, puisquau lieu qu'elle sembloit être faite 
pour nous dépouiller de tout, elle commence, 
comme dit l'apôtre, à nous revêtir et nous assurer 
éternellement la possession des biens véritables. 
Tant que nous sommes détenus dans cette demeure 
.mortelle nous vivons assujettis aux changements, 
parceque, si vons me permettez de parler ainsi, 
F"cst la loi du pays que nous habitons ; et nous ne 
possédons aucun bien , même dans l'ordre de la 
giaoe, que nous ne puissions perdre un moment 
pprès par la mutabilité naturelle de nos désirs: 
tuais aussitôt qu'on cesse pour cous de compter 
les heures , et de mesurer notre vie par les jours et 
par les années , sortjis des figures qui passent et de* 
ombres qui disparoissent, nous arrivons an regn« 
de la vérité, où nous sommes affranchis de la loi 
des changements. Ainsi notre ame n'est plus en pé- 
ril , nos résolutions ne vacillent plus; la mort, ou 



70 ORAISON FUNEBRE 

plutôt la grâce de la persévérance finale a la force 
de les fixer; et de même que le testament de Jésus- 
Christ , par lequel il se donne à nous , est confirmé à 
jamais , suirant le droit des testaments et la doc- 
trine de l'apôtre , par la mort de ce divin testateur, 
ainsi la mort du fidèle fait que ce bienheureux tes- 
tament par lequel de notre côté nous nous don- 
nons au Sauveur devient irrévocable. Donc , mes- 
sieurs, si je vous fais voir encore une fois Madame 
aux prises avec la mort, n'appréhendez rien pour 
elle ; quelque cruelle que la mort vous paroisse , 
elle ne doit servir à cette fois que pour accomplir 
l'œuvre de la grâce, et sceller en cette princesse le 
conseil de son éternelle prédestination. Voyons 
donc ce dernier combat: mais encore un coup af- 
fermissons-nous; ne mêlons point de foiblesse à 
une si forte action, et ne déshonorons point par 
nos larmes une si belle victoire. Youlez-vons voir 
combien la grâce qui a fait triompher Madame a été 
puissante.'' voyez combien la mort a été terrible. 
Premièrement elle a plus de prise sur une princesse 
qui a tant à perdre ; que d'années elle va ravir à 
cette jeunesse! que de joie elle enlevé à cette for- 
tane ! que de gloire elle ôte à ce mérite! d'ailleurs 
peut-elle venir ou plus prompte on plus cruelle."' 
c'est ramasser toutes ses forces, c'est unir tout ce 
qu'elle a de plus redoutable, que de joindre, comme 
elle fait, aux plus vives douleurs l'attaque la jilus 
imprévue : mais quoique sans menacer et sans aver- 
tir elle se fasse sentir tout entière dès le premier 
coup , elle trouve la princesse prête. La grace,plns 
active encore, la déjà mise en défense ; ni la gloira- 



i 



DE LA DLCKESSr: D'Or.LÉANS. «77 

ni la jeunesse n'anront un soupir: nn regret im- 
mense de SCS péchés ne lui permet pas de regretter 
antre cliose. Elle demande le crucifix sur lequel 
elle avoit vu expirer la reine sa belle-mere, comme 
pour y recueillir les impressions de constance et de 
piété que cette ame vraiment chrétienne y avoit 
laissées avec les derniers soupirs. A la vue d'un si 
grand objet n'attendez pas de cette princesse de» 
discours étudiés et magnifiques; une sainte simpli- 
cité fait ici toute la grandeur. Elle s'écrie: «Omon 
«Dieu, pourquoi n'ai-je pas toujours mis eu vous 
a ma confiance » ? Elle s'afflige, elle se rassure, elle 
confesse humblement et avec tous les sentiments 
d'une profonde douleur que de ce jour seulement 
elle commence à connoitre Dieu, n'appelant pas le 
connoitre que de regarder encore tant soit peu le 
inonde. Qu'elle nous parut aa-dessus de ces làchcd 
chrétiens qui s'imaginent avancer leur mort quand 
ils préparent leur confession , qui ne reçoivent les 
saints sacrements que par force, dignes certes de 
recevoir pour leur jugement ce mystère de piété 
qu'ils ne reçoivent qu'avec répugnance! Madame 
appelle les prêtres plutôt que le.s médecins; elle 
demande d'elle-même les sacrements de l'église; 
la pénitence avec componction ; l'eucharistie avec 
crainte, et puis avec confiance ; la sainte onction des 
mourants avec nn pieux empressement. Bien loin 
d'en être effrayée, elle veut la recevoir arec con- 
noissance; elle écoute l'explication de ces saintes 
cérémonies, de ers prières apostoliques, qui, par 
une espèce de charme divin, suspendent les don- 
leurs les plus viokntes, qui font oublier la mort 



rS ORAISON FUNEBRE 

(je l'ai Ta souvent) à qui les écoute arec fol; elle 
les suit, elle s'y conforme ; on lui voit paisiblement 
présenter son corps à cette huile sacrée, ou plutôt 
au sang de Tésus qui coule si abondamment avec 
cette précieuse liqueur. Ne croyez pas que ses exces- 
sives et insupportables douleurs aient tant soit peu 
troublé sa grande ame. Ab! je ne veux plus tant 
admirer les braves ni les conquérants: Madame 
m'a fait connoître la vérité de cette parole du sage : 
«Le patient vaut mieux que le brave, et celui qui 
« dointe son cœur vaut mieux que celui qui prend 
« des villes (i) ». Combien a-t-elle été maîtresse du 
sien ! avec quelle tranquillité a-t-elle satisfait à tous 
ses devoirs ! Rappelez en votre pensée ce qu'elle a 
dit à Monsieur ; quelle force ! quelle tendresse ! O 
paroles qu'on voyoit sortir de l'abondance d'un 
cœur qui se sent au-dessus de tout ; paroles que la 
mort présente, et Dieu plus présent encore, ont 
consacrées ; sincères productions d'une ame qui, 
teuant au ciel, ne doit plus rien à la terre que la 
vérité, vous vivrez éternellement dans la mémoire 
des hommes, mais sur-tout vous vivrez éternelle- 
ment dans le cœur de ce grand prince. Madame ne 
peut plus résister aux larmes qu'elle lui voit ré- 
pandre: invincible par tout antre endroit, ici elle 
est contrainte de céder ; elle prie Monsieur de se 
retirer; parceqn'elle ne veut plus sentir de tendresse 
que pour ce Dieu crucifié qui lui tend les bras. 



(i) Melior est patiens ",îro forti ; et qui doiçinal^r 
OnijDO suc, expugnatore urbiam. P&ov. i6, v. 3a; 



DE LA DUCHESfIE D'OPxLEAXS. 79 

Alors qn'avons-nous vu? qu'avons-nous oui? Elle 
se confonnoit aux ordri-s de Dieu; elle lui offroit 
ses souffrances en expiation de ses fautes ; elle pro- 
fessolt hautement la foi catholique, et la résurrec- 
tion des morts , cette précieuse consolation des 
fidèles mourants ; elle excitoit le zèle de ceux qu'elle 
avoit appelés pour l'exciter elle-même , et ne rou- 
loit point qu'ils cessassent un moment de l'entre- 
tenir des vérités chrétiennes : elle souhaita mille 
fois d'être plongée au sang de l'Agneau; c'étoit un 
ïiouvean langage que la grâce Ini apprcnoit. !Xons 
ne voyions en elle , ni cette ostentation par laquelle 
on vent tromper les autres, ni ces émotions d'une 
aine alarmée, par lesquelles on se trompe soi-même ; 
tout étoit simple , tout étoit précis , tout étoit 
tranquille, tout partoit d'une ame soumise et d'une 
source sanctifiée par le Saint-Esprit. 

En cet état, messieurs, qnavions-nons à deman- 
der à Dieu pour cette princesse sinon qu'il l'affer- 
mit dans le hien et qu'il conservât en elle les dons 
de sa grâce:' Ce grand Dieu nous exancoit; mais 
souvent , dit S. Augustin , en nous exauçant il 
tromj)e heureusement notre prévoyance. La prin- 
cesse est affermie dans le bien d'une manière plus 
haute que celle que nous entendions. Comme Dieu 
ne vouloit plus exposer aux illusions du monde 
les sentiments d'ane piété si sincère , il a fait ce que 
dit le Sage, «Il s'est hâté (i) ». En effet quelle di- 



(i) Properarit educere de roedio iuiqiiitatum, Sv?. 
ç. 4, v. 14. 



«o ORAISON FUNEBRE 

ligence ! en neaf heures louvrage est accompli ; « il 
« s'est hâté de la tirer du milieu des iniquités ». 
Voilà, dit le grand S. Ambroisc, la merveille de la 
mort dans les chrétiens: Elle ne finit pas leur vie, 
elle ne finit que leurs péchés (i) et les périls oix 
ils sont exposés. Nous nous sommes plaints que la 
mort, ennemie des fruits que nous promettoit la 
princesse, les a ravagés dans la fleur; qu'elle a ef- 
facé, pour ainsi dire, sous le pinceau même un ta- 
bleau qui s'avançoit à la perfection avec une in- 
croyable diligence, dont les premiers traits, dont 
' le senl dessin montroit déjà tant de grandeur : chan- 
geons maintenant de langage ; ne disons plus que 
la mort a tout d'un coup arrêté le cours de la plus 
belle vie du monde , et de l'histoire qui se com- 
mencoit le plus noblement ; disons qu'elle a mis fin 
aux plus grands périls dont une ame chrétienne 
peut être assaillie; et, pour ne point parler ici des 
tentations infinies qui attaquent à chaque pas la foi- 
blesse humaine , quel péril n'eût point trouvé cette 
princesse dans sa propre gloire? La gloire ! qu'y a- 
t-il pour le chrétien de plus pernicieux et de plus 
mortel? quel appât plus dangereux? quelle fumée 
plus capable de faire tourner les meilleures têtes ? 
(Considérez la princesse; représentez-vous cet esprit 
qui, répandu par tout son extérieur, en rendoit les 
grâces si vives. Tout étoit esprit, tout étoit bonté. 
Affable à tons avec dignité, elle savoit estimer les 



(i) Finis factus est erroris, quia culpa, non uatura 
defecit. De bono mortis. 



DE LA DUCHESSE D'ORLÉA>"S. 8i 

nns sans fâcher les autres; et quoique le mérite fût 
distingué, la foiblosse ne se seatoit pas dédaignée : 
quand quelqu'un traitoit avec elle , il sembloit 
qu'elle eût oublié son rang pour ne se soutenir qné 
par sa raison ; on ne s'appercevoit presque pas qu'on 
parlât à une personne si élevée , on sentoit seule- 
ment au fond de son cœur qu'on eût voulu lui ren- 
dre au centuple la grandeur dont elle se dépouilloit 
si obligeamment. l'idele en ses paroles , incapable 
de déguisement, sûre à ses amis, par la lumière 
«t la droiture de son esprit elle les mettoit à cou- 
vert des vains ombrages, et ne leur laissoit à crain- 
dre que leurs propres fautes. Très recounoissante 
des services , elle aimoit à prévenir les injures par 
sa bonté; vive à les sentir, facile à les pardonner. 
Que dirai- je de sa libéralité.^ elle donnoit non 
seulement avec joie, mais avec une hauteur d'ame 
qui marqitoit tout ensemble et le mépris du don et 
l'estime de la personne : tantôt par des paroles tou- 
chantes, tantôt même par son silence, elle relcvoit 
ses présents; et cet art de donner agréablement, 
qu'elle avoit si bien pratiqué durant sa vie , l'a 
suivie , je le sais , jusqu'entre les bras de la mort. 
Avec tant de grandes et tant d'aimables qualités^ 
qui eût pu lui refuser son admiration? mais avec 
son crédit, avec sa puissance, qui n'eût voulu s'at- 
tacher à elle.' N'alloit- elle pas gagner tous les 
cœurs.* c'est-à-dire la seule chose qu'ont à gagner 
ceux à qui la naissance et la fortune semblent tout 
donner; et si cette haute élévation est un précipice 
affreux pour les chrétiens, ne puis- je pas dire, 
messieurs , pour me servir des paroles fortes du 



92 ORAISON FUNEBRE 

plas grave des historiens, » qu'elle alloit être pré- 
•r cipitée dans la gloire » (i)? car quelle créature fut 
jamais plus propre à être l'idole du monde? Mais 
ces idoles quç le monde adore, à combien de ten- 
tations délicates ne sont-elles pas exposées ? La 
gloire , il est vrai , les détend de quelques foibles- 
scs ; mais la gloire les défend -elle de la gloirt 
même? ne s'adorent-elles pas secrètement? ne ven- 
lent-eiles pas être adorées? que n'ont-elles pas à 
craindre de leur amour-propre? et que se peut refu- 
ser la foiblesse humaine pendant que le monde lui 
accorde tout ? n'est-ce pas là qu'on apprend à faire 
servir à l'ambition, à la grandeur, à la politique, 
et la vertu , et la religion, et le nom de Dieu? La 
modération que le monde affecte n'étouffe pas les 
mouvements de la vanité ; elle ne sert qu'à les ca- 
cher; et plus elle ménage le dehors , plus elle lj-\re 
le cœur anx sentiments les plus délicats et les plus 
dangereux de la fausse gloire: on ne compte plus 
^ue soi-même, et on dit an fond de son cœur: « .Je 
« suis, et il n'y a que moi sur la terre » (2). En cet 
^tat, messieurs, la vie n'est-elle pas un péril? la 
mort n'est-elle pas une grâce? Que ne doit-on pas 
craindre de ces vices, si les bonnes qualités sont 
»i dangereuses? N'est-ce donc pas un bienfait de 
Dien d'avoir abrégé les tentations avec les jours 



(i) In ipsara gloriam proreps agebatur. Tacit. Agr. 
('->.) Ego suuj, et prapter me no» est altéra. Isa. C.4y , 
▼. 10. 



DE LA DUCHESSE D'Or^Ll- AXS. 83 

de Madame ; de l'avoir arrachée à sa propre gloire 
avaut que cette gloire par son excès eût mis en ha- 
sard sa modération? Qu'importe que sa vie ail été 
si courte ? jamais ce qui doit finir ne peut être 
long. Quand nous ne compterions point ses confes- 
aions plus exactes, ses entretiens de dévotion pins 
fréquents , son application pins forte à la piété 
dans les derniers temps de sa vie; ce peu d'heures 
saintement passées parmi les plus rudes épreuves 
et dans les sentiments les plus purs du christia- 
nisme, tiennent lien toutes seules d'un âge accom- 
pli. Le temps a été court , je l'avoue, mais l'opéra- 
tion de la grâce a été forte, mais la fidélité de l'ame 
a été parfaite. C'est l'effet d'an art consommé de ré- 
duire en petit tout un grand ouvrage ; et la grâce , 
cette excellente ouvrière, se plaît quelquefois à ren- 
fermer en un jour la perfection d'une longue vie. 
Je sais que Dieu ne veut pas qu'on s'attende à de 
tels miracles; mais si la témérité insensée des hom- 
mes ahuse de ses bontés, son bras pour cela n'est 
pas raccourci, et sa main n'est pas affoiblie. Je me 
confie pour Madame en cette miséricorde, qu'elle a 
si sincèrement et si humblement réclamée. Il sem- 
ble que Dieu ne lui ait conservé le jugement libre 
jusqu'au dernier soupir qu'afin de faire durer les 
témoignages de sa foi. Elle a aimé en mourant le 
Sanvear .lésus; les bras lui ont manqué plutôt que 
l'ardeur d'embrasser la croix ; j'ai vu sa main dé- ■ 
faillante chercher encore en tombant de nouvelles 
forces pour appliquer sur ses lèvres ce bienheu- 
reux signe de notre rédemption : n'est-ce pas mou». 



84 ORAISON FUNEBRE 

rir entre les bras et dans le baiser du Seigneur ? 
Ah ! nous pouvons achever ce saint sacrifice pour 
le repos de Madame avec une pieuse confiance ; ce 
.lésus eu qui elle a espéré , dont elle a porté la croix 
en son corps par des douleurs si cruelles , lui don- 
nera encore son sang dont elle est déjà toute teinte, 
toute pénétrée , par la participation à ses sacre- 
ments , et par la communion avec ses souffrances. 
Mais en priant pour son ame , chrétiens, songeons 
à nous-mêmes. Qu'attendons-nous pour nous con- 
vertir? quelle dureté est semblable à la nôtre, si 
nn accident si étrange, qui devroit nous pénétrer 
jusqu'au fond de l'ame, ne fait que nous étourdir 
pour quelques moments ! Attendons-nons que Dieu 
ressuscite des morts pour nous instruire .'' Il n'est 
point nécessaire que les morts reviennent, ni que 
quelqu'un sorte du tombeau; ce qui entre aujour> 
d.'hui dans le tombeau doit suffire pour nous con- 
vertir : car, si nous savons nous connoître, nous 
confessons, chiétiens, que les vérités de l'éternité 
sont assez bien établies; nous n'avoiir. rien que de 
foible à leur opposer; c'est par passion et non par 
raison que nous osons les combattre. Si quelque 
chose les empêche de régner sur nous, ces saintes 
et salutaires vérités , c'est que le monde nous oc- 
cupe, c'est que les sens nous enchantent, c'est que 
le présent nous entraine. Faut-il un autre spectacle 
pour nous détromper et des sens , et du présent, et 
du monde .►• La Providence divine pouvoit-elle nom 
mettre en vue ni de plus près ni plus fortement 
la vanité des choseà humaines.^ et si nos cœurs 



DE LA DUCHESSE D'ORLEANS. 85 

•'endurcissent aprcs un avertissement si sensible , 
que lui reste-t-il autre chose que de nous frapper 
nous-mêmes sans miséricorde? Prévenons un coup 
si funeste, et n'attendons pas toujours des miracles 
de la grâce. Il n'est rien de plus odieux à la souve- 
raine puissance que de la vouloir forcer par des 
exemples, et de lui faire une loi de ses grâces et de 
ses faveurs. Qu'ya-t-il donc, chrétiens, qui puisse 
nons empêcher de recevoir sans différer ses inspi- 
rations .'' Quoi ! le charme de sentir est-il si fort que 
nous ne puissions rien prévoir.'' les adorateurs des 
grandeurs humaines seront-ils satisfaits de leur for- 
tune quand ils verront que dans un moment leur 
gloire passera à leur nom , leurs titres à leurs tom- 
beaux, leurs biens à des ingrats, et leurs dignités 
peut-être à leurs envieux.'* Que si nous sommes as- 
surés qu'il A'iendra un dernier jour où la mort nous 
forcera de confesser toutes nos erreurs, pourquoi 
ne pas mépriser par raison ce qu'il faudra un jonr 
mépriser par force.' et quel est notre aveuglement 
si, toujours avançant vers notre fin, et plutôt mou- 
rants que vivants, nous attendons les derniers sou- 
pirs pour prendre les sentiments que la seule pen- 
sée de la mort nous devroit inspirer à tous les 
moments de notre vie.' Commencez aujourd'hui à 
mépriser les faveurs du monde ; et toutes les fois 
que vous serez dans ces lieux augustes , dans ces su- 
perbes palais à qui Madame donnoit un éclat que 
vos yeux recherchent encore , tontes les fois que , 
regardant cette grande place qu'elle remplissoit si 
bien, vous sentirez quelle y manque, songez que 

S 



86 ORAISON FUNEBRE, etc. 

cette gloire que tous admiriez faisoit son péril en 
cette vie, et que dans l'autre elle est devenue le su- 
jet d'un examen rigoureux, où rien n'a été capable 
de la rassurer que cette sincère résignation qu'elle 
a eue aux ordres de Dieu, et les saintes humilia- 
tions de la pénitence. 



FIS DE I. ORAISON rUNEBUE DE LA. DUCHESSE D ORLEANS. 






ORAISON FUNEBRE 

DE MARIE-THERESE D'AUTRICHE, 

INFANTE d'eSPAGWE, REINE DE FRANCE ET DE NAVARRE, 

prononcée à Saint-Denis, le premier de sep- 
tembre i683, en présence de monseigneur 
le Dauphin. 

Sine macula enim sunt ante thronnm Dei. 
Ils sont sans tache devant le trône de Dieu. 

Paroles de l'apôtre S.Jean, dans sa Révélation , 
c. i4, V. 5. 



Mo 



N SEIGNEUR, 



Quelle assemblée l'apôtre S. Jean nons fait pa- 
■roilre ! Ce grand prophète nous ouvre le ciel , et 
notre foi y découvre " sur la sainte montagne de 
Sioa M , dans la partie la plus élevée de la .lérusalcm 
tienheureuse , l'Agneau qni ôte le péché du monde , 
avec une compagnie digne de lai. Ce sont ceux dont 
il est écrit au commencement de l'Apocalypse : 
« (i) U y a dans l'église de Sardis un petit nombrs 



(i) Habes pauca nomina in Sardis, qui non i^'iuina-* 
verunt vestimenta sua. Apoc. c. 3 , v. iy. 



88 OPvAISON F^^"E?.^\F. 

« de fidèles, paiica nomma, qui u'ont pas souillé 
« leurs vêtements»; ces riches vêtements dont le 
baptême les a revêtus ; vêtements qui ne sont rien 
moins que Jésus-Christ même, selon ce que dit 
l'Apôtre : « Yous tous qui avez été baptisés, vous 
«avez été revêtus de Jésus-Christ >> (i). Ce petit 
nombre chéri de Dieu pour son ianocence , et re- 
marquable par la rareté d'un don si exquis , a su 
conserver ce précieux vêtement et la grâce du bap- 
tême. £t quelle sera la récompense d'une si rare 
fidélité ? Écoutez parler le juste et le saint : « Ils mar- 
a cheni, dit-il, avec moi, revêtus de blanc , parce- 
" qu'ils en sont dignes » (2) ; dignes par leur inno- 
cence de porter dans l'éternité la livrée de l'Agneau 
sans tache, et de marcher toujours avec lui, puis- 
que jamais ils ne l'ont quitte depuis qu'il les a mis 
dans sa compagnie : âmes pures et innocentes ; 
âmes vierges (3), comme les appelle S. Jean, an 
même sens que S. Paul disoit à tous les fidèles 
de Corinthe: « Je vous ai promis, comme une 
« vierge pudique, à un setil homme, qui est Jésus- 
« Christ (4) ". I,a vraie chasteté de l'ame , la vraie 
pudeur chrétienne est de rougir du péché, de n'avoir 



(i) Quicumque in Cliristo baptizaîi eslis , Cbristum 
iaduistiy. Gall. c.3, v. 2y. 

(o.) Ambulabunt mecum in albis, quia digni sont. 
Apoc c. 3 , V. 4- 

(,'i) Virgines enim sunt. Hi sequunturAgnr.m quo- 
cuicque ierit. Apoc. c. 14, v. 4. 

(4) Despondi vos «ni vire virginem castam ei^Iiibcre 
Cliristo. 1 Coa. c. 1 1 , v. 2. 



"DE MARIE-TH. D'AUTRICHE. «9 

d'y^ïi^ ^^ d'amour que pour Jésus-Christ, et de 
tenir toujours ses sens épurés de la corruption du 
siècle. C'est dans cette troupe innocente et pure 
que la reine a été placée ; Tborreur qu'elle a tou- 
jours eue du péché lui a mérité cet honneur. La foi, 
qui pénètre jusqu'aux cieux, nous la fait voir au- 
jourd'hui dans cette bienheureuse compagnie. Il 
ïue seiKhle que je reconnois cette modestie, cette 
paix, ce recueillement que nous lui voyions devant 
les autels, qui inspiroit du respect pour Dieu et 
pour elle : Dieu ajoute à ces saintes dispositions 1« 
transport d'une joie céleste. La mort ne l'a point 
changée, si ce n'est qu'une immortelle beauté a 
pris la place d'une beauté changeante et mortelle. 
Cette éclatante blancheur, symbole de son inno- 
cence et de la candeur de son ame , n'a fait, pour 
ainsi parler, que passer au-dedans, où nous la 
voyons rehaussée d'une lumière divine. « Elle 
« marche avec l'Agneau, car elle en est digne (i) ». 
La sincérité de son cœur sans dissimulation et sans 
artifice la range au nombre de ceux dont S. .lean 
a dit , dans les paroles qui précèdent celles de mon 
texte, que « le mensonge ne s'est point trouvé eu 
o leur bouche», ni aucun déguisement dans leur 
conduite; « ce qui fait qu'on les voit sans tache dc- 
« vant le trône de Dieu (2). j> Sine macula surit 
eniin ante thronum. Dei. En effet elle est sans 



(i) Apoc. c. 3, v.4. 

(a) In ore eoriun non est inventum mendacium : sirie 
ptacula euim sunt ante thronum Dei. Ibid. c. i 4 , v . 5 . 



9Ô ■ ORAISON FUNEBrvE 

reproche devant Dieu et devant les hommes : la 
médisance ne peut atîaquer auctin endroit de sa 
vie, depuis son enfance jusqu'à sa mort; et nue 
gloire si pure, une si helle réputation est uu par- 
fum précieux qui réjouit le ciel et la terre. 

Monseigneur, ouvrez les yeux à ce grand spec- 
tacle. Pouvois-je mieux essuyer vos larmes , celles 
des princes qui vous environnent, et de cette au- 
guste assemblée, qu'en vous faisant voir au miliea 
de cette troupe resplendissante, et dans cet état 
glorieux, une mère si chérie et si regrettée? Loui$ 
même dont la constance ne peut vaincre ses justes 
douleurs les trouveroit plus traitablcs dans cette 
pensée. Mais ce qui doit être votre unique conso- 
lation doit aussi , monseigneur, être votre exemple ; 
et, ravi de l'éclat immortel d'une vie toujours si 
réglée, et toujours si irréprochable, vous devez en 
£aire passer toule la beauté dans la vôtre. 

Qu'il est rare, chrétiens, qu'il est rare encore 
une fois, de trouver cette pureté parmi les honi- 
hies! mais snr-tout, qu'il est rare de la trouver 
parmi les grands! « Ceux que vous voyez revc- 
« tus d'une robe blanche, ceux-là, dit S. Jean, 
«viennent d'une grande affliction» (i), de tri- 
hidalione magna ; afin que nous entendions que 
cette divine blancheur se forme ordinairement sous 
la croix, et rarement dans l'éclat trop plein de ten- 
tation des grandeurs humaines. 



(i) Hi qui amicfi sunt stolis albis... hi sunt qui re- 
tierunt de tribulatione magna. Apog. c. 7, v. i 3, li^. 



DE MARIE-TH. D'AUITJCHE. ' qî 

Et toutefois il est vrai, messieurs, que Dieu, 
par un miracle de sa grâce, se plaît à ciioisir jiaruii 
les rois de ces âmes pures. Tel a été S. Louis, 
toujours pur et toujours saiut dès son enfance, et 
Marie-Thérèse sa lille a eu de lui ce bel héritage. 

Entrons, messieurs, dans les desseins de la Pro-, 
vidence, et admirons les bontés deDiPu, qui se 
répandent sur nous et sur tous les peuples dans la 
prédestination de cette princesse. Dieu l'a élevée 
au faite des grandeurs humaines, afin de rendre la 
pureté et la perpétuelle régularité de sa vie plus 
éclatantes et plus exemplaires. Ainsi sa vie et sa 
mort, également pleines de sainteté et de grare , 
deviennent l'instruction du genre hur.iain : noiie 
siècle n'en pouvoit recevoir de plus parfaite, par- 
cequ'il ne voyoit nulle part dans une si haute élé- 
vation une pareille pureté. C'est ce rare et nifr- 
veillcux a.ssenibiage que nous aurons à considérer 
dans les deux parties de ce discours. Voici , en p«u 
de mots, ce que j'ai à dire de la plus pieuse des 
reines; et tel est le digne abrégé de son éloge: Il 
n'y a rien que d'auguste dans sa personne; 11 n y 
a rien que de pur dans sa vip. Accourez, peuples : 
venez contempler dans la première place du monde 
la rare et majestueuse beauté d'une vertu toujours 
constante. Dans une vie si égale, il n'iicporte pas 
à cette princesse où la mort fiappe; ou n'y voit 
point d'endroit foible par oii elle pût craindre 
d'être surprise: toujours vigilante, toujours atten- 
tive à Dieu et à son salut, sa mort, si précipitée et 
si effroyable pour nous , n'avoit rien de dangereux 
pour elle. Ainsi son élévation ne servira qu'à faire 



f)-i OP^AISON FUNEBRE 

voir à tout l'univers, comme du lieu le j>lus eini- 
uent qu'on découvre dans son enceinte, cette im- 
portante vérité, Qu'il n'y a rien de solide ni de 
vraiment grand parmi les hommes que d'éviter le 
péché , et que la seule précaution contre les attaques 
•de la mort, c'est l'innocence de la vie. C'est, mes- 
sieurs, l'instruction que nous donne dans ce tom- 
beau, ou plutôt du plus haut des cieux, très haute, 
très excellente, très puissante, et très chrétienne 
princesse Marie-Thérèse d'Autriche, infante d'Es- 
pagne, reine de France et de Navarre. 

Je n'ai pas besoin de vous dire que c'est Dieu 
qui donne les grandes naissances, les grands ma- 
riages , les enfants, la postérité. C'esi lui qui dit à 
Abraham : « Les rois sortiront de vous (i) ", et qui 
fait dire par son prophète à David: « Le Seigneur 
vous fera une maison (a)». «Dieu, qui d'un seul 
«homme a voulu former tout le genre humain», 
tomme dit S. Paul, « et de cette source commune 
" le répaudre sur toute la face de la terre », en a vu 
et prédestiné dès l'éternité les alliances et les di- 
visions, « marquant les temps, poursuit-il, et don- 
X nant des bornes à la demeure des peuples (3) », et 
enfin un cours réglé à toutes ces choses. C'est donc 



(i) Reges ex te egredicutur. Gen. c. 17, v.6. 

(9) Pra^dicit tibi Dominus, quôd domura faciat tibi 
Dominus. 2 Reg. c. 7, v. 1 1. 

(3) Deus — qui fecit ex une omne genns hominuju 
iiiliabitare super uoiversam f aciem terr.T , definieas sta ■ 
tuta tempora , et termiaos habitationis eorura . Act . c. i 7 

T, 24,26. 



DE MArJE-TH. D'ATTRICHE. 9! 

Dieu qni a voulu élever la ic-iiie jiai- uue auguste 
naissance à ua auguste mariage, afin que nous 
la vissions honorée au-dessus de toutes les l'einir.es 
de son siècle, pour avoir été chérie, estimée, et 
trop tôt, hélas! regrettée par le plus grand de tous 
les hommes } 

Que je méprise ces philosophes qui, niçsurant 
les conseils de Dieu à leurs pensées , ne le font an- 
leur que d'un certain ordre général d'oii le reste se 
développe comme il peut ! comme s'il avoit, à notre 
manière, des vues générales et confuses, et comme 
si la souveraine Intelligence pouvoit ne pas com- 
prendre dans ses desseius les choses particulières 
qui seules subsistent véritablement. N'en doutons 
pas, chrétiens; Dieu a préparé dans son conseil 
éternel les premières familles qui sont la source 
des nations, et dans tontes les nations les qualités 
dominantes qui dévoient en faire la fortune. Il a 
aussi ordonné dans les nations les familles particu- 
lières dont elles sont composées, mais principale- 
ment celles qui dévoient gouverner ces nations, et 
en particulier dans ces fanrilles tons les honiiiii'» 
par lesquels elles dévoient on s'élever, ou se sou- 
tenir, ou s'abattre. 

C'est par la suite de ces conseils que Dieu a fait 
naître les deux puissantes maisons d'où la reine 
devoit sortir ; celle de France et celle d'Autritlie , 
dont il se sert pour balancer les choses humaines : 
jusqu'à quel degré et jusqu'à quel temps.' il le sait , 
et nous l'ignorons. 

On remarque dans l'Ecriture que Dîen donne 
aux maisons royales certains caractères propres , 



gi ORAISON FUNEBRE 

comme celui qne les Syrieus, quoiqu'ennemls des 
rois d'Israël , leur attribuoieul par ces paroles : 
o Nous avons appris que les rois de la maison 
« d'Israël sont cléments » (i). 

Je n'examinerai pas les caractères particuliers 
qu'on a donnés aux maisons de France et d'Au- 
triche; et sans dire que l'on redoutoit davantage 
les conseils de celle d'Autriche, ni qu'on trouvoit 
quelque chose de plus vigoureux dans les armes et 
dans le courage de celle de France, maintenant que 
par une grâce particulière ces deux caractères s« 
réunissent visiblement en notre faveur, je remar- 
querai seulement ce qui faisoit la joie de la reine; 
c'est que Dieu avoit donné à ces deux maisons d'où 
file est sortie la piété en partage; de sorte que, 
saactilîée (2), qu'on m'enteude bien, e'est-à-dire 
consacrée à la sainteté par sa naissance, selon la 
doctrine de S. Paul, elle disoit avec cet apôtre: 
K Dieu que ma famille a toujours servi, et à qui je 
« suis dédiée par mes ancêtres >> (3) ; Dâuscui seruio 
à pro^eniioribus. 

Que s'il faut venir au particulier de l'auguste 
maison d'Autriche, que pcul-on voir de plus il- 
lustre que sa descendance immédiate, où, dorant 
l'espace de quatre cents ans, on ne trouve que des 
rois et des emj)ereu)'s , et une si grande affluence de 



(i) Ecce audirimus quôd rcges domûs Israël cltmentcs 
sunt. 3 Reg. c.9,0, V. 3r. 

(->.) Fi'ii ve.vtri saneti sunt. i Cor. c. 7 , v. 14. 

(3) 2T1M. c.i,v. 3. 



DE MARIE-TII. D'AUTRICHE. gî 

maisons royales , avec tant d'états et tant de royau- 
mes, qu'on a prévu il y a long-temps quelle ea 
seroit surchargée. 

Qu'est-il besoin de parler de la très chrétienne 
maison de France, qui par sa noble constitutioa 
est incapable d'être assujettie à un« famille étran- 
gère; qui est toujours dominante dans son chef; 
qui, seule dans tout l'univers et dans tous les siècles, 
se voit après sept cents ans d'une royauté établie 
( sans compter ce que la grandeur d'une si hante 
origine fait trouver ou imaginer aux curieux obser- 
vateurs des antiquités); seule, dis-je, se voit après 
tant de siècles encore dans sa force et sa flenr, et 
toujours en possession du royaume le plus illustre 
qui fût jamais sous le soleil, et devant Dieu, et 
devant les hommes : devant Dieu, d'une pureté in- 
altérable dans la foi; et devant les hommes, d'une 
si grande dignité, qu'il a pu perdre l'empire sans 
perdre sa gloire ni son rang .'* 

La reine a eu part à cette grandeur, non seule- 
ment par la riche et liere maison de Bourgogne, 
mais encore par Isabelle de France, sa raere, digne 
fille de Henri-le-Grand , et, de l'aveu de l'Espagne, 
la meilleure reine comme la plus regrettée qu'elle 
eût jamais vue sur le trône : triste rapport de cette 
princesse avec la reine sa fille ! elle avoit à peine 
qnarante-denx ans quand l'Espagne la pleura, et, 
pour notre malheur, la vie de Marie-Thérèse n'a 
-guère eu un plus long cours. Mais la sage, la cou- 
rageuse, et la pieuse Isabelle devoit une partie de 
sa gloire aux malheurs de l'Espagne, dont on sait 
qu'elle trouva le remède par un zèle cl [<rir de» 



g6 ORAISON FUNEBRE 

conseils q>ii ranimèrent les grands et les peuple», 
et, si on le peut dire , le roi même. Ne nous plai- 
gnons pas, chrétiens, de ce que la reine sa lille , 
dans un étal plus tranquille , donne aussi un sujet 
moins vif à nos discours, et contentons-nous de 
penser que, dans des occasions aussi malheureuses 
dont Dieu nous a préservés, nous y eussions pu 
trouver les mêmes ressources. 

Avec quelle application et quelle tendresse Phi- 
lippe IV son père ne l'ayoit-il pas élevée ! Ou la 
regardoit en Espagne non pas comme une infante, 
mais comme un infaut; car c'est aiusi qu'on y ap- 
pelle la princesse qu'on reconnoît comme héritière 
de tant de royaumes. Daus cette vu» on approcha 
d'elle tout ce que l'Espagne avoit de plus vertueux 
et de plus habile. Elle se vit, pour ainsi parler, dés 
son enfance tout environnée de vertu ; et on voyoit 
paroitre en cette jeune princesse plus de belles 
qualités qu'elle u'attendoit de couronnes. Philippe 
i'éleve aiusi pour ses états; Dieu qui nous aime la 
destine à Louis. 

Cessez, princes et potentats, de troubler par vos 
prétentions le projet de ce mariage: que l'amour, 
qui semble aussi le vouloir troubler, cède lui-même. 
L'amour peut bien remuer le cœur des héros du 
inonde; il peut bien y soulever des tempêtes, et y 
esciter des mouvements qui fassent trembler les 
politiques, et qui donnent des espérances aux in- 
sensés : mais il y a des^ âmes d'un ordre supérieur 
à ses lois, à qui il ne peut inspirer de6 sentiments 
indignes de lear rang. Il v a des mesures prises dans 
le ciel, qu'il ne peut rompre; et l'infante, rv^ 



f 

DE MAHIE-TII. D'AUTR.ICIîE. 97 

seulement par sou auguste naissance, maLs encore 
p.ir sa vertu et par sa réputation, est seule digne 
de Louis. 

C'éloit '< la femme prudente qui est donnée pro- 
« prement par le Seigneur >■ (i) , comme dit le Sage. 
Pourquoi donnée proprement par le Seigneur, 
puisque c'est le Seigneur qui donne tout.' et quel 
est ce merveilleux avantage qui mérite d'être attri- 
bué d'une .'acoa si particulière à la divine bonté ? 
Il ne faut, pour l'entendre, que considérer ce que 
peut dans les maisons la prudence tempérée d'iuiç 
femme sage pour les soutenir, pour y faire fleurir 
dans la piété la véritable sagesse, et pour calmer 
des passions violentes qu'une résistance emportée 
ne feroit qu'aigrir. 

Isle pacifique où se doivent terminer les diffé- 
rents de deux grands empires à qui tu sers de 
limites, isle éternellement mémorable par les con- 
férences de deux grands ministres ; où. l'on vit 
développer toutes les adresses et tous les secrets 
d'une politique si différente; où 1 ua se donnoit du 
poids par .sa lenteur, et l'autre prenoit l'ascendant 
par sa 2>enétration : auguste journée où deux fieres 
nations long-temps ennemies, et alors réconciliées 
par Marie-Thérèse, s'avancent sur leurs confins, 
leurs rois à lenr tète, non plus pour se combattre j- 
mais pour s'embrasser; où ces deux rois, avec leur 
cour, d'une grandeur, d'une politesse, et dune 
magnificence aussi-bien que d'une conduite si dif- 



(-») A Domino propriè uiorprudens.Prov. c. 19, v, 14, 



9» ORAISON FUNEBRE 

férentes, furent l'un à l'autre, et à tout l'unlTers, nn 
si graud spectacle: fêtes sacrées, mariage fortuné , 
voile uuptial, bénédiction, sacrifice, pais-je mêler 
aujourd'hui vos cérémonies et vos pompes avec ce» 
pompes funèbres, et Je comble des grandeurs avec 
leurs ruines? Alors l'Espagne perdit ce que nous 
gagQious : maintenant nous perdons tous les uns et 
les autres; et Marie-Tbérese périt pour toute la terre. 
L'Espagne pleuroit seule ; maintenant que la France 
et l'Espagne mêlent leurs larmes, et en versent des 
torrents, quipourroit les arrêter? ]Mais si l'Espagne 
pleuroit son infante qu'elle voyoit monter sur le 
trône le plus glorieux de l'univers, quels seront 
nos gémissements à la vue de ce tombeau, oii tqui- 
ensemble nous ne voyons plus que l'inévitable 
néant des grandeurs humaines? Taisons-nous; ce 
n'est pas des larmes que je veux tirer de vos yenx. 
Je pose les fondements des instructions que je veux 
graver dans vos cœurs : aussi-bien la vanité des 
choses humaines, tant de fois étalée dans cette 
chaire, ne se montre que trop d'elle-même, sans lé 
secours de ma voix , dans ce sceptre sitôt tombé 
d'une si royale main, et dans une si haute majesté 
«i promplement dissipée. 

Mais ce qui en faisoit le plus grand éclat n'a pas 
encore paru. Une reine si grande par tant de titres 
le devenoit tous les jours par les grandes actions 
du roi et par le continuel accroissement de sa gloire. 
Sous lui la France a appris à se connoitre ; elle se 
trouve des forces que les siècles précédents ne sa- 
voient pas ; l'ordre et la discipline militaire s'aug- 
mentent avec les armé-' '" ' 



DE ?.ÎAniE-TH. D'AUTRICHE. 99 

lont, c'est que leur roi est par-tont leur capitaine; 
et après qu'il a clioisi l'endroit principal qu'il doit 
animer par sa valeur, il agit de tous côtés par l'im- 
pression de sa vertu. 

Jamais on n'a fait la guerre avec une force plus 
inévitable, puisqu'en méprisant les saisons il a ôté 
jasqnà la défense à ses enuaniis. Les soldats, ména- 
gés et exposés quand il faut, marchent avec con- 
iiance sous ses étendards ; uul fleuve ne les arrête, 
nulle forteresse ne les effraie. On sait que Louis 
foudroie les villes plutôt qu'il ne les assiège, et 
tout e6t ouvert à sa puissance. 

Les politiques ne se mêlent plus de deviner ses 
desseins. Quand il marche, tout se croit également 
menacé; un voyage tranquille devient tout-à-coup 
une expédition redoutable à ses ennemis. Gand 
tombe avant qu'on pense à le munir : Louis y vient 
par de longs détours : et la reine, qui l'accompagne 
au cœur de l'hiver, joint ;iu plaisir de le suivre ce- 
lui de servir secrètement a ses desseins. 

Par les soins d'un si grand roi la France entière 
n'est plus, pour ainsi parler, qu'une seule forte- 
resse qui montre de tons côtés un front redoutable. 
Couvei'te de toutes parts, elle est capable de tenir 
la paix avec sûreté dans son sein, mais aussi de por- 
ter la guerre par-tout où il faut, et de frapper de 
près et de loiu avec une égale force, Nos ennemis 
le savent bien dire, et nos alliés ont ressenti dans 
le plus grand éloignement combien la main de Louis 
^toit secourablc. 

Avant lui la France, presque sans vaisseaux, te- 
noit en vain aox deux mers; uiaintenant on les voit 



îoo ORAISON FUNEBRE 

couvertes depuis le levant jusqu'au coucliant de nos 
flottes victorieuses, et la hardiesse fraacoise porte 
par-tout la terreur avec le uom de Louis. Tu céde- 
ras, ou tu tomberas sous ce vainqueur, Alger, riche 
des dépouilles de la chrétienté. Tu disois en ton 
cœur avare , Je tiens la mer sous mes lois , et les 
nations sont ma proie. La légèreté de tes vaisseaux 
te donnoit de la confiance ; mais tu te verras atta- 
qué dans tes murailles comme un oiseau ravissaut 
qu'on iroit chercher parmi ses rochers et dans son 
nid où il partage son butin à ses petits. Tu rends 
déjà tes esclaves : Louis a brisé les fers dont tu ac- 
cablois ses sujets, qui sont nés pour être libres 
sous son glorieux empire. Tes maisons ne sont 
plus qn'un amas de pierres: dans ta brutale fureur 
tu te tournes contre toi-même , et tu ne sais com- 
ment assouvir ta rage impuissante. ISIais nous ver- 
rons la fin de tes brigandages: les pilotes étonnés 
s'écrient par avance : « Qui est semblable à Tyr? et 
«toutefois elle s'est tue dans le milieu de la mer»(i); 
et la navigation va être assurée par les armes de 
touis. 

L'éloquence s'est épuisée à louer la sagesse de 
ses lois et l'ordre de ses finances; que n"a-t-on pas 
dit de sa fermeté, à laquelle nous voyons céder jus- 
qu'à la fureur des duels ? La sévère justice de Louis 
jointe à ses inclinations bienfaisantes fait aimer à 
la France l'autorité sons laquelle heureusement réu- 



( r) Quae est ut Tyrus , quae obmutuit in medio maris ? 
pïECH. c. ly, V. 3a. " 



DE MARIE-TII. D'AUTRICHE. lor 

■le elle est tranquille et victorieuse. Qui vent en- 
tendre combien la raison préside dans les conseils 
de ce prince n'a qu'à prêter l'oreille quand il lui 
plaît d'en expliquer les motifs.. Je pourrois ici pren- 
dre à témoin les sages ministres des cours étrangè- 
res, qui le trouvent aussi convaincant dans ses dis- 
cours que redoutable par ses armes. La noblesse de 
ses expressions vient de celle de ses sentiments, et 
ses paroles précises sont l'image de la justesse qui 
règne dans ses pensées. Pendant qu'il parle avec 
tant de force une douceur surprenante lui ouvre 
les cœurs, et donne, je ne sais comment, un nouvel 
éclat à la majesté qu'elle tempère. 

N'oublions pas ce qui faisoit la joie de la reine. 
Louis est le rempart de la religion; c'est à la reli- 
gion qu'il fait servir ses armes redoutées par mer 
et par terre. Mais songeons qu'il ne l'établit par- 
tout au-dehors que parcequ'il la fait régner au-de- 
dans et au milieu de son cœur. C'est là qu'il abat 
des ennemis plus terribles que ceux que tant de 
puissances jalouses de sa grandeur, et l'Europe en- 
tière, pourroient armer contre lui. Nos vrais enne- 
mis sont en nous-mêmes , et Louis combat ceux-là 
plus que tous les autres. Vous voyez tomber de 
toutes parts les temples de l'hérésie: ce qu'il ren- 
verse au-dedans est un sacrifice bien plus agréable , 
et l'ouvrage du chrétien, c'est de détruire les pas- 
sions, qui feroient de nos cœurs un temple d'idoles. 
Que serviroit à Louis d'avoir étendu sa gloire par- 
tout où s'étend le genre humain ? Ce ne lui est rien 
d'être l'homme que les autres hommes admirent ; il 
veut être avec David « l'homme selon le cœur de 

9- 



102 ORAISON rtîNERRE 

if Diea ». C'est pourquoi Dieu le bénit. Tout le genre 
humain demeure d'accord qu'il n'y a rien de plus 
grand que ce qu'il fait , si ce n'est qu'on veuille 
compter pour plus grand encore tout ce qu'il n'a pas 
voulu faire, et les bornes qu'il a données à sa puis- 
sance. Adorez donc, ô grand roi, celui qui vous 
fait régner, qni vous fait vaincre, et qui vous donne 
dans la victoire, malgré la fierté qu'elle inspire, 
des sentiments si modérés. Puisse la chrétienté ou- 
vrir les veux, et reconnoître le vengeur que Dieu 
lui envoie! Pendant, ô malheur ! ô honte! ô juste 
punition de nos péchés! pendant, dis-je, qu'elle 
est ravagée par les infidèles qui pénètrent jusqu'à 
Ses entrailles, que tarde-t-elle à se souvenir et des 
secours de Candie, et de la fameuse journée du 
Rdab , où Louis renouvela dans le cœur des infidèles 
l'ancienne opinion qu'ils ont des armes francoises, 
fatales à leur tyrannie, et par des exploits iuonis 
devint le rempart de l'Autriche , dont il avoit été 
la terreur? 

Ouvrez donc les yeux, chrétiens, et regardez ce 
|iéros, dont nous pouvons dire comme S. Paulin 
disoit du grand Théodose, que nous voyons en 
Louis, « non un roi, mais un serviteur de .lésus- 
« Christ, et un prince qui s'élève au-dessus des 
« hommes , plus pncore par sa foi que par sa cou- 
« rûnne ». (i) 



(i) In Theodosio non imperatorem , sed Cliristi ser- 
yum , nec regno , sed Cde priucipem i)rœdicainus. Le 
texte porte: « In Tl;eodosio non tam imperatoreni , quaiq 



DE MARIE-TH. D'AUTRICHE. io5 

C'étoit , messieurs , d'uQ tel héros que Marie- 
Thérese devoit partager la gloire d'une façon parti- 
culière, puisque, non contente d'y avoir part 
comme compagne de son trône , elle ne cessoit d'y 
contribuer par la persévérance de ses vœux. 

Pendant que ce grand roi la rendoit la plus il- 
lustre de tontes les reines , vous la faisiez , monsei- 
gneur, la plus illustre de tontes les mères. Vos res' 
pects l'ont consolée de la perte de ses autres enfants ; 
vous les lui avez rendus : elle s'est vue renaître dans 
ce prince qui fait vos délices et les nôtres ; et elle a 
trouvé une fille digne d'elle dans cette auguste prin- 
cesse qui, par son rare mérite autant que par ks 
droits d'un noend sacré, ne fait avec vous qu'un 
même coeur. Si nous l'avons admirée dès le moiiier:t 
qu'elle parut, le roi a confirmé notre jugement ; et 
maintenant devenue, malgré ses souhaits, la pri;i- 
cijjale décoration d'une cour dont un si grand roi 
fait le soutien , elle est la consolation de toute la 
France. 

Ainsi notre reine , heureuse par sa naissance, qui 
lai rendoit la piété aussi -bien que la grandeur 
comme héréditaires, par sa sainte éducation, par 
son mariage, par la gloire et par l'amoui' d'un si 
grand roi , par le mérite et par les respects de ses 
enfants, et par la vénération de tous les peuples, 
ne vovoit rien sur la terre qui ne fût au-dessous 
d'elle. Elevez maintenant, ô Seigneur, et mes pen- 
sées et ma voix; que je puisse représenter à cette 

« Ciiristi servum.... nec regno , sed fide principem praedi- 
u carem », Pauhx. ep. 9 ad Serv. nov. edit. 25 , n. 6, 



io4 ORAISON FUNEBRE 

auguste audieuce l'incomparable beauté d'une ame 
que vous avez toujours habitée, qui n'a jamais 
« affl igc votre Esprit saint » ( i ), « qui jamais n'a perda 
"le goût du don céleste» (2); afin que nous com- 
mencions, malheureux pécheurs, à verser sur noai- 
mèmes un torrent de larmes , et que , ravis des 
chastes attraits de l'innocence, jamais nous ne nous 
lassions d'en pleurer la perte. 

A la vérité, chrétiens, quand on voit dans l'é- 
rangile la brebis perdue (3) préférée par le bon 
pasteur à tout le reste du troupeau, quand on y lit 
ct't heureux retour du prodigue retrouvé, et ce 
transport d'un père attendri qui met en joie toute 
sa famille , on est tenté de croire que la pénitence 
est préférée à l'innocence même, et que le prodigue 
retourné reçoit plus de grâces que son aîné, qui 
ne s'est jamais échappé de la maison paternelle. 11 
est l'ainé toutefois, et deux mots que lui dit son 
père lui font bien entendre qu'il n'a pas perdu ses 
avantages: « Mon lils , lui dit-il, vous êtes toujours 
M avec moi, et tout ce qui est à moi est avons » (4). 
Cette parole, messieurs, ne se traite gnere dans les 
chaires , parceque cette inviolable fidélité ne se 
trouve guère dans les mœurs. Expliquons-la toute- 
fois, puisque notre illustre sujet nous y conduit , 



(r) Nolite contristare Spiritum sancium Dei. Eni. 
c.44,v. 3o. 

(^.) Gustaverunt donum cœleste. Heb . c. 6 , v. 4- 

(3) Luc.c. i5, V.4, 9.0. 

(4) Fili, tujsempermecum es , et omnia mea tua suut. 
îiyj.v, 3i. 



DE MARIE-TH. D'AUTRICHE. io5 

et qu'elle a une parfaite conformité avec notre 
texte. Une excellente doctrine de S. Thomas nous 
la fait entendre et concilie toutes choses. Dieu té- 
moigne plus d'amour au juste toujours lidele, il en 
témoigne davantage aussi au pécheur réconcilié, 
mais en deux manières différentes. L'un paroîtra 
plus favorisé si l'on a égard à ce qu'il est, et l'autre 
si l'on remarque d'où il est sorti. Dieu conserve au 
juste un plus grand don, il retire le pécheur d'un 
plus grand mal; le juste semblera plus avantagé si 
l'on pesé son mérite, et le pécheur plus chéri si 
l'on considère son indignité. Le père du prodigue 
l'explique lui-même : " Mon lils, vous êtes toujours 
«avec moi, et tout ce qui est à moi est à vons" (i): 
c'est ce qu'il dit à celui à qui il conserve un plus 
grand don : «Il falloitse réjouir, parceque votre frère 
« étoit mort, et il est ressuscité « (2) : c'est ainsi qu'il 
parle de celui qu'il retire d'un plus grand ahyme 
de maux. Ainsi les cœurs sont saisis d'une joie 
soudaine par la grâce inespérée d'un beau jour d'hi- 
ver , qui, après un temps pluvieux, vient réjouir 
tout d'un coup la face du monde ; mais on ne laisse 
pas de lui préférer la constante sérénité d'une sai- 
son plus bénigne ; et, s'il nous est permis d'expli- 
quer les sentiments du Sauveijr par ces sentiments 
humains, il s'émeut plus sensiblement sur les pé- 
cheurs convertis, qui sont sa nouvelle conquête, 



(i) Luc. c. i5, v.3i. 

(■7.) Gaudcre oportebat, quia frater tnus hic mortims 
crat, etrevixit. Ibid. 32 



io6 ORAISON FUNEBRE 

mais il réserve une plus douce familiarité attx jus- 
tes qui sont ses aucieus et perpétuels amis ; puis- 
que s'il dit, parlaut du prodigue, « Qu'où lui rende 
• sa première robe" (i) ; il ne lui dit pas toute- 
fois, «Tous êtes toujours avec moi», ou, comme 
S. Jean le répète daus l'Apocalypse : « Ils sont tou- 
« jours avec l'Agneau, et paroissent sans tache de- 
<< vaut son trône » ; sine macula sunt ante thronum 
Dsi. {1) 

Comment se conserve cette pureté dans ce lieu 
df- tentations, et parmi les illusions des grandeurs 
du monde , vous l'apprendrez de la reine : elle est de 
ceux dont le Fils de Dieu a prononcé dans l'Apoca- 
lypse : « Celui qui sera victorieux , je le ferai comme 
«une colonne dans le temple de mon Dieuu ; fti- 
cia.:niUurn co'.nmnain in lemplo Del mei (3'j.- il 
en sera lornement, il en sera le soutien par son 
exemple; il sera liant, il sera ferme Yoilà déjà 
quelque image de la reine. « Il ne sortira jamais du 
« temple " ; foras non e^redieiur ampLius '^4;. Im- 
mobile comme une colonne , il aura sa demeure 
lise dans la maison du Seigneur, et n'en sera jamais 
séparé par aucun c."ime. «Je le ferni » , dit Jésus- 
Christ, et c'est l'ouviage de ma grâce. Mais com- 



(i) Dixit pater ad servos suos: Cito proferte stolam 
primam, et induite illum. Luc. c. i5, v. o.i. 

(•?.) Sine macula sunt ante tlironimi Dei. Apoc. c. i4, 
V. 4, 5. 

(3) Qui vicerit, faciam illum columnam in templo 
Dei mei. Ibid. c. 3, v. 19.. 

(4) Foras non egredietur amphns. Ibid. c. 3, v. \'x. 



DE MARIE-TH. D'AUTRICHE, 107 

ment affermira-t-il cette colonne ? Écoutez, voici le 
mystère; « et j'écrirai dessus » (i), poursuit le San- 
Tenr, j'élèverai la colonne; mais en même temps 
je mettrai dessus une inscription mémorable. Eh! 
qu'écrirez- vous , ô Seigneur? Trois noms seule- 
ment, afin que l'inscription soit aussi courte que 
magnifique: «J'y écrirai, dit-il, le nom de mon 
« Dieu , et le nom de la cité de mon Dieu , la nou- 
o velle Jérusalem , et mon nouveau nom» (2). Ces 
noms, comme la suite le fera paroitre, signifient 
une foi vive dans l'intérieur, les pratiques exté- 
rieures de la piété dans les Saintes obser'N'ances de 
l'église, et la fréquentation des saints sacrements; 
trois moyens de conserver l'innocence, et l'abrégé 
de la vie de notre sainte princesse. C'est ce que 
vous verrez écrit sur la colonne; et vous lirez dans 
son inscription Jes causes de sa fermeté , et d'abord : 
«J'v écrirai, dit-il, le nom de mon Dieu», en lui 
inspirant une foi vive. C'est, messieurs, par une 
telle foi que le nom de Dieu est gravé profondé- 
ment dans nos cœurs. Une foi vive est le fonde- 
ment de la stabilité que nous admirons; car -d'où 
viennent nos inconstances, si ce n'est de notre foi 
chancelante? parceqne ce fondement est mal affer- 
mi, nous craignons de bâtir dessus, et nous mar- 
chons d'un pas douteux dans le chemin de la vertu. 



(l) ApOC. C. 3, V. 19.. 

('>.) Scribam .saper eum nomen Dei mei. et nomen ci- 
vita Us Detmei,nc>T;e Jérusalem. ..et tiomc-nmciun iiovunii 



io8 ORAISON FUNEBRE 

La foi seule a de quoi fixer l'esprit vacillaat ; car 
ècontez les qualités que S. Paul lui donne : bides 
speranuariim substantia reruni ; « La foi , dit- 
«il, est une substance» (i), un solide fondement, 
un ferme soutien. Mais de quoi? de ce qui se voit 
dans le monde? Comment donner une consistance, 
ou, pour parler avec S. Paul, «une substance» et 
un corps à cette ombre fugitive? La foi est donc un 
soutien , mais des choses « qu'on doit espérer». Et 
quoi encore ? Argwnentwn non apparentiinn : 
a c'est une pleine conviction de ce qui ne paroit 
« pas ». La foi doit avoir en elle la conviction. Vous 
ne lavez pas, direz-vous; j'en sais la cause; c'est 
que vous craignez de l'avoir, au lieu de la deman- 
der à Dieu qui la donne; c'est pourquoi tout tombe 
en ruine dans vos mœurs, et vos sens trop décisifs 
emportent si facilement votre raison incertaine et 
irrésolue. Et que vciit dire cette conviction dont 
parle l'apôtre, si ce n'est, comme il dit ailleurs, 
une soumission de « l'intelligence entièrement; cap- 
« tivée » (2) sous l'autorité d'un Dieu qui parle? 
Considérez la pieuse reine devant les autels, voyez 
comme elle est saisie de la présence de Dieu : ce 
n'est pas par sa .suite qu'on la connoît, c'est par 
son attention et par cette respectueuse immobilité 
qui ne lui permet pas même de lever les yeux. Le 



(i) Fides sperandarum substantia rcruin ,argumentuia 
non apparentium. Ueb. c. i i , v. 1 . 

(9.) in captivi'aiem rcdigentes omnem intelleetum m 
obseijuium Cliriili. 9. Cor. c. lO, v. 5.- al 



DE MARIE-TH. D'AUTRICHE. 109 

sacremeat adorable approche : ah ! la foi du centu- 
rion, admirée par le Sauveur même, ne fut pas plus 
■vive, et il ne dit pas plus humblement: «Je ne 
« suis pas digne "(i). Yo-yez comme elle frappe cette 
poitrine innocente, comme elle se reproche les 
moindres péchés, comme elle abaisse cette tète au- 
guste devant laquelle s'incline l'univers: la terre, 
son origine et sa sépulture, n'est pas encore assez 
basse pour la recevoir ; elle voudroit disparoitre 
tout entière devant la majesté du roi des rois. Dieu 
lui grave par une foi vive dans le fond du cœur 
ce que disoit Isaie . « Cherchez des antres pro- 
« fonds, cachez-vous dans les ouvertures de la terre 
« devant la face du Seigneur et devant la gloire 
« d'une si haute majesté ». (2) 

Ne vous étonna donc pas si elle est si humble 
sur le trône. O spectacle merveilleux et qui ravit 
en admiration le ciel et la terre ! vous allez voir une 
reine qui, à l'exemple de David, attaque de tous 
côtés sa propre grandeur et tout l'orgueil qu'elle 
inspire ; vous verrez dans les paroles de ce gra^d 
roi la vive peinture de la reine, et vous en recon- 
noîtrez tous les sentiments. Domine , non est 
exaltation cormeum / «O Seigneur, mon cœur ne 
« s'est point haussé » (3) ! voilà l'orgueil attaqué dans 
sa source. Neque elati snnt oculi met',- «mes re- 



(i) Matt. c.8,v.8. 

(2) Ingredere in petram, et absconJere in fessa kumo 
a facie timoris Domini, etagloriâ majestatis ejus. Isa. 
c. 2., V. 10. 

(3) PïAL. i3o, T. 4. 

zo 



no ORAISON FUNEBRE 

« gards ne se sont pas élevés » : voilà l'ostentation et 
le faste réprimés. Ah ! Seigneur, je n'ai pas eu ce dé- 
dain qui empêche de jeter les yeux snr les mortel» 
trop rampants, et qui fait dire à l'ame arrogante : 
ail n'v a que moi sur la terre» (i). (iombien étoit 
ennemie la pieuse reine de ces regards dédaigneux ! 
et, dans une si haute élévation, qui vit jamais pa- 
roitre en cette princesse on le moindre sentiment 
d'orgueil, ou le moindre air de mépris? Davidpour- 
snit: Neqae ambulavi inmagnis, neqtie in mi- 
rnfnlibns sitpe?' me: «Je ne marche point dans de 
a vastes pensées, ni dans des merveilles qui me p«s- 
« sent». Il combat ici les excès où tombent natu- 
rellement les grandes puissances, "L'orgueil, qui 
a monte toujours » (2) , après avoir porté ses préten- 
tions à ce que la grandeur humaine a de plus so- 
lide on plutôt de moins ruineux, pousse ses desseins 
jusqu'à l'extravagance , et donne témérairement 
dans des projets insensés, comme faisoit ce roi su- 
perbe (digne figure de l'ange rebelle) «lorsqu'il 
« disoit en son cœur: Je m'élèverai au-dessus des 
«nues, je poserai mon trône sur les astres, et je 
« serai semblable au Très-Haut » (3). « Je ne me perds 



(i) Dicis in corde tuo: Ego sum, et non est praster 
me amplius. [sa. c. i3, v. 6. 

(■>.) Sui)erbia eorum qui te oderunt asceudit semper. 

PsAL .73, V. 0,3. 

(3) Qui dicebas in corde tuo ; In cœlum conscendam ; 

super astra Dei exaltabo solium meum Ascendani' 

euper aliiiudiucm iiuLium ; similis ero Allisfflni»; I»A« 
e.14, V. i3, 14. 



DE MARIE-TH. D'AUTRICHE. i r i 

«point, dit David , dans de tels excès >' : et voilà l'or- 
gueil méprisé dans ses égarements. Mais après 
l'avoir ainsi rabattu dans tons les endroits par où 
il sembloit vonloir s'élever, David l'atterre tout- 
à-fait par ces paroles : « Si , dit-il, je n'ai pas eu 
«d'humbles sentiments, et que j'aie exalté mon 
«ame»; si non hianiiiler sentiebam, scd cxal- 
tavi animam meam; ou, comme traduit S. Jé- 
rôme: Si non silere feci animam meam; «si je 
«n"ai pas fait taire mon ame»; si je n'ai pas im- 
posé silence à ces flatteuses pensées qui se présen- 
tent sans cesse pour enfler nos coeurs. Et enfia 
il conclut ainsi ce beau psaume : Sicut ahlacta- 
fus ad matrem suam, sic ablactnto eut anima 
mea; «Mon ame a été, dit -il, comme un enfaut 
« sevré » ; je me suis arraché moi-même aux douceurs 
de la gloire humaine, peu capaliles de me soutenir, 
pour donner à mon esprit une nourriture plus so- 
lide. Ainsi l'ame snpérieTire domine de tous côtés 
cette impérieuse grandeur, et ne lui laisse dorénavant 
aucune place. David ne donna jamais de plus beau 
combat. Non, mes frères, les Philistins défaits, et 
les ours mêmes déchirés de ses mains, ne sont rien 
«a comparaison de sa grandeur qu'il a domtée : 
mais la sainte princesse que nous célébrons l'a égalé 
dans la gloire d'un si beau triomphe. 

Elle sut pourtant se prêter an monde avec toute 
la dignité que demandoit sa grandeur. Les rois, 
non plus que le soleil, n'ont pas reçu en vain l'é- 
clat qui les environne : il est nécessaire au genre 
humain; et ils doivent, pour le repos autant que 
pour la décoration de l'univers, soutenir une ma- 



tiï ORAISON FUNEBRE 

jesté qui n'est qu'an rayon de celle de Dîea. Il 
étoit aisé à la reine de faire sentir une grandeur qui 
lui étoit naturelle ; elle étoit née dans une cour où 
la majesté se plaît à paroître avec tout son appa- 
reil, et d'un père qui sut conserver avec une grâce, 
comme avec une jalousie particulière, ce qu'on ap- 
pelle en Espagne les coutumes de qualité et les bien- 
séances du palais: mais elle aimoit mieux tempérer 
la majesté et l'anéantir devant Dieu, que de la faire 
éclater devant les hommes. Ainsi nous la voyons 
courir aux autels peur y goûter avec David un hum- 
ble repos, et s'enfoncer dans son oratoire, où, mal- 
gré le tumulte de la cour, elle trouvoit le Carmel 
d'Elie, le désert de Jean, et la montagne si sou- 
vent témoin des gémissements de Jésus. 

J'ai appris de S. Augustin que « l'ame attentive 
« se fait à elle-même une solitude » ; gignit enim 
sibi ipsa mentis intentio solitiidinein. Mais, mes 
frères , ne nous flattons pas ; il faut savoir se donner 
des heures d'une solitude effective si l'on veut con- 
server les forces de l'ame. C'est ici qu'il faut admi- 
rer l'inviolable fidélité que la reine gardoit à Dieu ; 
ni les divertissements, ni les fatigues des voyages, 
ni aucune occupation, ne lui faisoient perdre ces 
heures particulières qu'elle destinoit à la médita- 
tion et à la prière. Auroit-élle été si persévérante 
dans cet exercice si elle n'y eût goûté la manne ca- 
chée que « nul ne connoît que celui (i) qui en 



(i) Vincent! dabo manna abscondifum.... et.... uomen 
norum... quod neiuo scit, nisi qui accipit. Aroc. c. 2, v. 1 7. 



DE MARIE-TH. D'AUTRICHE. 1 1 3 

« ressent les saintes douceurs »? C'est là qu'elle di- 
«oit avec David : " O Seigneur, votre servante a troo- 
• ré son cœur pour vous faire cette prière » ! in- 
venit serviis tuiis cor si/um{i). Où allez-vons, 
cœurs égarés? Quoi! mémo pendant la prière, vous 
laissez errer votre imagination vagabonde ! vos am- 
bitieuses pensées vous reviennent devant Dlea! 
elles font même le sujet de votre prière! Par l'effet 
du mi'me transport qui vous fait parler aux hommes 
de vos prétentions, vous en venez encore parler à 
Dieu, ponr faire servir le ciel et la terre à vos in- 
térêts I Ainsi votre ambition, que la prière devoit 
éteindre, s'v échauffe; feu bien différent de celui 
qne David sentoit allumer dans sa méditation (2). 
Ah ! plutôt pnissiez-vous di*e avec ce grand roi , et 
avec la pieuse reine que nous honorons : •< O Sei- 
«gneur, votre serviteur a trouvé son cœur »! .l'ai rap- 
pelé ce fugitif, et le voilà tout entier devant votre 
face. 

Ange saint (3), qui présidiez à l'oraison de cette 
sainte princesse, et qui portiez cet encens au-des- 
sus des nues pour le faire briîler sur l'autel que 
S. .Tean a vu dans le ciel, racontez-ncns les ardeurs 
de ce cœur blessé de l'aiûour divin: faites-nous pâ- 
roître ces torrents de larmes qne la reine versoit 
devant Dieu pour se» péchés. Quoi donc, les ara«> 



(i) Invenit scrvus tous cor suom ut oraret le oration^ 
kâc. 7. Keg. c. 7 , V. 5.7. 

(■î) Concaluit cor meum intra me; et in meditatioue 
lUea exardescet ignis. Psal. 38, t, 4- 

(3) Apoc. C.65V. 3. 

«9. 



ii4 ORAISON FUNEBRE 

innocentes ont-elles anssi les pleurs et les amerta- 
mes de la pénitence? Oni, sans dente, puisqu'il 
est écrit que n rien n'est pur sur la terre » (i), et 
que « celui qui dit qu'il ne pèche pas se trompe lui- 
« mêms » (a). Mais ce sont des péchés légers, légers 
par comparaison, je le confesse, légers en eux-mê- 
mes : la reine n'en connoît aucun de cette nature. 
C'est ce que porte en son fonds toute ame inno- 
cente ; la moindre ombre se remarque sur ces vète- 
inents qui n'ont pas encore été salis, et leur vive 
blancheur en accuse toutes les taches. Je trouve ici 
les chrétiens trop savants. Chrétien, tu sais trop la 
distinction des péchés véniels d'avec les mortels. 
Quoi : le nom commun de péché ne suffira pas 
pour te les faire détester les uns et les autres.' Sais- 
tu que ces péchés qui semblent légers deviennent 
accablants par leur multitude, à cause des funestes 
dispositions qu'ils mettent dans les consciences? 
C'est ce qu'enseignent d'un commun accord tons 
les saints docteurs après S. Augustin et S. Grégoire. 
Sais-tu que les péchés qui seroient véniels par leur 
objet peuvent devenir mortels par l'excès de l'at- 
tachement ? Les plaisirs innocents le deviennent 
bien, selon la doctrine des saints, et seuls ils ont 
pu damner le mauvais riche pour avoir été trop 
goûtés. Mais qui sait le degré qu'il faut pour leur 



(i) Cttli non sunt mundiin conspectu ejus. Job. c. i5, 
y. i5. 

(a) Si diserimus quoniam peccatiun non babemos, 
^psi nps seducimu.--. i Joas. <?. i , v. 6, 



DE MARIE-TH. D- AUTRICHE. ïi5 

inspirer ce poisoa mortel? et n'est-ce pas une des 
raisons qui fait que David s'écrie : Delicla quis in- 
tellinit?''. Qui peut connoitre ses péchés "(i)? Que 
je bais donc ta vaine science et ta uiauvaist* subti- 
lité, ame téméraire, qui prononce si bardiment: 
Ce pécbé que je commets sans crainte est véniel ! 
L'ame vraimeat pure n'est pas si savante. La reine 
sait en général qu'il y a des pécbés véniels, car la 
foi l'enseigne; mais la foi ne lui enseigne pas que 
les Siens le soient. Deux choses vous vont faire voir 
l'éminent degré de sa vertu. Nous le savons, chré- 
tiens , et nous ne donnons point de fausses louan- 
ges devant ces autels ; elle a dit souvent dans cette 
bienheureuse simplicité qui lui étoit commune 
ayec tous les saiuts, qu'elle ne comprenoit pas 
comment on pouvoit commettre volontairement un 
seul pécbé pour petit qu'il fût. Elle ne disoit donc 
pas. Il est véniel ; elle disoit. Il est pécbé, et son 
cœur innocent se soulevoit. Mais comme il échappe 
toujours quelque péché à la fragilité humaine, elle 
ne disoit pas, Il est léger; encore une fois. Il est 
péché, disoit-elle ; alors pénétrée des siens, s'il ar- 
rivoit quelque malheur à sa personne, à sa famille, 
à l'état, elle s'en accusoit seule. Mais quels mal- 
heurs, direz-vous, dans cette grandeur et dans un 
si long cours de prospérités? Vous crovez donc que 
les déplaisirs et les plus mortelles douleurs ne se 
cachent pas sous la pourpre; ou qu'un royaume 



(i) PsAL. i8, V. i5. 



Ti6 ORAISON FUNEBRE 

est un remède universel à tous les manx, un banme 
qui les adoucit, un charme qui les encliaute? An 
lieu que. par un conseil de la Providence divine, qui 
sait donner aux conditions les plus élevées leur 
contre-poids , cette grandeur, que nous admirons 
de loin comme quelque cliose an-dessus de l'homme, 
touche moins quand ou y est né, ou se confond 
elle-même dans son abondance, et qu'il se forme 
au contraire parmi les grandeurs une nouvelle sen- 
sibilité pour les déplaisirs, dont le coup est d'au- 
tant plus rade qu'on est moins préparé à le sou- 
tenir. 

Il est vrai que les hommes apperçoivent moins 
cette malheureuse délicatesse dans les âmes vertueu- 
»es ; on les croit insensibles , parceque non seule- 
ment elles savent taire , mais encore sacrifier , 
leurs peines secrètes. Mais le Pert céleste se plaît à 
les regarder dans ce secret; et, comme il sait leur 
préparer leur croix, il y mesure aussi leur récom- 
pense. Croyez-vous que la reine put être eu repos 
dans ces fameuses campagnes qui nous apportoieut 
coup sur coup tant de surprenantes nouvelles.^ Non, 
messieurs, elle étoit toujours tremblante, parce- 
qu'elle voyoit toujours cette précieuse vie, dont la 
sienne dependoit , trop facilement hasardée. Von* 
avez vu ses terreurs : vous parleTai-je de ses pertes, 
et de la mort de ses chers enfants.** ils lui ont tons 
déchiré le cœur. Représentons-nous ce jeune prince 
que les grâces sembloient elles-mêmes avoir formé 
de leurs mains ( pardonnez-moi ces expressions ) ; H 
Kie serrble que je vois encore tomber cette fleur. 



DE MARIE-TH. D'AUTRICHE. 1 1 7 

Alors, triste messager d'un événement si funeste , je 
fus aussi le témoin , eu voyant le roi et la reine , 
d'un côté de la douleur la plus pénétrante, et de 
l'autre des plaintes les plus lamentables; et, sous 
des formes différentes, je vis une affliction sans 
mesure: mais je vis aussi des deux côtés la foi éga- 
lement victorieuse ; je vis le sacrifice agréable de 
l'ame humiliée sous la main de Dieu, et deux vic- 
times royales immoler d'un commun accord leur 
propre cœur. 

Pourrai-je maintenant jeter les yeux sur la terri- 
ble menace du ciel irrité, lorsqu'il sembla si long- 
temps vouloir frapper ce dauphin même , notre 
plus chère espérance.'' Pardounez-moi, messieurs, 
pardonnez- moi si je renouvelle vos frayeurs; il 
faut bien, et je le puis dire, que je me fasse à moi- 
même cette violence, puisque je ne puis montrer 
qu'à ce prix la constance de la reine. Nous vîmes 
alors dans cette princesse, au milieu des alarmes 
d'une mère, la foi d'une chrétienne ; nous vîmes un 
Abraham prêt à immoler Isaac, et quelques traits 
de Marie quand elle offrit son .Tésus. Ne craignons 
point de le dire , puisqu'un Dieu ne s'est fait 
homme que pour assembler autour de lui des exem- 
ples pour tous les états. La reine, pleine de foi, ne 
se propose pas un moindre modèle que Marie ; Dieu 
lui rend aussi son fils unique, qu'elle lui offre d'un 
cœur déchiré, mais soumis, et veut que nous lui 
devions encore une fois un si grand bien. 

On ne se trompe pas, chrétiens, quand on attri- 
bue tout à la prière : Dieu qui l'inspire ne lui peut 



ii8 ORAISON FUNEBRE 

rien refuser. « Un roi, dit David, ne se sauve pai 
« par ses armées , et le puissant ne se sauve pas par 
«sa valeur» (i). Ce n'est pas aussi aux sages con- 
seils qu'il faut attribuer les heureux succès : o 11 s'é- 
« levé, dit le Sage, plusieurs pensées dans le cœur de 
« rhomme » (2) : reconnoissez l'agitatiou et les pen- 
sées incertaines des conseils humains. « Mais, ponr- 
o suit-il , la volonté du Seigneur demeure ferme > , 
et pendant que les hommes délibèrent, il ne s'exé- 
cute que ce qu'il résout. « Le Terrible » , le Tout- 
Puissant, «qui ôte » quand il lui plait , «l'esprit 
«des princes» (3), le leur laisse aussi quand il 
veut pour les confondre davantage , «et les prendre 
« dans leurs propres finesses » (4). « Car il n'y a point 
«de prudence, il n'y a point de sagesse, il n'y a 
«point de conseils contre le Seigneur» (5). Les 
Machabées étoient vaillants, et néanmoins il est 
écrit « q.u'ils combattoient par leui's prières » plus 
que par leurs armes; j?er orationes congresii 
Sitnt{6), assurés, par l'exemple de Moïse, que le» 



(i) Non salvatur rex per multam virtutem : et gigas 
non salvaJjitur in n<uliitudiue virtuîis jiuae. I'.-al. 39, v. 16. 

(n) 'liulta; cogitationes in corde viri : voluuias autetd 
Doaiini permauebit. I'rov. c. 19, v. 0.1. 

(3) Vovete et reddite Domino deo vestro.... terribili, 
et ei qui aufert spiritum principum. Psal. 75, v. 17., i3, 

(4) Qui appreliendit sapientes in astutia t-orum. Job. 
V. i3. I CoPv. c. 3 , V. i(). 

(5) Non est sapientia, non est prudenlia, non ei-t 
consilium contra Df-minum. I'rov. c.3o, v.21. 

(6) Per orationes congressi sunt. iMaChab. c. i5, 
V. a5. 



DE MARIE-TH. D' AUTRICHE. ny 

Tuaîn» éleyées à Dieu enfoncent plus de bataillons 
que celles qui frappent. Quand tout cédoit à Louis, 
et que nous crûmes voir reveuir le temps des mi- 
racles on les murailles tomboient au bruit des 
trompettes , tons les peuples jetoient les yeux sur 
la reine, et croyoient voir partir de son oratoire la 
foudre qui accabloit tant de villes. 

Que si Dieu accorde aux prières les prospérité» 
temporelles , combien plus leur accorde-t-il les vrais 
biens, c'est-à-dire les vertus.' Elles sont le fruit na- 
turel d'une ame unie à Dieu par l'oraison ; l'oraison, 
qui nous les obtient, nous apprend à les pratiquer, 
non seulement comme nécessaires , mais encore 
comme reçues « du Père des lumières , d'où des- 
« ccnd sur noiis tout don parfait « (i) ; et c'est là le 
comble de la perfection, parceque c'est le fondement 
de rhumilité. C'est ainsi que Marie-ïhérese attira 
par la prière tontes les vertus dans son ame. Dès sa 
première jeunesse elle fut, dans les mouvements 
d'une cour alors assez turbulente, la consolation et 
le seul soutien de la vieillesse infirme du roi son 
père. La reine sa belle-mere , malgré ce nom odieux, 
trouva en elle, non seulement un respect, mais en- 
core une tendresse que ni le temps ni l'ébfignemeat 
n'ont pu altérer; aussi pleure-t-elle sans mesure, 
et ne vent point recevoir de consolation. Quel 
cœur, quel respect, quelle soumission u'a-t-elle 



(l) Omne <latum optimum, et omne dunum per- 
fectum drsursum e>t, descendons a Patie lumiuum. Jac. 
c. I, T. 17. 



120 ORAISON FUNEBRE 

pas eus pour le roi ! toujours vive pour ce grand 
prince, toujours jalouse de sa gloire, uniquement 
attachée aux intérêts de son état, infatigable dans 
les voyages, et lieui-euse pourvu qu'elle fût en sa 
compagnie : femme enfin où S. Paul auroit vu l'é- 
glise occupée de Jésus - Clirist et unie à ses vo- 
lontés par une éternelle complaisance (i). Si nous 
osions demander au grand prince qui lui rend ici 
avec tant de piété les derniers devoirs, quelle mère 
il a perdue ; il nous rcpondroit par ses sanglots : et 
je vous dirai en son nom ce que j'ai vu avec joie, 
ce que je répète avec admiration, que les tendresses 
inexplicables de Marie-Tbérese tendoient toutes à 
lui inspirer la foi, la piété, la crainte de Dieu, un 
attachement inviolable pour le roi, des entrailles 
de miséricorde pour les malheureux, une immuable 
persévérance dans tous ses devoirs, et tout ce que 
nous louons dans la conduite de ce prince. Parle- 
rai-je des bontés de la reine tant de fois éprouvées 
par ses domestiques? et ferai -je retentir encore de- 
vant ces autels les cris de sa maison désolée? et 
vous, pauvres de Jésus-Christ, pour qui seuls elle 
ne pouvoit endurer qu'on lui dit que ses trésors 
étoient épuisés, vous, premièrement, pauvres vo- 
lontaires , victimes de Jésus-Christ , religieux , vier- 
ges sacrées, âmes pures dont le monde n'étoit pas 
digne ; et vous , pauvres , quelque nom que vous 
portiez, pauvres connus, pauvres honteux, mala- 



(i) Ephes. V. 7.4. 



DE MArJE-TH. D AUTRICHE. 121 

des, Impotents, estropiés, «restes d'hommes » (i), 
pour parler avec S. Grégoire de Naziaaze ; car la reine 
respectoit en vous tous les caractères de la croix de 
Tésus-Christ ; vous donc qu'elle assistoit avec tant de 
joie, qu'elle visitoit avec de si saints empressements, 
qu'elle servoit avec tant de foi, heureuse de se dé- 
pouiller d'une majesté empruntée, et d'adorer dans 
votre bassesse la glorieuse pauvreté de Jésus-Christ, 
quel admirable panégyrique prononceriez - vous 
par vos gémissements à la gloire de cette princesse, 
s'il m'étoit permis de vous introduire dans cette 
auguste assemblée? Recevez, père Abraham, dans 
votre sein, cette héritière de votre foi ; comme vous 
ser\'ante des pauvres, et digne de trouver en eux, 
non plus des anges, mais Jésus-Christ même. Que 
dirai-je davantage? Ecoutez tout en un mot : fille, 
femme, mère, maîtresse , reine, telle que nos vœux 
l'auroient pu faire, plus que tout cela, chrétienne, 
elle accomplit tous ses devoirs sans présomption , 
et fut humble non seulement parmi tontes les gran- 
deurs, mais encore parmi toutes les vertus. 

J'expliquerai en peu de mots les deux autres 
noms que nous voyons écrits sur la colonne mysté- 
rieuse de l'Apocalypse , et dans le cœur de la reine. 
Par le « nom de la sainte cité de Dieu (2) , la 



(i) Veterum bominum misera reliquiae . Orat. ifi, 
p. 2i44, 6. 

(1) Qui vicerit.... scribam super eum nomen.... civi- 
tatis Dei mei , novae Jérusalem , quae desceudit de cœlo a 
Dec meo. Apec. c. 3, v. 12. 



laa ORAISOIN FU3N"EBRE 

«nou'velle Jérusalem», vous voyez bien, messieurs, 
qu'il faut entendre le nom de l'église catholique, 
cité sainte dont toutes ■< les pierres sont vivan- 
« tes » (i), dont Jésus-Christ est le fondement , qui 
descend du ciel avec lui, parcequ'elle y est ren- 
fermée comme dans le chef dont tous les memhres 
reçoivent leur vie; cité qui se répand par toute la 
terre, et s'élève jusqu'aux cieux pour y placer ses 
citoyens. An seul nom de l'église toute la foi de la 
reine se réveilloit. Mais une vraie fille de l'église, 
non contente d'en embrasser la sainte doctrine . en 
aime les observances , où elle fait consister la prin- 
«:ipale partie des pratiques extérieures de la piété. 
L'église, inspirée de Dieu, et instruite par les 
saints apôtres, a tellement disposé l'année, qu'on 
y trouve avec la vie, avec les mystères, avec la pré- 
dication et la doctrine de Jésus-Christ, le vrai fruit 
de toutes ces choses dans les admirables vertus de 
ses serviteurs, et dans les exemples de ses saints; et 
enfin un mystérieux abrégé de. 1 ancien et du nou- 
veau testament et de toute l'histoire ecclésiastique. 
Par-là toutes les saisons sont fructueuses pour les 
chrétiens ; tout y est plein de Jésus-Christ, qui est 
toujours admirable (2), selon leprophete, et nou seu- 
lement en lui-même , mais encore dans ses saints (3). 



(i) Ad quem (Cliristum) accedentes lapidera yivum... 
et ipsi tamquam lapides vivi superœdilicamini , dûinus 
spiritualis. i Pet. 9., v.4, 5. Apoc. c. 3,v. i-?.. 

(9.) Vocabitur nomen e/us, admirabilis. Isa.c. 9, y. 6, 
(3) Mirabilis in tandis suis. Psal. 67 ;T. 36. 



DE MARir-TH. D'AUTRICHE. 1^3 

Daus cette variété qui aboatit tonte à runité sainte 
tiiut recommandée par Jésns-Christ (i), Tame in- 
nocente et pieuse trouve avec des plaisirs célestes 
une solide nourriture et un perpétuel renonvelle- 
ment de sa ferveur. Les jeûnes y sout luélés dans les 
temps convenables, afin que lame , toujours sujette 
aux tentations et au pécbé, s'affermisse et se puiifie 
par la pénitence. Tontes ces pieuses observance» 
avoient dans la reine l'effet bienheureux que l'é- 
glise même demande : elle se renouveloit daus toutes 
les fêtes; elle se sacriiioit dans tous les jeûnes et 
dans toutes les abstinences. L'Espagne sur ee sujet 
a des coutumes que la France ne suit pas; mais la 
reine se rangea bientôt à l'obéissance: 1 habitude 
ne put rien contre la règle, et l'extrême exactitude 
de cette princesse marquoitla délicatesse de sa cou- 
science. Quel autre a mieux profité de cette parole, 
« Qui vous écoute m'écoute (2) i-.^.Iésus-Christ nous 
▼ enseigne cette excellente pratique de marcher dans 
les voies de Dieu sous la conduite particulière <le 
ses serviteurs qui exercent son autorité dacs .son 
église. Les confesseurs de la reine pouvoient tout 
sur elle dans l'exercice de leur ministère, et il n'y 
avoit aucune vertu où. elle ne pût être élevée p:;r 
«on obéissance. Quel respect n'avoit-elle pas pour le 
souverain pontife, vicaire de Jésns-Christ, et pour 
tout l'ordre ecclésiastique! Qui pourroit dire com- 
bien de larmes lui ont coûté ces divisions toujours 



(1) Porro unum est necessarium. Luc. c. 10, v. 4^- 
(■>.) Qui vos audit, me audit. Ibid. v. 16. 



124 ORAISON FUNEBRE 

trop longues, et dont on ne peut demander la fia 
avec trop de gémissemeuls? Le nom même et l'ombre 
de division faisoit horreur à la reine , comme à toute 
ame pieuse. Mais qu'on ne s'y trompe pas ; le saint- 
siege ne peut jamais oublier la France, ni la France 
manquer au saint-siege; et ceux qui, pour leurs 
intérêts particuliers, couverts, selon les maximes 
de leur politique, du prétexte de piété, semblent 
vouloir irriter le saint-siege contre un royaume qui 
en a toujours été le principal soutien sur la terre, 
doivent penser qu'une chaire si éminente , à qui 
Jésus-Christ a tant donné , ne veut pas être flattée 
par les hommes, mais honorée selon la règle avec 
une soumission profonde ; qu'elle est faite pour at- 
tirer tout l'univers à son unité, et y rappeler à la fin 
tous les hérétiques; et que ce qui est excessif, loin 
d'être le plus attirant , n'est pas même le plus solide 
ni le plus durable. 

Avec le saint nom de Dieu et avec le nom de la 
cité sainte, la nouvelle Jérusalem, je vois, mes- 
sieurs , dans le cœur de notre pieuse reine le nom 
nouveau du Sauveur. Quel est. Seigneur, votre 
nom nouveau, sinon celui que vous expliquez, 
quand vous dites: « Je suis le pain de vie, et ma 
« chair est vraiment viande » (i); et « Prenez, man- 
« gez : Ceci est mou corps (2)> ? Ce nom nouveau du 



(i) Ego sum panis vitae..., caro mea verè est cibus. 
JoAN.c. 6, V. 48, 56. 

(o.) Accipite et comedite : hoc est corjîus roeum. 
Matt. c, 26, V.26. 



DE MARIE-TH. D'ArTRICHE. laS 

Sauveur est celui de l'encLaristie, nom composé de 
Lien» et de grâces, qui nous montre daus cet ado- 
rable sacrement une source de miséricorde , un 
miracle d'amour, uu mémorial et un abrégé de 
toutes les grâces, et le Verbe même tout changé en 
grâce et en douceur pour ses fidèles. Tout est nou- 
veau dans ce mystère : c'est le nouveau testament de 
notre Sauveur (i), et on commence à y boire ce 
vin nouveau (2) dont la céleste .Jérusalem est trans- 
portée. Mais pour le boire dans ce lien de tentation 
et de péché, il s'y faut préparer par la pénitence. 
La reine fréquentoit ces deux sacrements avec une 
ferveur toujours nouvelle. Cette humble princesse 
se sentoit dans son état natnrel, quand elle étoit 
comme pécheresse avix pieds d'un prêtre, y atten- 
dant la miséricorde et la sentence de Jésus-Christ, 
Mais l'eucharistie étoit son amour: toujours affa- 
mée de cette viande céleste, et toujours tremblante 
en la recevant, quoiqu'elle ne pût assez communier 
pour son désir, elle ne cessoit d'^ se plaindre hum- 
blement et modestement des communions fréquente» 
qn'on lui ordonnoit. ]Vlais qui eût pu refuser l'en- 
charistie à l'innocence, et .Tésus-Christ à une foi si 
vive et si pure? La règle que donne S. Augustin 
«sf de modérer l'usage de la communion quand elle 
tourne en dégoût. Ici on voyoiî toujours une ardeur 



(i) Hic est sangois meus novi testamenti. Matth. 
c. 9.6, V. aS. 

(a) Non bibam amodo de lu)c genimine vifis, usque 
in diem illum cùm illud bibam vobijcum novum in regno 
patriï mei. Ibid.t. 2g. 



126 ORAIS()?s FUNEBRE 

nouvelle, et cette excellente pratique de chercher 
dans la communion la meilleure préparation comme 
la plus parfaite action de grâces pour la communion 
même. Par ces admirables pratiques cette princesse 
est venue à sa dernière heure sans qu'elle eût besoin 
d'apporter à ce terrible passage une autre prépara- 
tion que celle de sa sainte vie : et les hommes , tou- 
jours hardis à juger les autres, sans épargner les 
souverains, car on n'épargne que soi-même dans ses 
jugements; les hommes, dis-je, de tous les états, 
et autant les gens de bien que les autres , ont vu la 
reine emportée avec uue telle précipitation dans la 
vigueur de son âge, sans être en inquiétude pour 
son salut. Apprenez donc, chrétiens, et vous prin- 
cipalement qui ne pouvez vous accoutuiner à la 
pensée de la mort, en attendant que vous méprisiez 
celle que Jésus-Christ a vaincue, ou même que vous 
aimiez celle qui met fin à nos péchés, et nous in- 
troduit à la vraie vie, apprenez à la désarmer d'une 
autre sorte, et embrassez la belle pratique, où, sans 
se mettre en peine d'attaquer la mort , on n'a besoin 
que de s'appliquer à sanctifier sa vie. 

La France a vu de nos jours deux reines plus 
unies encore par la piété que par le sang, dont la 
mort, également précieuse devant Dieu, quoiqu'avee 
des circonstances différentes , a été dune singulière 
édification à tonte l'église. Vous entendez bien que 
je veux parler d'Anne d'Autriche et de sa chère 
nièce, ou plutôt de sa chère fille, Marie-Thérèse; 
Anne dans un âge déjà avancé, et RIarie-Thérese 
dans sa vigueur, mais toutes deux, d'une si heu- 
reuse constitution quelle semhloit nous promettie 



DE MARIE-TH. D'AUTRICHE. 127 

le bonheur de les posséder un siècle entier, nous 
sont enlevées contre notre attente, l'une par uue 
longue maladie, et l'autre par un coup imprévu. 
Anne, avertie de loin par un mal aussi cruel qu'ir- 
rémédiable, vit avancer la mort à pas lents , et sous 
la fiofure qui lui avoit toujours paru la plus affreuse : 
Marie-Tbérese, aussi-tôt emportée que frappée par 
la maladie , se trouve toute vive et tout entière 
entre les bras de la mort sans presque l'avoir envisa- 
gée. A ce fatal avertissement, Anne pleine de foi 
ramasse toutes les forces qu'un long exercice de la 
piété lui avoit acquises, et regarde sans se trou- 
bler tontes les approches de la mort : humiliée sous 
la main de Dieu, elle lui rend grâces de l'avoir ainsi 
avertie; elle multiplie ses aumônes toujours abon- 
dantes; elle redouble ses dévotions toujours assi- 
dues; elle apporte de nouveaux soins à l'examen de 
sa conscience toujours rigoureux : avec quel renou- 
vellement de foi et d'ardeur lui vimes-nous rece- 
voir le saint viatique ! Dans de semblables actions 
il ne fallut à Marie-Thérèse que sa ferveur ordi- 
naire : sans avoir besoin de la mort pour exciter sa 
piété, sa piété s'excitoit toujours assez elle-même , 
et prenoit dans sa propre force un continuel ac- 
croissement. Que dirons-nous, chrétiens, de ces 
deux reines.' Par l'une Dieu nous apprit comment 
il faut profiter du temps, et l'autre nous a fait voir 
que la vie vraiment chrétienne n'en a pas besoin. 
En effet, chrétiens, qu'attendons-nons.-' Il n'est 
pas digne d'un chrétien de ne s'évertuer contre la 
mort qu'au moment qu'elle se présente pour l'en- 
lever. Un chrétien toujours attentif à combattre ses 



128 OPiAISOIN" FUNEBRE 

passions meurt tous les jours, avec l'apôtre : tjuQ- 
tidie morior{i). Un chrétien n'est jamais vivant 
sur la terre, parcequ'il y est toujours mortifié, et 
que la mortification est un essai, nn apprentissage, 
un commencement de la mort. Vivons-nous , cliré- 
tiens? vivons-nous? Cet âge que nous comptons, 
et où tout ce que nous comptons n'est plus à 
nous, est-ce une vie? et pouvons-nous n'aj)per- 
cevoir pas ce que nous perdons sans cesse avec 
les années? Le repos et la nourriture ne sont-ils 
pas de foihles remèdes de la continuelle maladie 
qui nous travaille? et celle que nous appelons la 
dernière, qu'est-ce. autre chose, à le bien entendre, 
qu'un redoublement, et comme le dernier accès du 
mal que nous apportons au monde en naissant ? 
Quelle santé nous couvroit la mort que la reine 
portoit dans le sein! De combien près la menace a- 
t-elle été suivie du coup? et où en étoit cette grande 
reine avec toute la majesté qui l'environnoit, si 
elle eût été moins préparée? Tout d'un coup on 
voit arriver le moment fatal où la terre n'a plus 
rien pour elle que des pleurs. Que peuvent tant de 
fidèles domestiques empressés autour de son lit ? 
Le roi même, que pouvoit-il? lui, messieurs, lui 
qui snccomboit à la douleur avec toute sa puissance 
et tout son courage. Tout ce qui environne ce 
prince l'accable: Monsieur, Madame, venoient 
partager ses déplaisirs, et les augmentoient par leï 
leurs ; et vous , mouseignenr, que pouviez-vous que 

- (i) I Cor. c. i5,v. 3i. 



DE MARIE-TH. D'AUTRICHE. 129 

de lui percer le cœur par vos sanglots? il l'aToit as- 
sez percé par le tendre ressouvenir d'an amour qu'il 
trouvoit toujours également vif après vingt-trois ans 
écoulés. On eu gémit, ou en pleure; voilà ce que 
peut la terre pour une reine si chérie ; voilà ce que 
nons avons à lui donner, des pleurs, des cris in- 
utiles. Je me trompe : nous avons encore des prières ; 
nous avons ce saint sacrifice, rafraîcliissement de 
nos peines , expiation de nos ignorances et des 
resKs de nos péchés. Mais songeons que ce sacrifice 
d'une valeur infinie, où toute la croix de .Tésus est 
renfermée, ce sacrifice seroit inutile à la reine, si 
elle n'avoit mérité par sa bonne vie que l'effet en 
pût passer jusqu'à elle: autrement, dit S. Au- 
g^nstin, qu'opère un tel sacrifice? nul soulagement 
pour les morts, une foible consolation pour les vi- 
vants. Ainsi tout le salut vient de cette vie, dont îa 
faite précipitée nous trompe toujours, «.Te viens, dit 
Jésus-Christ, comme un voleur » (i). Il a fait selon 
sa parole ; il est venu surprendre la reiue dans le 
temps que nous la croyions la plus saine , dans 
le temps qu'elle se trouvoit la plus heureuse. Mais 
c'est ainsi qu'il agit : il trouve pour nous tant de 
tentations, et une telle malignité dans tous les plai- 
sirs, qu'il vient troubler les plus innocents dans ses 
élns. Mais il vient, dit -il, comme un voleur, tou- 
jours surprenant , et impénétrable dans ses dé- 
marches. C'est lui-même qui s'en glorifie dans toute 
son écriture. Comme un voleurl direz-vous; indig'ne 
comparaison ! N'importe qu'elle soit indigne de lui, 

(i) Veniam ad te tamquam lur. Apoc.c.3,v. 3. 



i3o ORAISON FUNEBRE 

pourra qu'elle nous effraie , et qu'en nous effrayant 
elle nous sauve. Tremblons donc, chrétiens; trem- 
blons devant lui à chaque moment , car qui pourroit 
ou l'éviter quand il éclate, ou le découvrir quand 
il se cache? « Ils raangeoient, dit-il, ils buvoient. 
II ils achetoient, ils vendoient, ils plantoient, ils 
« b:itissoient , ils faisoient des mariages aux jours 
« de Noé, et aux jours de Loth » (i), et une subite 
ruine les vint accabler. Ils mangeoient, ils bu- 
voient, ils se marioient ; c'étoient des occupatious 
innocentes: que sera-ce quand, en contentant nos 
impudiques désirs, en assouvissant nos vengeances 
et nos secrètes jalousies, en accumulant dans nos 
coffres des trésors d'iniquité, sans jamais vouloir 
séparer le bien d'autrui d'avec le nôtre, trompés 
par nos plaisirs, par nos jeux, par notre santé, par 
HOtre jeunesse, par l'heureux succès de nos af- 
faires , par nos flatteurs, parmi lesquels il faudroit 
peut-être compter des directeurs inlîdeles que nous 
avons choisis pour nous séduire ; et enfin par nus 
fausses pénitences, qui ne sont suivies d'aucun 
changement de nos mœurs, nous viendrons tout- 
à-eoup au dernier jour? La sentence partira d'en- 
liant ; « La fin est venue , la fin est venue ; finis -ve- 
" nit , venit finis {n): la fin est venue sur vous; 



(i) Sicut factura est in diebus ?Joe, ifa erit et iu 
diehus filii hominis.... uxores ducebant, et dabantur ad 
nujitias... similiter sicut lactum est ia lîitbus Lotli : ctlcbant 
et hifaebant, emebant et vendebant , plantabaut et xdill- 
cabant. Luc. c. 17, v. 96, ?,j, 28. 

(9.) F.zECH. c. 7, T. a. 



DE MARIE-TH. D'AUTRICHE. i3i 

« nunc finis super te: tout Ta finir pour vous en 
« ce moment. Tranchez, concluez; J'ac conc/nsio- 
« nem » (i). « Frappez l'arbre infructueux qui n'est 
«plus bon que pour le feu: Coupez l'arbre, arra- 
« chez ses branches, secouez ses feuilles, abartéz ses 
« fruits » (2) : périsse par un seHl coup tout ce qu'il 
avoit avec lui-même ! Alors s'élèveront des frayeur* 
mortelles et des grincements de dents, préludes de 
ceux de l'enfer. Ah! mes frères, n'attendons pas 
«;e coup terrible ! le glaive qui a tranché les jours 
de la reine est encore levé sur nos tètes ; nos péchés 
en ont affilé le tranchant fatal. « Le glaive que 
« je tiens en main, dit le Seigneur notre Dieu, est 
« aiguisé et poli : il est aiguisé, afin qu'il perce ; il 
« est poli et limé, afin qu'il brille » ( j). Tout l'uni- 
vers en voit le brillant éclat. Glaive du Seigneur, 
quel coup vous venez de faire! l'oute la terre en 
est étonnée. IVJais que nous sert ce brillant qui nous 
étonne, si nous ne prévenons le coup qui tranche? 
Prévenons-le, chrétiens, par la pénitence. Qui 
pourroit n'être pas ému à ce spectacle! Mais Ce* 
émotions d'un jour, qu'operent-elles? nu <leraier 
endurcissement, parcequ'à force d'être touché inu- 
tilement, on ne se laisse plus toucher d'aucun objet. 



(i) EzECH.c.7, V.23. 

(9) Clamavit fortiter, et sic ait: Succidite arborein , 
et praecidite ranios ejus ; excutite iolia ejus, et disperjite 
fructus ejiis. Uajm. c. 4» V- II- 

(3) H.ec difit Dominas Deus,Loquere: Giadiiis, g!a- 
dius exacutuA est et limams. Lit caeJat victijr as oxacuiu» 
tel; ut spleiiJcal liuiatus est. E7ec:i. c. Xi , v-<J, 10. 



i32 ORAISON FUNEBRE 

Le sommes-nous des maux de la Hongrie et de l' Ao- 
iriche ravagées? Leurs habitants passés au 111 de 
l'épée, et ce sout encore les plus heureux; la cap- 
tivité entraine bien d'autres maux et pour le corps 
et poar Tame: ces habitants désolés, ne sont-ce pas 
des chrétiens et des catholiques, nos frères, nos 
propres membres, enfants de la même église, et 
nourris à la même table du pain de vie? Dieu 
accomplit sa parole: «Le jugement commence 
«par sa maison>>(i), et le reste de la maison ne 
tremble pas! Chrétiens, laissez-vous fléchir, faites 
pénitence ; appaisez Dieu par vos larmes. Ecoutez 
la pieuse reine qui parle plus haut que tons les 
prédicateurs: écoutez-la, princes; écoutez- la, peu- 
ples; écoutez-la, monseigneur, plus que tous les 
autres. Elle vous dit par ma bouche, et par nne voix 
qui vous est connue, que la grandeur est un songe, 
la joie une erreur, la jeunesse une fleur qui tombe, 
et la santé nu nom trompeur. Amassez donc les 
biens qu'on ne peut perdre ; prêtez l'oreille aux gra- 
ves discours que S. Grégoire de TSazianze adressoit 
aux princes et à la maison régnante : « Respectez, 
« leur disoit-il , votre pourpre , respectez votre puis- 
« sance qui vient de Dieu, et ne l'employez que pour 
« le bien. Connoissez ce qui vous a été confié, et le 

• grand mystère que Dieu accomplit en vous : il se 
« réserve à lui seul les choses d'en-haut ; il partage 

• avec vous celles d'en-bas : montrez-vous dieux aux 



(i) Tempus est ut incipiat judicium a domo Dci. 
I Pet,c.4, v. 17. 



DE 3IARIE-TH. D'AUTRICHE. i33 

< peuples soumis, en imitant la bonté et la magutd- 
o cence divines «(i). C'est, monseigneur, ce que vous 
demandent ces empressements de tous les peuples, 
<;es perpétuels applaudissements , et tons ces regards 
qui TOUS suivent. Demandez à Dieu , avec Salomon, 
la sagesse (2), qui voïls rendra digne de l'amour 
des peuples et du trône de vos ancêtres; et quand 
vous songerez à vos devoirs, ne manquez pas de 
considérer à quoi vrtus obligent les immortelles 
actions de Louis le Grand, et l'incomparable pieté 
de Marie-Xbérese. 



(i) [mperat<ires, purpuram vereamini.... Cognoscite 
quantum id sit, quod vestra; lidei commissuin est, quan- 
tumque circa vus mysterium.... Siipera solius Dei sunt; 
inl'era autem vestra etiam suât. Subditis vestris deos vos 
prwbete. Oa AT. 27 , p . 4? i • B. 

(2) Sap.c.9. 



"15 DE 1. ORAISOIT FUNEBRE DE MARIE-TH. D AUTEICBE. 



ORAISON FUNEBRE 

D'ANNE DE GONZAGUE DE CLEVES , 
PRINCESSE PALATINE, 

prononcée en présence de monseigneur le Duc, 
de madame la Duchesse , et de monseigneur 
le duc de Bourbon , dans l'église des carmé- 
lites du faubourg Saint-Jacques, le neu- 
vième jour d'août i685. 

Apprehendi te ab extremis terrae, et a longinquis ejus 
vocavi te : elegi te , et non abjeci te : ne timea.s , quia ego 
tecum sum. 

J E t'ai pris par la main pour te ramener des extrémités 
«le la terre: je t'ai appelé des lieux les plus éloignés ; 
je t'ai choisi, et je ne t'ai pas rejeté: ne crains point, 
parceque je suis avec toi(i). «C'est Dieu même qui 
a parle ainsi. » 



M 



0N8EIGHEUR, 



Je voudrois que toutes les âmes éloignées de 
Dieu, que tons ceux qui se persuadent qu'on ne 
peut se yaincre soi-même ni soutenir sa constance 
parmi les combats et les douleurs, tons ceux enfin 



(i) La.c.41, v.p, lo. 



ORAISON FUNEBRE, etc. i33 

qni désespèrent de leur eouversion oa de lenr per- 
sévérance , fussent présents à cette assemblée ; ces 
discours leur feroient connoître qu'une ame fidèle à 
la grâce , malgré les obstacles les plus invincibles , 
s'élève à la perfection la plus éminente. La prin- 
cesse à qni nous rendons les derniers devoirs, en 
récitant selon sa coutume l'oflîce divin, lisoit les 
paroles d'Isaie que j'ai rapportées. Qu'il est beaa 
de méditer l'écriture sainte ! et que Dieu y sait bien 
parler non seulement à toute l'église, mais encore 
à chaque fidèle selon ses besoins! Pendant qu'elle 
méditoit ces paroles ( c'est elle-même qui le raconte 
dans une lettre admirable ) , Dieu lai imprima dans 
le cœur que c'étoit à elle qu'il les adressoit. Elle 
crut entendre une voix douce et paternelle qui 
lui disoit: «Je t'ai ramenée des e^ttrémités de Ik 
« terre, des lieux les plus éloignés » (i) , des voies dé- 
tournées où tu te perdois, abandonnée à ton pro- 
pre sens, si loin de la céleste patrie et de la véri- 
table voie qui est Jésus-Christ; pendant que tu 
disois en ton cœur rebelle, Je ne puis me captiver, 
j'ai mis sur toi ma puissante main , et j'ai dit: Tu 
seras ma servante, je t'ai choisie dès l'éternité, 
et je n'ai pas rejeté ton ame superbe et dédai- 
gneuse. Vous vovez par quelles p:i rôles Dieu lui 
fait sentir l'état d'où il l'a tirée : mais écouter 
comme il l'encourage parmi les dures épreuves où 
il met sa patience : « Ne crains point » an milieu des 
manx dont tu t« sens acccabée, « parceque je suis 

(i) Isa. C.41 , V. 9, 10. 



j^6 ORAISOIN" FUNEBRE 

« ton Dieu » qui te fortifie ; " ne te détourne pas de 
<k\a Toie » (i) où je t'engage; " puisque je suis avec 
«toi», jamais je ne cesserai de te secourir; «et le 
« juste que j'envoie au monde », ce -Sauveur miséri- 
cordieux, ce pontife compatissant, « te tient par la 
o main » : tenebil te dextera jiisti mei (2). Voilà, 
messieurs , le passage entier du saint prophète Isaie, 
dont je n'avois récité que les premières paroles: 
puis-je mieux vous représenter les conseils de Dieu 
sur cette princesse que par des paroles dont il s'est 
servi pour lui expliquer les secrets de ses admira- 
bles conseils? Venez maintenant, pécheurs, quels 
que vous soyez, en quelques régions écartées que 
la tempête devos passions vousait jetés, fussiez-vous 
dans ces terres ténébreuses dont il est parlé dans 
récriture, et dans l'oraire de la mort (3;; s'il vous 
reste quelque pitié de votre ame malheureuse, ve- 
nez voir d'où la main de Dieu a retiré la princesse 
Anne, venez voir où la main de Bien l'a élevée. 
Quand on voit de pareils exemples dans une prin- 
cesse d'un si haut raug, dans une princesse qui lut 
nièce d'iine impératrice, et unie par ce lien à tant 
d'empereurs, sœur d'une puissante reine, épouse 
d'un fils de roi, mère de deux grandes princesses, 
dont l'une est un ornement dans l'auguste maison 
de France et l'autre s'est fait admirer dans la puis- 



(i) Isa. c. 4i , V. 10. 
. (■?.) Ibid. c. 9 , V. a. 

(3) Po})ulus qui ambulabal in tenehris.... Habifantibus 
in regione imibra? mortis. Isa. c. q» v. a, 'jÉ 



D'ANNE DE GONZAGUE. 137 

santé maison de Brunswick ; enfin dans une prin- 
cesse dont le mérite passe la naissance, encore que, 
sortie d'un père et de tant d'aïeux souverains, elle 
ait réuni en elle avec le sang de Gonzague et de 
Cleves celui des Paléologue, celui de Lorraine, et 
celui de France par tant de cotés ; quand Dieu joint 
à ces avantages une égale réputation, et qu'il choi- 
sit une personne d'un si grand éclat pour être l'ob- 
jet de son éternelle miséricorde, il ne se propose 
rien moins que d'instruire tout l'univers. Vous 
donc qu'il assemble en ce saint lieu, et vous prin- 
cipalement, péclieurs, dont il attend la conversion 
avec une si longue patience, n'endurcissez pas vos 
cœurs, ne croyez pas qu'il vous soit permis d'ap- 
porter seulement à ce discours des oreilles curieu- 
ses. Toutes les vaines excuses dont vons couvrez 
votre impénitence vous vont être ôtées ; ou la prin- 
cesse palatine portera la lumière dans vos yeux, 
ou elle fera tomber comme un déluge de feu la 
vengeance de Dieu sur vos têtes. Mon discours, dont 
vous vous croyez peut-être les juges, vous jugera au 
dernier jour; ce sera sur vous un nouveau fardeau, 
comme parloient les prophètes : Omis -verbi Do- 
mini super Israël {1) , et si vous n'eu sortez plus 
chrétiens, vous en sortirez plus coupables. Com- 
mençons donc avec confiance l'œuvre de Dieu. Ap- 
prenons avant toutes choses à n'être pas éblouis du 
bonheur qui ne remplit pas le cœur de l'homme, 
ni des belles qualités qui ne le rendent pas meil- 



(i) Zacr. c. 12, V. I, 



i38 ORAISON FUNEBRE 

leur, ni des Tertus , dont l'enfer est rempl' , qnî 
nourrissent le péclié et limpémlence, et qui enipè- 
ckent rkorreur salutaire que Tame pécheresse au- 
jroit delle-mcme. Entrons encoie plus profouJé- 
jpent dans les voies de la divine Providence , et ne 
craignons pas de faire paroitre notre princesse dans 
les états différents où elle a été. Que ceux-là crai- 
gnent de découvrir les défauts des âmes saintes, qui 
ne savent pas combien est puissant le bras de Diea 
pour faire servir ces défauts non seulement à sa 
gloire, mais encore à ia perfection de ses élus; 
pour nous, mes frères, qui savons à quoi ont servi 
ji S. Pierre ses reniements, à S. Paul les persécu- 
tions qu'il a fait souffrir à l'église, à S. Augustin 
ses erreurs, à tous les saints pénitents leurs péchés, 
ne craignons pas de mettre la princesse palatine 
dans ce rang, ni de la suivre jusque dans l'incré- 
dulité où elle étoil enfin tombée. C'est de là que 
nous la verrons sortir pleine de gloire et de vertu - 
et nous bénirons avec elle la main qui l'a relevé*: 
heureux si la conduite que Dieu tient sur elle nous 
fait craindre la justice qui nous abandonne à nous- 
mêmes, et désirer hi miséricorde qui nous en arra- 
che ! C'est ce que demande de vous très haute et tris 
paissante princesse Anne de Gonzague de Clevcs, 
princesse de Mantone et de Montferrat, et com- 
tesse palatine du Rhin. 

.Tamais plante ne fut cultivée avec plus.de soin, 
ni ne se vit plutôt couronnée de fleurs et de fruits 
que la princesse Anne. Dès ses plus tendres an- 
nées elle perdit sa pieuse mcre Catherine de Lor- 
l'aine. Charles duc de Nevers, et depuis duc de 



D'ANNE DE GONZAGUE. i3g 

Mantone , son père , lui en trouva une digne d'elle , 
et ce fut la vénérable mere Françoise de la Cliàtre , 
d'heureuse et sainte mémoire, abbesse de Faremou- 
tier, que nous pouvons appeler la restauratrice de 
la règle de S. Benoit, et la lumière de la vie mo- 
nastique. Dans la solitude de sainte Fare, autant 
éloignée des voies du siècle que sa bienheureuse 
situation la sépare de tout commerce du monde, 
dans cette sainte montagne que Dieu avoit choisie 
depuis mille ans, où les épouses de Jésus-Christ 
faisoient revivre la beauté des anciens jours, où 
les joies de la terre etoieut inconnues , où les 
vestiges des hommes du monde, des curieux, et 
des vagabonds, ne paroissoient jjas , sous la con- 
duite de la sainte abbesse, qui savoit donner le 
lait aux enfants aussi-bien que le pain aux forts , 
les commencements de la princesse Anne étoient 
heureux. Les mystères lui furent révélés, l'écriture 
lui devint familière. On lui avoit appris la langue 
latine parceque c'étoit celle de l'église; et l'office 
divin faisoit ses délices. Elle aimoit tout daus la 
vie religieuse jusqu'à ses austérités et ses humilia- 
lions ; et durant douze ans qu'elle fut dans ce mo- 
nastère on lui voyoit tant de modestie et tant de 
sagesse, qu'on ne savoit à quoi elle étoit le plus 
propre on à commander ou à obéir: mais la sage 
abbesse, qui la crut capable de soutenir sa réforme, 
la destinoit au gouvernement ; et déjà on la comp- 
toit parmi les princesses qui avoient conduit cette 
célèbre abbaye, quand sa famille, trop empressée à 
exécuter ce pieux projet, le rompit. Nous sera-t-il 
permis de le dire.' la princesse Marie, pleine alors 



i4o ORAISON FUNEBRE 

de l'esprit du moude, croyoit, selon la coutume i; 
des grandes maisons, que ses jeunes sœurs dévoient i 
être sacrifiées à ses grands desseins. Qui ne sait on 
son rare mérite et son éclatante beauté , avantage 
toujours trompeur, lui firent porter ses espéran- 
ces? et d'ailleni-s dans les plus puissantes maisons 
les partages ne sont -ils pas regardés comme une 
espèce de dissipation par où elles se détruisent d'el- 
les-mêmes? tant le néant y est attaché! La princesse 
Bénédicte , la plus jeune des trois sœurs , fut la pre- 
mière immolée à ces intérêts de famille ; on la fit 
abbesse, sans que dans un âge si tendre elle sût ce 
qu'elle faisoit; et la marque d'une si grave dignité 
fut comme un jouet enti-e ses mains. Un sort sem- 
blable étoit destiné à la princesse Anne ; elle eût 
pu renoncer à sa liberté si on lui eût permis de la 
sentir , et il eiit fallu la conduire et non pas la pré- 
cipiter dans le bien. C'est ce qui renversa tont-à- 
coup les desseins de Faremoutier. Avenai parut 
avoir un air plus libre; et la princesse Bénédicte 
y présentoit à sa sœur nrie retraite agréable. Quelle 
merveille de la grâce ! Malgré une vocation si peu 
régulière , la jeune abbesse devint un modèle de ver- 
tu ; ses douces conversations rétablirent dans le 
cœur de la princesse Anne ce que d'importuns em- 
pressements en avoient banni : elle prêtoit de nou- 
veau l'oreille à Dieu qui l'appeloit avec tant d'at- 
traits à la vie religieuse ; et l'asyle qu'elle avoit 
choisi pour défendre sa liberté devint un piège in- 
nocent pour la captiver. On remarquoit dans les 
deux princesses la même noblesse- dans les senti- 
ments, le même agrément, et, si vous me permet* 



D'ANNE DE GONZAGUE. 141 

tez ie parler ainsi, les mêmes insinuations dans 
les entretiens, an-dedans le» mêmes désirs, au- 
dehors les mêmes grâces ; et jamais sœurs ne fu- 
rent unies par des liens ni si doux, ni si puis- 
sants: leur vie eût été heureuse dans leur éternelle 
nnion ; et la princesse Anne n"aspiroit plus qu'an 
bonheur d'être une humble religieuse d'une sœur 
dont elle admiroit la vertu. En ce temps le duc de 
Mantone leur père mourut: les affaires les appelè- 
rent à la cour; la princesse Bénédicte, qui avoitson 
partage dans le ciel, fut jugée propre à concilier 
les intérêts différents dans la famille. Mais , ô coup 
funeste pour la princesse Anne ! la pieuse abbesse 
mourut dans ce beau travail, et dans la fleur de son 
âge. Je n'ai pas besoin de vous dire combien le 
cœur tendre de la princesse Anne fut profondé- 
ment blesse par cette mort ; mais ce ne fut pas là 
sa plus grande ])laie. Maîtresse de ses désirs, elle 
Tit le monde, elle en fut vue : bientôt elle sentit 
qu'elle plaisoit , et vous savez le poison subtil qui 
entre dans un jeune cœur avec ces pensées. Ces 
beaux desseins furent oubliés. Pendant que tant de 
naissance, tant de biens, tant de grâces qui l'ac- 
compagDoient , lui attiroieat les regards de toute 
l'Europe , le prince Edouard de Bavière, fils de l'é- 
lecteur Frédéric V, comte palatin du Pvhin, et roi 
de Bohême , jeune prince qui s'étoit réfugié en 
France durant les malheurs de sa maison, la mérita. 
Elle préféra aux richesses les vertus de ce prince , 
et celte noble alliance yii de tous côtés on ne trou- 
Toit que des rois. La princesse Anne l'invite à se 
faire instruire; il connut bientôt les erreurs où les 



1^2 ORAISON FUNEBRE 

derniers de ses pères, •déserteurs de l'ancienne foi , 
l'avoient engagé : heureux présages pour la maison 
palatine! Sa conversion fut suivie de celle de la 
princesse Louise sa sœur , dont les vertus fout 
éclater par toute l'église la gloire du saint monas- 
tère de Maubuisson ; et ces bienheureuses prémices 
ont attiré une telle bénédiction sur la maison pala- 
tine, que nous la voyons enfin catholique dans son 
chef. Le mariage de la princesse Aune fut un heu- 
reux commencement d'un si grand ouvrage. Mai» , 
hélas! tout ce qu'elle aimoit devoit être de peu 
de durée. Le prince son époux lui fut ravi, et lui 
laissa trois princesses , dont les deux qui restent 
pleurent encore la meilleure mère qui fût jamais, 
et ne trouvent de consolation que dans le souvenir 
de ses vertus. Ce n'est pas encore le temps de vous 
en parler. La princesse palatine est dans l'état le 
plus dangereux de sa vie. Que le monde voit peu 
de ces veuves dont parle S. Paul, « qui vraiment 
« veuves et désolées « (i), s'ensevelissent, pour ainsi 
dire , elles-mêmes dans le tombeau de leurs époux , 
y enterrent tout amour humain avec ces cendre* 
chéries, et, délaissées sur la terre, « mettent leur 
o espérance en Dieu, et passent les nuits et les jours 
« dans la prière » l Voilà l'état d'une veuve chré- 
tienne , selon les préceptes de S. Paul ; état oublié 
parmi nous, où la viduité est regardée, non plus 

(i) Viduas lionora , qucc verè viduse simt. . . Qu,T?autem 
verè vidiia est et desolata , speret in Deum , et instet ob- 
•ecrationibus et oratiouibus nocte ac die. i Timoxh. 
V. 5 et seq. 



D'ANN&DE GONZAGUE. uS 

comme an état de désolûtion, car ces mots ne sont 
plus connus, mais comme un état désirable, où, 
affranch-i de tout joug , on n'a plus à contenter que 
soi-même, sans songer à cette terrible sentence de 
S. Paul : « La yeuve qui passe sa vie dans les plai- 
«sirs», remarquez qu'il ne dit pas, la veuve qui 
passe sa vie dans les crimes, il dit, «La veuve qui 
« la passe dans les plaisirs est morte toute vive » ( i ) , 
parceqn'oubliant le deuil éternel et le caractère de 
désolation qui fait le soutien comme la gloire de 
son état , elle s'abandonne aux. joies du monde. 
Combien donc en devroit-on pleurer comme mortes 
de ces veuves jeunes et riantes , que le monde trouve 
si heureuses ! Mais sur-tout quand on a connu Jé- 
sus-Christ et qu'on a. eu part à ses grâces , quand la 
lumière divine s'est découverte, et qu'avec des yeux 
illuminés on se jette dans les voies du siècle, qu'ar- 
rive-t-il à une ame qui tombe d'un si haut état, qui 
renouvelle contre Jésus -Christ, et encore contre 
Jésus-Christ connu et goûté, tous les outrages des 
Juifs, et le crucifie encore une fois? Tous recon- 
noissez le langage de S. Paul. Achevez donc, grand 
apôtre, et dites-nous ce qu'il faut atteudre d'une chute 
si déplorable. «Il est impossible, dit-il, qu'une 
« telle ame soit renouvelée par la pénitence (2) » , 



(i) Tfam quae in deliciis est, vivens mortua est. i Tij». 
».b. 

(9,) Impossibile est enim eos qui semel sunt iUuminafi, 
gnstaverunt etiam donmn cœleste, et particiiies facii sunt 
Spiritûs sancti, gustaverunt niliilominus bonum Dei ver- 
bum, virtutesque sseculi ventari , et prolapsi sunt, nu-su* 



i44 ORAISON FUNEBRE 

Impossible! quelle parole! soit, messieurs, qu'elle 
signifie que la conversion de ces âmes autrefois si ' 
favorisées surpasse toute la mesure des dons ordi- : 
naires, et demande, pour ainsi parler, le dernier | 
effort de la puissance divine , soit que l'impossibi- I 
lité dont parle S. PatJ veuille dire qu'en effet il i 
n'y a plus de retonr à ces premières douceurs qu'a ; 
goûtées une ame innocente , quand elle y a renoncé 
avec connoissance , de sorte qu'elle ne peut rentrer 
dans la grâce que par des chemins difficiles et avec 
des peines extrêmes. Quoi qu'il en soit, chrétiens, 
l'un et l'autre s'est vérifié dans la princesse pala- 
tine: pour la plonger entièrement dans l'amour du 
monde il falloit ce dernier malheur. Quoi? la favtup 
de la cour. La cour vent toujours unir les plaisirs 
avec les affaires. Par un mélanp;e étonnant , il n'y a 
rien de plus sérieux ni ensemble de plus enjoué. En- 
fouccï, vous trouvez par-tout des intérêts cachés, des 
jalousies délicates qui causent une extrême sensibi- 
lité, et, dans une ardente ambition, des soins et 
un sérieux aussi triste qu'il est vain: tout est cou- 
vert d'un air gai, et vous diriez qu'on ne songe 
qu'à s'y divertir. Le génie de la princesse palatine 
se trouva également propre aux divertissements et 
aux affaires ; la cour ne vit jamais rieri de plus en- 
gageant ; et, sans parler de sa péftétration m de bi 
fertilité infinie de ses expédients , tout cédoit aa 
charme secret de ses entretiens. Que vois-je durant 



renovari ad pœnitcntiann , rursum crucifigentes sibiinet- 
ipsisFiliumDéi, et ojteutui haben;es.ilEB.c.6,v.4étficq'. 



D'ANNE DE GONZAGUE. 145 

ee temps I quel trouble ! quel affreux spectacle se 
présente ici à mes yeux ! La monarchie ébranlée 
jusqu'aux fondements, la guerre civile, la guerre 
étrangère, le feuau-dedans et au-dehors; les remè- 
des de tons côtés plus dangereux que les maux ; les 
princes arrêtés avec grand péril , et délivrés avec 
nn péril encore plus grand ; ce prince que l'on re- 
gardoit comme le héros de son siècle , rendu in- 
utile à sa patrie dont il avoit été le soutien , et en- 
suite, je ne sais comment, contre sa propre incli- 
nation, armé contre elle; un ministre persécuté, et 
devenu nécessaire, non seulement par l'importance 
de ses services, mais encore par ses malheurs où 
l'autorité souveraine étoit engagée. Que dirai-je? 
étoient-ce là de ces tempêtes par où le ciel a besoin 
de se décharger quelquefois ? et le calme profond 
de nos jours devoit-il être précédé par de tels ora- 
ges? ou bieu étoient-cc les derniers efforts d'une 
Lberté remuante qui alloit céder la place à l'auto- 
rité légitime? ou bien étoit-cc comme un travail de 
la France prête à enfanter le règne miraculeux de 
Louis? Non, non; c'est Dieu qui vouloit montrer 
qu'il donne la mort , et qu'il ressuscite , qu'il 
plonge jusqu'aux enfers, et qu'il en retire (i), qu'il 
secoue la terre et la brise, et qu'il guérit en un mo- 
ment toutes ses brisures (2). Ce fut là que la prin- 
cesse palatine signala sa fidélité , et fit paroître toutes 
les richesses de son esprit. Je ne dis rien qui ue 

( I ) Domiuus mortificat et vivificat ; deducit ad inferos 
etreducit. II RiG. c.a,v.fi. 

(2) Commovisfi terram , et conturbasti eam : sana 
coatritionea ejus, quia commota e^t. Psaz.. 5g, v,4- 

i3 



146 ORAISON rUXEBRE 

soit connu. Toujours fidèle à l'état et â la grande 
reine Anne d'Autriche, on sait qu'arec le secret de 
cette princesse elle eut encore celui de tous les 
partis; tant elle étoit pénétrante! tant elle s'attiroit 
de confiance! tant il lui étoit naturel de gigner les 
cœurs! Elle déclaroit aux chefs des partis jusqu'où 
elle ponvoit s'engager, et on la croyoit incapable 
ni de tromper ni d'être trompée: mais son carac- 
tère particulier étoit de concilier les intérêts oppo- 
sés, et en s'élevaut au-dessus, de trouA'er le secret 
endroit et comme le nœud par où on les peut réa- 
lïir. Que lui servirent ses rares talents? qne lui 
servit d'avoir mérité la confiance intime de la cour; 
d'en soutenir le ministre deux fois éloigné, contre 
sa mauvaise fortune, contre ses propres frayeurs, 
contre la malignité de ses ennemis , et enfin contre 
ses amis, ou partagés, ou irrésolus, ou infidèles? 
Que ne lui promit-on pas dans ces besoins ! ma;8 
quel fruit lui en revint-il, sinon de connoitre par 
expérience le foible des grands politiques, leurs 
volontés changeantes , ou leurs paroles trompeu- 
ses, la diverse face des temps, les amusements des 
promesses , l'illnsion des amitiés de la terre qui 
s'en vont avec les années et les intérêts, et la pro- 
fonde obscurité du cœur de l'homme, qui ne sait 
jamais ce qu'il voudra , qui souvent ne sait pas hica 
ce qu'il veut, et qui n'est pas moins caché ni moins 
trompeur à lui-même qu'aux antres? O éternel roi 
des siècles, qui possédez seul l'immortalité, voilà 
ce qu'on vous préfère , voilà ce qui éblouit les amcs 
qu'on appelle grandes ! Dans ces déplorables er- 
reurs la princesse palatine avoit les vertus que le" 



D'ANNE DE GOXZAGUE. 147 

rQonde admire, el qui font qu'uae ame sédplte s'ad- 
mire elle-niî'-ine; inébranlable dans ses amitiés et 
incapable de manquer aux devoirs humains. L» 
rciue sa sœur en fit l'épreuve dans un temps où 
lenrs cœurs étoient désunis. Un nouveau conqué- 
rant s'élève en Suéde; on y voit unautx-e Gustave, 
non nioins fier ni moins bardi ou i^ioins belli- 
queux que celui dont le nom fait encore trembler 
rAlleuiagae. C-harles Gustave parut à la Pologne 
surprise et trahie comme un lion qui tient sa proie 
dans ses ougles, tout prêt à la mettre en pièces. 
Qu'est devenue cette redoutable cavalerie qu'on, 
voit foudre sur l'ennemi avec la vitesse d'un aigle.* 
où sont ces âmes guerrières, ces marteaux d'arme^ 
tant vantés, et ces arcs qu'on ne vit janiaLs tendus 
en vain? ai les chevaux ne sont vîtes, ni les hom- 
pes ne sont adroits que pour fuir devant le vain- 
queur. En même temps la Pologne se voit ravagée 
par le rebelle Cosaque, par le Moscovite iniidele, 
çt plus encore par le Tartare, qu'elle appellç à soi^ 
secours dans son désespoir. Tout uage dajis le sau^,j 
et on ne tombe que sur des corps morts ; l,a reine 
n'a plus de retraite, elle a quitté le royaume; après, 
de courageux, mais de vains efforts, le roi est con- 
traint de la suivre ; réfugiés dans la Silésie , où ils 
manquent des choses les plus nécessaires, il ne 
leur reste qu'à considérer de quel côté alloit tom- 
ber ce grand arbre (i) ébranlé partant de mains, et 



(1) Clamavit fortiter, et sic ait: Succidite arborem , 
et praecidite rames ejus ; excutite folia ejus , et dispçtgi^e 



i48 ORAISON FUNEBRE 

frappé de tant de coups à sa racine, on qui en cn- 
leveroit les rameaux épars. Dieu en avoit disposé an- 
trement ; la Pologne étoit nécessaire à son église, et 
lui devoit un vengeur. Il la regarde en pitié (i); 
sa main puissante ramené en arrière le Suédois in- 
domté, tout frémissant qu'il étoit. Il se venge smr ' 
le Danois, dont la soudaine invasion l'avoit rap- 
pelé, et déjà il l'a réduit à l'extrémité. Mais l'Em- 
pire et la Hollande se remuent contre un conqué- 
rant qui menaçoit tout le nord de la servitude. 
Pendant qu'il rassemble de nouvelles forces et mé- 
dite de nouveaux carnages , Dieu tonne du plus 
haut des cieux ; le redouté capitaine tombe au plus 
beau temps de sa vie, et la Pologne est délivrée. 
Mais le premier rayon d'espérance vint de la prin- 
cesse palatine ; honteuse de n'envoyer que cent 
mille livres au roi et à la reine de Pologne , elle les 
envoie du moins avec une incroyable promptitude. 
Qu'admira-t-on davantage, ou de ce que ce secours 
Tint si à propos, ou de ce qu'il vint d'une main 
dont on ne l'attendoit pas, ou de ce que, sans cher- 
cher d'excuse dans le mauvais état où se tronvoient 
ses affaires , la princesse palatine s'ôta tout pour 
soulager une sœur qui ne l'aimoit pas? Les deux 



fructus ejus. Dak.c.4 , v. i i, ao.Succident eum alieni, 
et crudelissimi nationum, et projicient eum super mon- 
tes , et in cunctis convallibus corrueiit rami ejus , et con- 
fringentur arbusta ejus in universis rupibus terrœ. Eîech. 
c.3i,v. 12. 

(i) 2 Rec.c. 19, V. 28. 



D'ANNE DE GONZAGUE. 149 

princesses ue furent plus qu'uu même cœur : la 
reine parut vraiment reine par une bonté et par une 
majïnilJceuce dont 1 e bruit a retenti par toute la terre; 
et la princesse palatine joignit au respect qu'elle 
avoit pour une ainée de ce rang et de ce mérite 
une éternelle reconnoissance. 

Quel est, messieiirs, cet aveuglemeut dans une 
ame chrétienne, et qui le pourroit comprendre, 
d'être incapable de manquer aux hommes, et de ne 
f raindrc pas de manquer à Dieu? comme si le cultç 
de Dieu ne tcnoit aucun rang parmi les devoirs! 
Coûtez-nous donc maintenant, vous qui les savez, 
toutes les grandes qualités de la princesse palatine; 
faites-nous voir, si vous le pouvez, toutes les grâce» 
de cette douce éloquence qui s'insinuoit dans le» 
cœur» par des tours si nouveaux et si naturels ; di- 
tes qu'elle étoit généreuse, libérale, reconnois- 
sante , fidèle dans ses promesses, juste: vous ne 
faites que raconter ce qui l'attachoit à elle-même ; 
je ne vois dans tout ce récit que le prodigne de 
l'évangile (i) , qui vent avoir son partage , qui vent 
jouir de soi-même et des biens que son père lui a 
donnés, qui s'en va le plus loin qu'il peut de la 
maison paternelle, " dans un pays écarté», où il 
dissipe tant de rs^res trésors, et en un mot où il 
donne au monde tout ce que Dieu Youloit avoir. 
Pendant qu'elle contentoit le monde et se conten- 
toit elle-même, la princesse palatipe n'étoit pas 
heureuse, et le vide des choses humaines se faispit 



(i) Lbc, c, i5, V. Ji, i3. 

i3. 



i5o ORAISON FUNEBRE 

sentir à son cœur. Elle n'étoit lieurease , nî pour 
avoir avec l'estime du monde, qu'elle avoit tant dé- 
sirée , celle du roi même ; ni pour avoir l'amitié et 
la confiance de Philippe , et des deux princesses qni 
ont fait successivement avec lui la seconde lumière 
de la cour; de Philippe, dis-je, ce grand prince, 
que ni sa naissance, ni sa valeur, ni la victoire 
elle-même, quoiqu'elle se donne à lui avec tous ses 
avantages , ne peuvent enfler ; et de ces deux gran- 
des pïincesses , dont on ne peut nommer l'une sans 
douleur, ni connoîlre l'autre saus l'admirer. Mais 
peut-être que le solide établissement de la famille 
de notre princesse achèvera son bonheur. Non , elle 
n'étoit heureuse, ni pour avoir placé auprès d'elle 
la princesse Anne , sa chère fille et les délices de 
son cœur, ni pour l'avoir placée dans une maison 
où tout est grand. Que sert de s'expliquer davan- 
tage ? on dit tout quand on prononce seulement 
le nom de Louis de Bourbon, prince de Coudé, et 
de Henri-.Tules de Bourbon, duc d'Enguien. Avec 
nn peu plus de vie elle auroit vu les grands dons, 
et le premier des jnortels , touché de ce que le 
monde admire le plus après lui , se plaire à le re- 
connoître par de dignes distinctions. C'est ce qu'elle 
devoit attendre du mariage de la princesse Anne. 
Celui de la princesse Bénédicte ne fut guère moins 
heureux, puisqu'elle épousa .Tean Fridéric, duc de 
Brunswick et d'Hanovre, souverain puissant, qni 
avoit joint le savoir avec la valeur, la religion ca- 
tholique avec les vertus de sa maison, et, pour com-r 
Lie de joie à notre princesse, le service de l'empire 
avep l-îs intérêts de la France. Tout étoit grand 



D'ANNE DE GONZAGUE. i5i 

dans sa famille ; et la princesse Marie sa fille n'au- 
roit eu à désirer sur la terre qu'une vie plus longue. 
Que s'il falloit, avec tant d'éclat, la tranquillité 
et la douceur, elle trouvoit dans un prince, aussi 
grand d'ailleurs que celui qui honore cette au- 
dience, avec les grandes qualités, celles qui pou- 
Toient contenter sa délicatesse ; et dans la duchesse 
sa chère fille, un naturel tel qu'il le falloit à un 
cœur comme le sien, un esprit qui se fait sentir 
sans vouloir hriller, une vertu qui devoit bientôt 
forcer l'estime du monde, et, comme une vive lu- 
mière, percer tont-à-coup avec grand éclat un beau, 
mais sombre nuage. Cette alliance fortunée lui don- 
noit une perpétuelle et étroite liaison avec le prince 
qui de tout temps avoit le plus ravi son estime, 
prince qu'on admire autant dans la paix que dans 
la guerre, en qui l'univers attentif ne voit plus rien 
à désirer, et s'étonne de trouver enfin toutes les ver- 
tus en un seul homme. Que falloit-il davantage.'' et 
que manquoit-il an bonheur de notre princesse .' Diea 
qu'elle avoit connu, et tout avec lui. Une fois elle lui 
avoit rendu son cœur; les douceurs célestes qu'elle 
avoit goûtées sous les ailes de sainte Fare étoient 
revenues dans son esprit : retirée à la campagne , 
séquestrée du monde, elle s'occupa trois ans entiers 
à régler sa conscience et ses affaires. Un million 
qu'elle retira du duché de Eéthelois servit à mul- 
tiplier ses bonnes œuvres; et la première fut d'ac- 
quitter ce qu'elle devoit avec une scrupuleuse ré- 
gularité , sans se permettre ces compositions si 
adroitement colorées , oui souvent ne sont qu'une 
iajastice coarerte d'un nom spécieux. Est-ce donc 



t54 oraison FUNEBRE 

qui , également propre anx savants et aux igu-o- 
rauts, imprime aux uns et aux autres un même res- 
pect. C'est contre cette autorité que les libertins se 
révoltent avec un air de mépris : mais qu"ont-ils vn, 
CCS rares {génies, qu'out-ils vu plus que les autres? 
Quelle ignorance est la leur: et qu'il seroit aisé de 
les confondre, si, foibles et présomptueux, ils ne 
craignoient d'être instruits! car pensent -ils avoir 
mieux vu les difficultés à cause qu'ils y succom- 
bent, et que les autres qui les ont vues les ont mé- 
prisées? Ils n'ont rien vn, ils n'entendent rien; 
ils n'ont pas même de qnoi établir le néant auquel 
ils espèrent après cette vie, et ce misérable partage 
ne leur est pas assuré. Ils ne savent s'ils trouveront 
un Dieu propice, on un Dieu contraire. S'ils le fout 
égal au vice et à la vertu, quelle idole: que s'il ne 
dédaigne pas de juger ce qu'il a créé, et encore ce 
qu'il a crée capable d'ur. bon et d'un mauvais cboix , 
qui leur dira ou ce qui lui plaît, ou ce qui l'offense, 
ou ce qui lappaisc? Par où ont-ils deviné que tout 
ce qu'on pense de ce premier être soit indifférent, 
et que tputes les religions qu'on voit sur la terre 
lui soient également bonnes? Parcequ'il y en a de 
fausses, s'ensuit-il qu'il n'y en ait pas une véritable, 
on qu'on ne puisse plus connoitre l'ami sincère 
parceqn'on est environné de trompeurs? Est-ce 
peut-être que tous ceux qui errent sont de bonne 
foi?L'bomme ne peut-il pas, selon sa coutume, s'eu 
imposer à lui-même? Mais quel supplice ne méri- 
tent pas les obstacles qu'il aura mis par ses préven- 
tions à des lumières plus pures ! Où a-t-on pris que 
la peine et fe récompense ne scient que pour les 



D'ANNE DE GONZAGUE. i55 

Jngements humains , et qu'il n'y ait pas eu Dieu 
■ne justice dont celle qui reluit en nous ne soit 
qu'nae étincelle? Que s'il est une telle justice, 
touveraine, et par conséquent inévitable, divine, 
et par conséquent infinie, qui nous dira qu'elle 
n'agisse jamais selon sa nature, et qu'une justice 
infinie ne s'exerce pas à la fin par un supplice in- 
fini et éternel? Où en sont donc les impies? et 
quelle assurance ont -ils contre la vengeance éter- 
nelle dont on les menace? au défaut d'un meilleur 
refuge, iront-ils enfin se plonger dans l'abyme de 
l'athéisme? et mettront-ils leur repos dans une fu- 
reur qui ne trouve presque point de place dans les 
esprits? Qui leur résoudra ces dontes, puisqu'ils 
veulent les appeler de ce nom? Leur raison, qu'ils 
prennent pour guide , ne présente à leur esprit que 
des conjectures et des embarras ; les absurdités où 
ils tombent en niant la religion deviennent plus 
insoutenables que les vérités dont la hauteur les 
étonne; et pour ne vouloir pas croire des mystères 
incompréhensibles, ils suivent l'une après l'autro 
d'incompréhensibles erreurs. Qu'est-ce donc, après 
tout, messieurs, qu'est-ce que leur malheiireuse in- 
crédulité , sinon une erreur sans fin, une témérité' 
qui hasarde tout, un étourdissement volontaire, et 
en un mot un orgueil qui ne peut souffrir son re- 
mède, c'est-à-dire qui ne peut souffrir une autorité 
légitime? Ne croyez pas que l'homme ne soit em- 
porté que par l'intempéiance des sens : l'intempé- 
rance de l'esprit n'est pas moins flatteuse; comme 
l'autre elle se fait des plaisirs cachés, et s'irrite par 
la défense. Ce superbe croit s'élever au-dessus de 



i54 ORAI»ON FUNEBRE 

qui , également propre aux savants et aux igiio- 
rauts., imprime aux uns et aux autres un même res- 
pect. C'est contre cette autorité que les libertins se 
révoltent avec un air de mépris: mais qu'ont- ils vn, 
CCS rares {génies, qu'out-ils vu plus que les autres? 
Quelle ignorance est la leur: et qu'il seroit aisé de 
les confondre, si, foiblcs et présomptueux, ils ne 
craignoient d'être instruits! car pensent -ils avoir 
mieux vu les difficultés à cause qu'ils y succom- 
bent, et que les autres qui les ont vues les ont mé- 
prisées? Ils n'ont rien vu, ils n'entendent rien; 
ils n'ont pas même de quoi établir le néant auquel 
ils espèrent après cette vie, et ce misérable partage 
ne leur est pas assuré. Ils ne savent s'ils trouveront 
nn Dieu propice, on un Dieu contraire. S'ils le fout 
égal au vice et à Ja vertu, quelle idole; que s'il ne 
dédaigne pas de juger ce qu'il a créé, et encore ce 
qu'il a créé capable d'ur. bon et d'un mauvais clioix, 
qui leur dira ou ce qui lui plaît, ou ce qui l'offense, 
ou ce qui Tappaise? Par oii out-ils deviné que tout 
ce qu'on pense de ce premier être soit indifférent, 
et que toutes les religions qu'on voit sur la terre 
lui soient également bonnes? Parcequ'il y en a de 
fausses, s'ensnit-il qu'il n'y en ait pas une véritable, 
ou qu'on ne puisse plus connoître l'ami sincère 
parcequ'on est environué de trompeurs? Est-ce 
peut-être que tous ceux qui errent sont de bonne 
foi?L'homme ne peut-il pas, selon sa coutume, s'en 
imposer à lui-même? Mais quel supplice ne méri- 
tent pas les obstacles qu'il aura mis par ses préven- 
tions à des lumières plus pures ! Où a-t-on pris que 
la peine et fe récompense ne soient que pour les 



D'ANNE DE GONZAGUE. i55 

jugements humains , et qu'il n'y ait pas en Dieu 
ane justice dont celle qui reluit en nous ne soit 
qu'une étincelle? Que s'il est une telle justice, 
souveraine, et par conséquent inéyitable, divine, 
et par conséquent infinie, qui nous dira qu'elle 
n'agisse jamais selon sa nature, et qu'une justice 
infinie ne s'exerce pas à la fin par un supplice in- 
fini et éternel? Où en sont donc les impies? et 
quelle assurance ont -ils contre la vengeance éter- 
nelle dont on les menace? au défaut d'un meilleur 
refuge, iront-ils enfin se plonger dans l'abyme de 
l'athéisme? et mettront-ils leur repos dans une fu- 
reur qui ne trouve presque point de place dans les 
esprits ? Qui leur résoudra ces doutes , puisqu'ils 
veulent les appeler de ce nom? Leur raison, qu'ils 
prennent pour guide , ne présente à leur esprit que 
des conjectures et des embarras ; les absurdités où 
ils tombent en niant la religion deviennent plus 
insoutenables que les vérités dont la hauteur les 
étonne; et pour ne vouloir pas croire des mystère» 
incompréhensibles, ils suivent l'une après l'autro 
d'incompréhensibles erreurs. Qu'est-ce donc, après 
tout, messieurs, qu'est-ce que leur malhelireuse in- 
crédulité , sinon une erreur sans fin, une témérité 
qui hasarde tout, un étourdissement volontaire, et 
en un mot un orgueil qui ne peut souffrir sou re- 
mède, c'est-à-dire qui ne peut souffrir une autorité 
légitime? Ne croyez pas que l'homme ne soit em- 
porté que par l'intempéiance des sens: l'intempé- 
rance de l'esprit n'est pas moins flatteuse; comme 
l'autre elle se fait des plaisirs cachés , et s'irrite par 
la défense. Ce superbe croit s'élever au-dessus de 



t56 oraison FUNEBRE 

tout et an-dessns de lui-même, quand il s'élève, ce 
lui semble, au-dessus de la religion qu'il a si 
long-temps révérée : il se met au rang des gens dés- 
abusés ; il insulte eu son cœur aux foibies esprits 
qui ne font que suivre les autres sans rien trouver 
par eux-mêmes; et, devenu le seul objet de ses 
complaisances, il se fait lui-même son dieu. C'est 
dans cet abyme profond que la princesse palatine 
alloit se perdre. Il est vrai qu'elle desiroit avec 
ardeur de connoître la vérité; mais où est la vérité 
sans la foi, qui lui paroissoit impossible à moins 
que Dieu l'établit en elle par un miracle? Que lui 
servoit d'avoir conservé la connoissance de la Divi- 
nité? les esprits même les plus déréglés n'en rejettent 
pas l'idée, pour n'avoir point à se reprocher un 
aveuglement trop visible. Un Dieu qu'on fait à sa 
mode , aussi patient, aussi insensible que uos pas- 
sions le demandent, n'incommode pas: la liberté 
qu'on se donne de penser tout ce qu'on veut fait 
qu'on CI oit respirer un air nouveau ; on s'imagine 
jouir de soi-même et de ses désirs; et, dans le 
droit qu'on pense acquérir de ne se rien refuser, 
on croit tenir tous les biens , et on les goûte par 
avance. 

En cet état , chrétiens , où la foi même est perdue , 
c'est-à-dire où le fondement est renversé, que res- 
toit-il à notre princesse? que restoit-il à une ame 
qui, par un juste jugement de Dieu , étoit déchue 
de toutes les grâces , et ne tenoit à .Tésus-Christ par 
aucun lien? qu'y restoit-il, chrétiens, si ce n'est 
ce que dit S. Augustin? il restoit la souveraine 
misère et la souveraine miséricorde; liestaLai 



D'ANNE DE GONZAGUE. iSj 

magna jniseria et magna misericordia (i). Il 
restolt ce secret regard d'une Providence miséFÎ- 
cordieuse qui la vouloit rappeler des extrémités de 
la terre ; et voici quelle fut la première touche. Prê- 
tez l'oreille, messieurs, elle a quelque chose de 
miraculeux. Ce fut un songe admirable, de ceux 
que Dieu même fait venir du ciel par le ministère 
des anges, dont les images sont si nettes et si dé- 
mêlées, où l'on voit je ne sais quoi de céleste. Elle 
crut (c'est elle-même qui le raconte au saint abbé: 
écoutez, et prenez garde sur-tout de n'écouter pas 
avec mépris l'ordre des avertissements divins, et la 
conduite de la grâce) ; elle crut, dis-je, « que, mar- 
« chant seule dans une forêt, elle y avoit rencontré 
« un aveugle dans une petite loge. Elle s'approche 
« pour lui demander s'il étoit aveugle de naissance, 
« ou s'il l'éloit devenu par quelque accident : il ré- 
« pondit qu'il étoit aveugle-né. Vous ne savez donc 
« pas, reprit-elle, ce que c'est que la lumière, qui est 
« si belle et si agréable , et le soleil, qui a tant d'éclat 
o et de beauté. .Te n'ai, dit-il, jamais joui de ce bel 
« objet, et je ne m'en puis former aucune idée: je 
«ne laisse pas de croire, continua-t-il, qu'il est 
n d'une beauté ravissante. L'aveugle parut alors 
« changer de voix et de visage ; et, prenant un ton 
«d'autorité:. Mon exemple, dit-il, vous doit ap^ 
« prendre qu'il y a des choses très excellentes et 
« très admirables qui échappent à notre vue, et qui 



(i)Le texte de S.Augustin porte: Remansit magua, 
etc. ÈwARRAT.in psal. 5o, n. 8. 

x4 



i58 ORAISON FUNEEPiE 

u n'en sont ni moins vraies ni moins désirables, 
« quoiqu'on ne les puisse ni comprendre ni ima- 
« giner ». C'est eu effet qu'il manque un seus aux 
incrédules comme à l'aTeugle ; et ce sens, c'est 
Dieu qui le doune, selon ce que dit S. Jean: 
a II nous a donné un sens pour connoitre le vrai 
« Dieu , et pour être en son vrai fils » (i) : Dedit 
nobis sensiim, ut cognoscamus veTum Deitm, et 
simusin.'vero filio ejus. INotre princesse le com- 
prit: en même temps, au milieu d'un songe si 
mystérieux, « elle fit l'application de la belle com- 
« paraison de l'aveugle aux vérités de la religion et 
« de l'autre vie » : ce sont ses mots que je vous rap- 
porte. Dieu, qui n'a besoin ni de temps ni d'un 
long circuit de raisonnement pour se faire entendre, 
tout-à-coup lui ouvrit les yeux. Alors, par une son- 
daine illumination, « elle se sentit si éclairée (c'est 
« elle-même qui continue à vous parler ) et tellement 
« transportée de la joie d'avoir trouvé ce qu'elle 
« cherchoit depuis si long-temps, qu'elle ne put 
«s'empêcher d'embrasser l'aveugle, dont le dis- 
« cours lui découvroit une plus belle lumière que 
« celle dont il étoit privé. Et, dit-elle, il se répau- 
« dit dans mon cœur une joie si douce et une foi si 
» sensible, qu'il n'y a point de paroles capables de 
« l'exprimer ». Vous attendez, chrétiens, quel sera 
le réveil d'un sommeil si doux et si men'eilleux : 
écoutez, et reconnoissez que ce songe est vraiment 
divin, a Elle s'éveilla là-desfus, dit-elle, et se 



(l) I JoAN. T. 20. 



D'A^^^'E DE GONZAGUE. iSq 

« trouva dans le même état oîx elle sétoit vue dans 
« cet admirable songe, c'est-à-dire tellement chan- 
« gée qu'elle avoit peine à le croire ». Le miracle 
qu'elle attendoit est arrive; elle croit, elle qui 
jugeoit la foi impossible : Dieu la change par une 
lumière soudaine , et par un .songe qui tient de l'ex- 
tase. Tout suit en elle la mc-me force. «.Fe me levai, 
«poursuit-elle, avec précipitation: mes actions 
« étoicnt mêlées d'une joie et dune activité extra- 
« ordinaires n. Tous le voyez, cette nouvelle viva- 
cité qui animoit ses actions se ressent encore dans 
SCS paroles. « Tout ce que je lisois sur la religion 
« uie touchoit jusqu'à répandre des larmes ; je me 
« trnnvois à la messe dans un état bien différent de 
M c«lui oii j'avois accoutumé dêtre »; car c'étoit de 
tous les mystères celui qui lui paroissoit le plus 
incroyable: « mais alors, dit-elle, il me sembloit 
« sentir la présence réelle de ?* otre-Seigneur, à-peu- 
« près comme l'on sent les choses visibles et dent 
« l'on ne peut douter ». Ainsi elle passa tout-à-coup 
d'une profonde obscurité à une lumière manifeste; 
les nuages de son esprit sont dissipés : miracle aussi 
étonnant que celui où .Tésus-Christ lit tomber en 
un instant des yeux de Saul converti cette espèce 
d'écaiUc dont ils étoient couverts (i). Qui donc ne 
s'écrieroit à un si soudain changement, Le doigt 
de Dieu est ici (2)! La suite ne permet pas d'en 
douter, et l'opération de la grâce se reconnoît dans 



(i) AcT. c. 9, V. 18. 

(9.) Digitus Dei est Lie. Exod. c. 5 , v. 19. 



i6o ORAISON FUNEBRE 

ses fruits. Depuis ce bienheureux moment, la fol de 
notre princesse fut inébranlable ; et même cette joie 
sensible qu'elle avoit à croire lui fut continuée quel- 
que temps. Mais au milieu de ces célestes douceurs 
la justice divine eut son tour: l'humble princesse 
ne crut pas qu'il lui fût permis d'approcher d'a- 
bord des saints sacrements ; trois mois entiers furent 
eraplovés à repasser avec larmes ses ans écoulés 
parmi tant d'illusions, et à préparer sa confession. 
Dans l'approche du jour désiré où elle espéroit de 
la faire, elle tomba dans une syncope qui ne lui 
laissa ni couleur, ni pouls, ni respiration. Revenue 
d'une si longue et si étrange défaillance, elle se vit 
replongée dans un plus grand mal; et après les 
affres de la mort, elle ressentit toutes les horreurs 
de l'enfer: digne effet des sacrements de l'église, 
qui , donnés ou différés , font sentir à l'ame la mi- 
séricorde de Dieu, ou tout le poids de ses ven- 
geances. Son confesseur qu'elle appelle la trouve 
sans force, incapable d'application, et prononçant 
à peine quelques mots entrecoupés : il fut contraint 
de remettre la confession au lendemain. Mais il faut 
qu'elle vous raconte elle-même quelle nuit elle passa 
dans cette attente : quisaitsilaProvidencen'aurapas 
amené ici quelque ame égarée qui doive être touchée 
de ce récit.'' « Il est, dit-elle, impossible de s'ima- 
« giner les étranges peines de mon esprit, sans les 
«avoir éprouvées: j'appréhendois à chaque mo- 
« ment le retour de ma syncope , c'est-à-dire ma 
« mort et ma damnation. .T'avouois bien que je n'é- 
• tois pas digne d'une miséricorde que j'avois si 
« long-temps riégligée, et je disois à Dieu dans mon 



D'ANIVE DE GO^^'ZAGUE. ifii 

« cœnr que je n'avois ancun droit de me plaindre 
« de sa justice ; mais qu'enfin, close insupportable ! 
« je ne le verrois jamais ; que je serois éternellement 

• avec ses ennemis, éternellement sans l'aimer, 

• éternellement haïe de lui. .Te sentois tendrement 
« ce déplaisir, et je le sentois même, comme je 
11 crois ( ce sont ses propres paroles ) entièrement 
« détaclié des autres peines de Tenfer t. Le voilà , 
mes clieres sœurs, vous le connoissez, le voilà ce 
pur amour que Dieu lui-même répand dans les 
cœurs avec toutes ses délicatesses et dans toute sa 
vérité: la voilà cette crainte qui change les cœurs; 
non point la crainte de lesclaTe qui craint l'arrivée 
d'un maître fâcheux, mais la crainte d'une chaste 
épouse qui craint de perdre ce qu'elle aime. Ces 
sentiments tendres, mêlés de larmes et de frayeur, 
aiçrissoient son mal jusqu'à la dernière extrémité; 
nul n'en pénétroit la cause, et on attrihuoit ces 
agitations à la fièvre dont elle étoit tourmentée. 
Dans cet état pitoyable, pendant qu'elle se regar- 
doit comme une personne réprouvée, et prescfue 
sans espérance de salut. Dieu , qui fait entendre ses 
vérités en telle manière et sous telles figures qu'il 
lai plaît, continua de l'instruire comme il a fait 
.Toseph et Salomon; et dorant l'assoupissement que 
l'accablement lui causa , il lui mit dans l'esprit 
cette parabole si semblable à celle de l'Evangile. 
Elle voit paroitre ce que .Tésus-Christ n'a pas dé- 
daigné de nous donner (i) comme l'image de sa 



(i) Matth. c. "jS, v. 37. 

14. 



ifîa ORAISON FUNEBRE 

tendresse, une poule devenue inere , empressée au- 
tour des petits qu'elle conduisoit : un d'eux s'étaut 
écarté, notre ujalade le voit englouti par un chien 
avide; elle accourt, elle lui arrache cet innocent 
animal : en même temps on lui crie d'un autre côté 
qu'il le falloit rendre au ravisseur, dont ou étein- 
droit l'ardeur en lui enlevant sa proie. « Non, dit- 
« elle, je ne le rendrai jamais ". En ce moment elle 
s'éveilla, et l'.Tpplicatiou de la figure qui lui avoit 
été montrée se fit en un instant dans son esprit, 
comme si on lui eût dit: «Si vous, qui êtes 
a mauvaise, ne pouvez vous résoudre k rendre ce 
« petit animal que vous avez sauvé , pourquoi 
« croyez-vous que Dieu infiniment hon vous re- 
<• donnera au démon après vous avoir tirée de sa 
tr puissance? Espérez, et prenez courage » (i). A 
ces mots elle demeura dans un calme et dans une 
joie qu'elle ne ponvoit exprimer, «comme si ua 
« ange lui eût appris (ce sont encore ses paroles) 
« que Dieu ne l'aLandonneroit pas (2). " Ainsi tom- 
ba tout-à-ccnp la fureur des vents et des flots à la 
voix de Jésus-Chi'ist qui les raenacoit; et il ne fit 
pas un moindre miracle dans l'ame de notre sainte 
pénitente, lorsque, parmi les frayeurs d'une conr 
science alarmée et les douleurs de l'enfer (3), il lui 
fit sentir tont-à-coup par une vive confiance , avec 



(i) Matth. c. 7,t. II. 
(0.) Marc. c. 4, V. 39. Luc. c. 8, r. 9.1. 
(3) Dolores iaferni circumdederunt me. Psal. 18, 
V. ti. 



D'ANNE DE GONZAGUE. i63 

la rémission de ses péchés, cette paix qni surpasse 
toute iutelligence (i). Alors une joie céleste saisit 
tous ses sens, « et les os humiliés tressaillirent » (2). 
Souvenez-vous, ô sacré pontife, quand vous tien- 
drez en vos niaius la sainte victime qui ôte les 
péchés du monde , souvenez-vous de ce miracle 
de sa grâce; et vous, saints prêtres, venez; et 
TOUS, saintes filles , et vous, chrétiens ; venez aussi , 
ô pécheurs : tous ensemble commençons d'une même 
voix le cantique de la délivrance , et ne cessons de 
répéter avec David: « Que Dieu est bon! que sa 
«miséricorde est éternelle» ! (3) 

Il ne faut point manquer à de telles grâces, ni 
les recevoir avec mollesse. La princesse palatine 
change en un moment tout entière : nulle parure 
que la simplicité, nul ornement que la modestie; 
elle se montre au monde à cette fois, mais ce fut 
pour lui déclarer qu'elle avoit renoncé à ses vani- 
tés : car aussi quelle erreur à une chrétienne, et 
encore à une chrétieninvpénitente , d'orner ce qui 
n'est digne que de son mépris; de peindre et de 
parer l'idole du monde ; de retenir comme par 
force, et avec mille artifices autant indignes qu'in- 
ntiles, ces grâces qui s'envolent avec le temps! 
Sans s'effrayer de ce qu'on diroit, sans craindre 



(i) Pax Dei , quae ex.uperat omnem sensum. Philip. 
c. 4, V. 7. 

(ji) Auditui meo dabis gaudium et Ixtitiam ; et exul* 
tahuntossa bumiliata. Psal. 5o, v. 10. 

(3) Confitemini Domino, quoniam bonus, quoniam 
in sternum misericordia ejus. Psal. i35 , v. i. 



if>4 ORAISON FUNERRE 

comme autrefois ce vain fantôme des âmes infirœr- 
dont les grands sont épouvantés plus que tons It-^ 
autres, la princesse palatine parut à la cour si dii- 
férente d'elle-même, et dès-lors elle renonça à tous 
les divertissements, à tous les jeux jusqu'aux plus 
innocents, se soumettant aux sévères lois de la p( - 
nitence chrétienne, et ne songeant qu'à restreindre 
et à punir une liberté qui n'avoit pu demeurer dan s 
ses bornes. Douze ans de persévérance au milieu des 
épreuves les plus difficiles l'ont élevée à un émi- 
nent degré de sainteté. La règle qu'elle se fit dès le 
premier jour fut Immuable ; toute sa maison y entra : 
chez elle on ne faisoit que passer d'un exercice de 
piété à nn autre: jamais l'heure de l'oraison ne fut 
changée ni interrompue, pas même par les mala- 
dies. Elle savoit que dans ce commerce sacré tout 
consiste à s'hum ilier sous la main de Dieu , et moiuti 
à donner qu'à recevoir ; ou plutôt , selon le précepte 
de Jésus-Christ, son oraison fut perpétuelle (i) 
pour être égale au besoin. La lecture de lévangilc 
et des livres saints en fonrnissoit la matière : si le 
travail sembloit l'interrompre, ce n'étoit que pour 
la continuer d'une antre sorte. Par le travail on 
charmoit l'ennui, on ménageoit le te.nips, on gné- 
rissoit la langueur de la paresse, et les pernicieuses 
rêveries de l'oisiveté. L'esprit se relàchoit, pen- 
dant que les mains , industrieusement occupées , 
«exerçoient dans des ouvrages dont la piété avoit 



(i) Oportet semper oia:e, ef non deficere. Luc. 

€. l8, V. II. 



D'AN^'E DE GONZAGUE. i65 

donné le dessein : c'étoieat ou des habits pour les 
pauvres, ou des ornements pour les autels. Les 
psaumes avoient succédé aux cantiques des joie» 
du siècle. Tant qu'il n'étoit point nécessaire de 
parler, la sage princesse gardoit le silence : la vanité 
et les médisances , qui soutiennent tout le commerce 
dn inonde , lui faisoient craindre tons les enti-eliens; 
et rien ne lui paroissoit ni agréable ni sûr que la 
solitude. Quand elle parloit de Dieu , le goùl inté- 
rieur d'oii sortoient toutes ses paroles se communi- 
quait à ceux qui conversoient avec elle ; et les nobles 
exuressions qu'on remarquoit dans ses discours ou 
dans ses écrits venoient de la haute idée qu'elle 
avoit conçue des choses divines. Sa foi ne fut pas 
moins simple que vive : duns les fameuses questions 
qui ont trouble en tant de manières le repos de nos 
jours, elle déclaroit hautement qu'elle n'avoit au- 
tre part à y prendre que celle d'obéir à l'église. Si 
elle eût eu la fortune des ducs de Nevers ses pères, 
elle en auroit surpassé la pieuse magnilicence , 
quoique cent temples fameux en portent la gloire 
jusqu'au ciel, ^ et que les églises des saints pu- 
« blieut leurs aumônes »(i). Le duc son père avoit 
fonde dans ses terres de quoi marier tous les ans 
soixante filles; riche oblation, présent agréable; la 
princesse sa fille en marioit aussi tous les ans ce 
qu'elle pouvoit, ne croyant pas assez honorer les 
libéralités de ses ancêtres, si elle ne les imitoit. 



(i) Eleemosynas illius enarrabit omnii ecclesia eanc- 
toium. Ecci.Es. c. 3i,v. ii. 



i66 ORAISON FUNEBPvE 

On ne peut retenir ses larmes quand on lai voit 
épancher son cœur sur de vieilles femmes qu elle 
nourrissoit : des yeux si délicats iirent leurs délices 
de ces visages ridés , de ces membres courbés sons 
les ans. Ecoutez ce qu'elle en écrit au fidèle ministce 
de ses charités, et, dans un même discours, appre- 
nez à goûter la simplicité et la charité chrétienne. 
« Je suis ravie, dit-elle, que l'affaire de nos bonne» 
a vieilles soit si avancée: achevons vite, an nom de 
« Notre-Seigneur ; ôtons vilement cette bonne fem- 
« nie de retable oii elle est, et la mettons dans un 
« de ces petits lits ». Quelle nouvelle vivacité suc- 
cède à celle que le monde inspire ! elle poursuit : 
.« Dieu me donnera peut-être de la santé pour aller 
« servir cette paralytique; an moins je le ferai par 
.« mes soins, si les forces me manquent; et, joignant 
j< mes n>aux aux siens, je les offrirai plus hardiment 
« à Dieu. Mandez-moi ce qu'il fautpour la nourriture 
« et les ustensiles de ces pauvres femmes ; p au-à-pea 
.' nous les mettrons à leur aise ». Je me plais à ré- 
péter toutes ces paroles, malgré les oreilles déli- 
cates : elles effacent les discours les plus magni- 
fiques , et je voudrois ne parler plus que ce langage. 
•Dans les nécessités extraordinaires, sa charité faisoit 
de nouveaux efforts. Le rude hiver des années der- 
nières acheva de la dépouiller de ce qui lui rfstoit 
de superflu; tout devint pauvre daus sa maison et 
sur sa personne: elle voyoit disparoitre avec une 
joie sensible les restes des pompes du monde, et 
l'aumône lui apprenoit à se retrancher tous les 
jours quelque chose de nouveau. C'est en effet la 
vraie grâce de laumône, en soulageant les besoins 



D'ANNE DE GONZAGUE. 167 

des pauvres , de diminuer en nous d'autres besoins , 
c'est-à-dire ces besoins honteux qu'y fait la délica- 
tesse ; comme si la nature n'étoit pas assez accablée 
de nécessités ! Qu'attendez-vous , chrétiens , à vous 
convertir? et pourquoi désespérez-vous de votre 
salut? Vous voyez la perfection où s'élève l'ame 
pénitente , quand elle est fidèle à la grâce : ne crai- 
gnez ni la maladie , ni les dégoûts , ni les tentations, 
ni les peines les plus cruelles. Une personne si 
sensible et si délicate, qui ne pouvoit seulement 
entendre nommer les maux, a souffe'rt douze ans 
entiers, et presque sans intei-valle, ou les plu* 
yives douleurs , on des langueurs qui épuisoient le 
corps et l'esprit; et cependant, durant tout ce 
temps, et dans les tourments inouis de sa dernière 
maladie, où ses maux s'augmentèrent jusqu'aux 
derniers excès, elle n'a eu à se repentir que d'avoir 
une seule fois souhaité une mort plus douce : en- 
core réprima-t-elle ce foible désir, en disant aussi- 
tôt après, avec Jésus-Christ, la prière du sacré 
mystère du jardin: c'est ainsi qu'elle appeldît la 
prière de l'agonie de notre Sauveur, « O mon Père , 
« que votre volonté soit faite, et non pas la niien- 
« ne » (i)! Ses maladies lui ôtereiit la consolation 
qu'elle avoit tant désirée d'accomplir ses premiers 
desseins, et de pouvoir achever ses jours sous la 
discipline et dans l'habit de sainte Tare. Son cœur 
donné, on plutôt rendu à ce monastère, où elle 



(t) Pater non mea rolunîas, ted tua Cat! Luc, 

s. '"i , T. 4'}-. 



i69 ORAISON FUNEBRE 

avoit goûté les premières grâces , a témoigné son 
(lesir, et sa voloaté a éls aux yeux de Dieu uu sa- 
crifice parfait. C'eût été uu soutien sensible à une 
ame comme la sienne d'accomplir de grands ou- 
vrages pour le service de Dieu; mais elle est menée 
par une autre voie , par celle qui crucifie davantage ; 
qui , sans rien laisser entreprendre à un esprit cou- 
rageux, le tient accablé et anéanti sous la rude loi 
de souffrir. Encore s'il eût plu à Dieu de lui con- 
server ce goût sensible de la piété, qu'il avoit re- 
nouvelé dans son cœur au commencement de sa 
pénitence! mais non; tout lui est ôté: sans cesse 
elle est travaillée de peines insupportables. « O Sei- 
« gneur, disoit le saint bomme .lob , vous me tour- 
« mentez d'une manière merveilleuse » (i) ! C'est 
que, sans parler ici de ses autres peines, il portoit 
au fond de son cœor une vive et continuelle ap- 
préhension de déplaire à Dieu. Il voyoit d'un côté 
sa sainte justice, devant laquelle les anges ont 
peine à soutenir leur innocence; il le voyoit avec 
ces yeux éternellement ouverts observer toutes les 
démarches, compter tous les pas d'un pécheur, et 
garder ses péchés comme sous le sceau, pour les lui 
représenter au dernier jour (a); signasti quasi it. 
Saccido delicta mea; d'un autre côté, il ressentoi 
ce qu'il y a de corrompu dans le cœur de l'homme. 
« Jecraignois, dit-il, toutes mes œuvres » (3 J. Qu( 



(i') Mirabiliter me crucias ! Job. c. lO, v. i6. 

(a) JoB.c. i4, v. i6, 17. 

(3^ Verebar oinnia opéra mea. Job . c. g , v. 9.8. 



D'AIN'NE DE GONZAGUE. 169 

Tois-je? le péché ! le péclié par-tout ! et il s'éorioit 
jour et nuit: «O Seigneur, pourquoi n'ôtez-vous 
«pas mes péchés» (i)? et que ne tranchez-vous 
une fois ces malheureux jours, où l'on ne fait que 
vous offenser, afin qu'il ne soit pas dit « que je sois 
« contraire à la parole du Saint » (2) ! Tel étoit le 
fond de *s peines ; et ce qui paroît de si violent 
dans ses discours n'est que la délicatesse d'une con- 
science qui se redoute elle-même, ou l'excès d'un 
amour qui craint de déplaire. La princesse palatine 
souffrit quelque chose de semblable : quel supplice 
à une conscience timorée ! Elle croyoit voir par- 
tout dans ses actions un amour-propre déguisé en 
vertu; plus elle étoit clairvoyante, plus elle étoit 
tourmentée ; ainsi Dieu l'humilioit par ce qui a 
coutume de nourrir l'orgueil, et lui faisoit un re- 
mède de la cause de son mal. Qui pourroit dire par 
quelles terreurs elle arrivoit aux délices de la sainte 
table.'' Mais elle ne perdoii pas la confiance. « En- 
« fin », dit-elle, c'est ce qu'elle écrit au saint prêtre 
que Dieu lui ayoit donné pour la soutenir dans ses 
peines ; « enfin je suis parvenue au divin hanquet. 
« Je m'étois levée dès le matin, pour être devant le- 
«jour aux poptes du Seigneur; mais lui seul sait' 
« les combats qu'il a fallu rendre ». La matinée se 



(i) Cur non tollis peccatum meum , et quare non 
aufersiniquitiitem meam? Job. c.7 , v. ai . 

(7.) Kt haec milii sit consolatio , ut affligens me doîo.-e, 
parcas, nec contradicam sermooibus Sancti. Ibid. c. 6 ," 
V. 10. 



fjo ORAISON FUNEBRE 

passoît dans ce cruel exercice. « Mais à la fiu, pour- 
a sait-elle , malgré mes foiblesses , je me suis comme 
a traînée moi-mcme aux pieds de Notre-Scigueur, 
a et j'ai connu qu'il falloit, puisque tout s'est fait 
« en moi par la force de la divine bonté , que je re- 
« eusse encore avec une espèce de force ce dernier 
ot et souverain bien ». Dieu lui déconvroit dans ses 
peines l'ordre secret de sa justice sur ceux qui ont 
manqué de fidélité aux grâces de la pénitence. « Il 
" n'appartient pas, disoit-clle, aax esclaves fugitifs, 
« qu'il faut aller reprendre par force , et les ramener 
« comme malgré eux, de s'asseoir au festin avec les 
a enfants et les amis ; et c'est assez qu'il leur soit per- 
a mis de venir recueillir à terre les miettes qui tora- 
« bent de la table de leurs seigneurs». Ne vous éton- 
nez pas, chrétiens, si je ne fais plus, foible orateur, 
que de répéter les paroles de la princesse palatine ; 
c'est que j'y ressens la manne cachée, et le goût des 
écritures divines , que ses peines et ses sentiments 
loi faisoient entendre. Malheur à moi, si dans cette 
chaire j'aime mieux me chercher moi-même que 
votre saint, et si je ne préfère à mes inventions, 
quand elles pourroieut vous plaire, les expériences 
de cette princesse qui peuvent vous convertir I Te 
n'ai regret qu'à ce que je laisse, et je ne puis vous 
taire ce qu'elle a écrit touchant les tentations d'in- 
crédulité, a II est bien croyable, disoitelle, qu'un 
«Dieu qui aime infiniment en donne des preuves 
« proportionnées à l'infinité de son amour et à l'in- 
« finité de sa puissance : et ce qui est propre à la 
« toate-puissance d'un Dieu passe de bien loin la 
« capacité de cotre foible raison. C'est, ajoute-t-elle. 



D'ANNE DE GONZAGUE, 171 

■ ce qne je me dis à moi-même quand les démous 
« tâchent d'étonner ma foi ; et depuis qu'il a plu à 

■ Dieu de me mettre dans le cœur ( remarquez ces 
«belles paroles) que son amour est !a cause de 
« tout ce qne nous croyons , cette réponse me pér- 
it snade plus que tous les libres ». C'est en effet l'a- 
brégé de tous les saints livres et de toute la doctrine 
chrétienne. Sortez, parole éternelle; fils unique da 
Diea vivant , sortez du bienheureux sein de votre 
père, et venez annoncer aux hommes le secret que 
vous y voyez. Il l'a fait, et durant trois ans il n'a 
cessé de nous dire le secret des conseils de Dieu (i) ; 
mais tout ce qu'il en a dit est renfermé dans ce seul 
mot de son évangile, o Dieu a taat aimé le mon- 
« de, qu'il lui a donné son fils unique » (a). Ne 
demandez plus ce qui a uni en Jésus-Christ le ciel 
et la terre , et la croix avec les grandeurs ; « Dieu a 
« tant aimé le monde ». Est-il incroyable que Dieu 
aime, et que la bonté se communique? Que ne fait 
pas entreprendre aux amcs courageuses l'amour de 
la gloire; aux âmes les plus vulgaires l'amour de» 
richesses; à tous, enfin, tout ce qui porte le nom 
d'amour.'* Rien ne coûte, ni périls, ni travaux, ni 
peines; et voilà les prodiges dont l'homme est ca- 
pable. Que si l'homme, qui n'ost qne foiblesse, 
tente l'impossible , Dieu, pour contenter son araoar, 



(i) Unigenitus filins, qui est in sinn patris, ipse enar- 
ravit . JoAM . c. I , T. 18. 

(7.) Sic Deug dilexit mundum, at filium snum uoige* 
nitum daret. Ibid. c. 3 , r. 16. 



172 ORAISON FUNEBRE 

n'exécntera-t-il rieu d'extraordinaire? Disous donc 
pour toute raison dans tous les mystères : « Dieu a 
« tant aimé le inonde ». C'est la doctrine du maitre, 
et le disciple bien-aimé lavoit bien comprise. De 
son temps un Cerinthe, un bérësiarque , ne vonloit 
pas croire qu'un Dieu eût pu se faire homme, et se 
faire la victime des pécheurs: que lui répondit cet 
apôtre vierge, ce prophète du nouveau testament, 
cet aigle, ce théologien par excellence, ce saint 
vieillard, qui n'avoit de force que pour prêcher la 
charité, et pour dire , Aimez-vous les uns et les au- 
tres en Notre-Seigneur.' que répondit-il à cet héré- 
siarque.^ quel symbole , quelle nouvelle confession 
de foi opposa-t-il à son hérésie naissante.-' Écoutez, 
et admirez, t Nous croyons, dit-il, et nous con- 
« fessons l'amour que Dieu a pour nous », Et nos 
credimiis charitati quam habet Deiis m no- 
bis (i). C'est là tonte la foi des chrétiens ; c'est la 
cause et l'abrégé de tout le symbole; c'est laque 
■la princesse palatine a trouvé la résolution de ses 
anciens doutes. Dieu a aimé; c'est tout dire. S'il 
a fait, disoit-elle, de si grandes choses pour dé- 
.clarerson amour daus l'incarnation, que n'aura-t-il 
^as fait pour le consommer dans l'eucharistie, 
pour se donner, non plus en général à la nature 
humaine , mais à chaque Cdele en particulier ? 
Croyons donc avec S. .Tean en l'amour d'un 
■Dieu; la foi nous piroitra douce, en la prenant 
par un endroit si tendre : mais n'y croyons pas à 

(l) I JOAN.C. 4 ,T- 16. 



D'ANNE DE GONZAGUE. 17? 

demi, à la manière des hérétiques, dont l'an en 
retranche une chose, et l'autre une autre; l'un le 
mystère de l'incarnation, et l'autre celui de l'eucha- 
ristie ; chacun ce qui lui déplaît : foibles esprits , 
ou plutôt cœurs étroits et entrailles resserrées , 
qne la foi et la charité n'ont pas assez dilatés (i) 
pour comprendre toute l'étendue de l'amour d'un 
Dieu. Pour nous, croyons sans réserve, et prenons 
le remède entier, quoi qu'il en coûte à notre raison. 
Pourquoi veut-on que les prodiges coûtent tant 
à Dieu? 11 n'y a plus qu'un seul prodige que j'an- 
nonce aujourd'hui au monde: ô ciel, ô terre, éton- 
nez-vous à ce prodige nouveau! c'est que, parmi 
tant de témoignages de l'amour divin, il y ait tant 
d'incrédules et taut d'insensibles. N'en augmentée 
pas le nombre, qui va croissant tous les jours: 
n'alléguez plus votre malheureuse incrédulité, et 
ne faites pas une excuse de votre crime. Dieu a de» 
remèdes pour vous guérir, et il ne reste qu'à le» 
obtenir par des vœux continuels. Il a su prendre la 
sainte princesse dont nous parlons par le moyen 
qu'il lui a plu; il en a dactres pour vous jusqu'à 
l'infini, et vous n'avez rien à craindre, qne de dés- 
espérer de ses bontés. Vous osez nommer vo» en- 
nuis, après les peines terribles où vous l'avez vue! 
Cependant, si quelquefois elle desiroit en être an 
peu soulagée, elle se le reprochoit à elle-même. 
« Je commence, disoit-elle, à m'appercevoir que j» 



(i) Cor nostrum dilatatum est., .. Angustianiini autciu 
iu visceribus vestris. a Cor. c. 6,t. ri, t7. 

i5. 



174 . ORAISON FUNEBRE 
fi cherclie le paradis tcrtestre à la suite' de JésiU' 
•« Christ, au lieu de chercher la montagne des Olives 
.« et le Calvaire, par où il est entré dans sa gloire ». 
Voilà ce qu'il lui servit de méditer l'évangile nuit 
et jour, et de se nourrir de la parole de vie. C'est 
.encore ce qui lui fit dire cette admirable parole: 
« qu'elle aimolt mieux vivre et mourir sans conso- 
t« lation que d'en chercher hors de Dieu ». Elle.a 
porté ces sentiments jusqu'à l'agonie; et prête a 
rendre l'ame, on entendit qu'elle disoit d'une voix 
jnourante : « Je m'en A^ais voir comment Dieu me trai- 
.« tera;inaisj'cspereenses miséricordes». Cette parole 
de conilance emporta son ame sainte au séjour des 
■qustes. Arrêtons ici, chrétiens: et vous, Seigueur, 
.■imposez silence à cet indigne ministre qui ne fait 
^qu'affoiblir votre parole ; parlez dans les cœurs, 
prédicateur invisible, et faites que chacun se parle 
;à soi-même. Parlez, mes frères, parlez: je ne suis 
ici que pour aider vos réflexions. Elle viendra cette 
vheure dernière; elle approche, nous y touchons, 
■la voilà venue. Il faut dire avec Anne de Gonzague : 
,11 n'y a plus ni princesse, ni palatine; ces grands 
jnoms dont on s'étourdit ne subsistent plus. 11 faut 
.dire^avecellc: .Te m'en vais, je suis emporté par une 
force inévitable; tout fuit, tout diminue, tout dis- 
paroît à mes yeux. Il ne reste plus à l'homrae que 
le néant et le péché: pour tout fonds, le néant; 
.pour toute acquisition, le péché. Le reste, qu'on 
croyoit tenir, échappe : semblable à de l'eau gelée, 
■flônl le vil cfystal se fond entre les mains qui le 
^errent, et nc^fait que les salir. Mais voici ce qui 
glacera Iç coeur, ce qui achèvera d'éteindre la voi.'x. 



D'ANNE DE GONZAGUE. 173 

te qui répandra la frayeur dans toutes les Teines : 
n.Ie m'en vais voir comment Dieu me traitera»; 
dans un moment je .«erai entre ces mains, dont 
S. Paul écrit en tremblant: «Ne vous y trompez 
" pas, on ne se moque pas de Dieu» (i); et encore, 
« C'est une chose horrible de tomber entre les 
« mains dn Dieu vivant » (2); entre ces mains où tout 
est action, où tout est vie; rien ne s'affoiblit, ni 
ne se relâche , ni ne se ralentit jamais ! Je m'en vais 
voir si ces mains toutes-puissantes me seront favo- 
rables ou rigoureuses; si je serai éternellement on 
parmi leurs dons, ou sous leurs' coups. Voilà ce 
qu'il faudra dire nécessairement avec notre prin- 
cesse; mais pourrons-nous ajouter avec une con- 
-solence aussi tranquille, " J'espère en sa miséri- 
^' corde »? Car qu'aurons-nous fait pour la fléchir? 
quand aurons-nous écouté " la voix de celui qui 
« crie dans le désert: Préparez les voies du Sei- 
« gaeur » (3)? Comment? par la pénitence. 

Mais serons-nous fort contents d'une pénitence 
commencée à l'agonie, qui n'aura jamais été éprou- 
vée, dont jamais on n'aura vu aucun fruit ; d'une pé- 
nitence imparfaite ; d'uuepénitencenulle, douteuse, 
si vous le voulez, sans forces, sans réflexion, sans 
loisir pour en réparer les défauts? N'en est-ce pas 



(i) Nolife errarc;Deus non irridetur. Gal. c. 6, v. 7. 

(9,) Horrendum est incidere in manus Dei viventis. 
Heb. ç. ip, V. 3i. 

(3) Vox clamantis ia deserto ; Parafe vias Doniini.... 
facile ergo fructus digtios pœnitenlia'. Luc. c. 3 , 
?. 4 , S. 



I7C ORAISON FUNEBRE 

assez poai être pénétré de crainte jusqtie dans la 
moelle des os? Pour celle dont nous parlons, ah-! 
rues frères, toutes les vertus qu'elle a pratiquées se 
ramassent dans cette dernière parole, dans ce der- 
nier acte de sa vie; la foi, le courage, l'abandon à 
Dieu, la crainte de ses jugements, et cet amour 
plein de confiance, qui seul efface tous les péchés, 
.le ne m'étonne donc pas si le saint pasteur qui 
l'assista dans sa dernière maladie, et qui recueillit 
ses derniers soupirs, pénétré de tant de vertus, les 
porta jusque dans la chaire, et ne put s'empêcher 
de les célébrer dans l'assemblée des fidèles. Siècle 
vainement subtil , on l'on veut pécher avec raison , 
où la foiblesse vent s'autoriser par des maximes, 
où tant d'ames insensées cherchent leur repos dans 
le naufrage de la foi, et ne font d'effort contr» 
elles-mêmes que pour vaincre, an lien de leurs 
passions, les remords de leur conscience; la prin- 
cesse palatine t'est donnée comme un signe et un 
prodige : in signum et in portentum (i). Tu la 
verras au dernier jour, comme je t'en ai menacé^ 
confondre ton impénitence et tes vaines excuses. 
Tu la verras se joindre à ces saintes filles et à tonte 
la troupe des saints; et qui pourta soutenir leurs 
redoutables clameurs? Mais que sera-ce, quand .lé- 
sns-Christ paroilra lui-même à ces malheureux ; 
quand ils verront celui qu'ils auront percé , (2) 
comme dit le prophète; dont ils auront rouvert 



(0 IsA.c.S.v. 18. 

(1) Aspicient adtne qnemcoDfixemnt.ZAC.c. i2,v. 10. 



D'A^NNE DE GONZAGUE. 177 

toutes les plaies, et qu'il leur dira d'une voix ter- 
rible : Pourquoi me déchirez-vous par vos blasphè- 
mes, nation impie? me coujlgitis , gens tota {1). 
Ou si vous ne le faisiez pas jiar vos paroles, pour- 
quoi le faisicz-vous par vos œuvres? on pourquoi 
avez- vous marché dans mes voies d'un pas incer- 
tain? comme si mon autorité étoit douteuse! Race 
infidèle, me connoissez-vous à cette fois? suis-je 
votre roi? sais-je votre juge? suis-je votre Dieu? 
apprenez-le par votre supplice. Là commencera 
ce pleur éternel; là ce grincement de dents , qui 
n'aura jamais de fin (2}. Peudaut que les orgueil- 
leux seront confondus, vous, fidèles, qui tremblez 
à sa parole (3) , en quelque endroit que vous soyez 
de cet auditoire , peu connus des hommes, et connus 
de Dieu, vous commencerez à lever la tète (4)- Si, 
touchés des saints exemples que je vous propose, 
vous laissez attendrir vos cœurs, si Dieu a béni le 
travail par lequel je tâche de vous enfanter en Jé- 
sus-Christ, et que, trop indigne ministre de ses 
conseils, je n'y aie pas été moi-même un obstacle , 
vous bénirez la bonté divine qui vous aura conduits 
à la pompe funèbre de celte pieuse princesse, où 



(i) Majcach.c. 3, v. 9. 

(7.) Ibi erit fietus et btridor dentium. Matt. c. S, v. iî». 

(3) Ad quem autem respiciam, uisi ad pauperculum 
et conlritum spLritu, et tremeutem sermones meos.... 
Audite verbiim Domini , qui tremitis ad verbam e'us. 
IsAi. C.66 , V. o , 5. 

( i) Respicite et lerate capîta vesfra : quoniam appro- 
piuquat rcdemptio veslra. Luc. c. 9. : , v. 28. 



178 ORAISON FUNEBRE, etc. 
vous aurez peut-être trouvé le commencement de la 
véritable vie. Et vous, priuce, qui l'avez tant ho- 
norée pendant qu'elle étoit au monde; qui, favo- 
rable interprète de ses moindres désirs, continuez 
votre protection et vos soins à tout ce qui lui fnt 
cher, et qui lui donnez les dernières marques de 
piété avec tant de magnificence et tant de zsle: 
▼ous, princesse, qui gémissez en lui rendant ce 
triste devoir, et qui avez espéré de la voir revivre 
dans ce discours, que vous dirai-je pour vous con- 
soler? Comment pourrai-je, madame, arrêter ce 
torrent de larmes que le temps n'a pas épuisé, que 
tant de justes sujets de joie n'ont pas tari? Recon- 
noisscz ici le monde, reconnoissez ses maux tou- 
jours plus réels que ses biens, et ses douleurs par 
conséquent plus vives et plus pénétrantes que ses 
joies. Vous avez perdu ces heureux moments où 
▼ons jouissiez des tendresses d'une mère qui n'eut 
jamais son égale ; vous avez perdu cette source in- 
épuisable de sages conseils; vous avez perdu cet 
consolations qui par un charme secret faisoient ou- 
blier les maux dont la vie humaine n'est jamais 
exempte : mais il vous reste ce qu'il y a de plus pré- 
cieux; l'espérance de la rejoindre dans le jour de 
l'éternité, et en attendant sur la terre, le souvenir 
de ses instructions. L'image de ses vertus, et les 
exemples de sa vie. 

ris DE l'oraisoit rrifEBRE d'anîîe de coxzagve. 



ORAISON FUNEBRE 

DE 

MICHEL LE TELLIER, 

CHANCELIER DE FRANCE, 

Prononcée dans l'église paroissiale de S.-Ger- 
vais, où ii est inhumé, le 25 janvier 1686. 



P o s s I D E sapientiain , acquire prudentiarn ; arripe 
illam, et exaltaLit te : glori£caberis ab eâ, cùui eam lueris 
amplexatus. 

Possédez la sagesse, et acquérez la prudence: si 
vous la cherchez avec ardeur, elle vous élèvera, et vous 
remplira de gloire quand vous l'aurez embrassée. Paov. 
«.4, ▼•7 61 S. 



IVIeïseigkeurs (i), 

En lonant Vlioinme incomparable dont cette il- 
lastre assemblée célèbre les funérailles et honore 
les vertus, je louerai la sagesse même; et la sagesse 
que je dois louer dans ce discours n'est pas celle 



(ï) A messeigneurs les évèques qui étoient pré^enf» 
m habit. 



iSo ORAISON FUNEBRE 

qui élevé les liommes et qui agrandit les maisons, 
ni celle qui gouverne les empires, qui règle la paix 
et la guerre, et enfin qui dicte les lois et qui dis- 
pense les grâces : car encore que ce grand ministre , 
choisi par la divine Providence pour présider aux 
conseils du plus sage de tous les rois, ait été le di- 
gne instrument des desseins les mieux concertés que 
l'Europe ait jamais vus, encore que la sagesse, après 
l'avoir gouverné dès son enfance, l'ait porté aux 
pins grands honneurs et au comble des félicités hu- 
maines, sa fin nous a fait paroître que ce n'étoit pas 
pour ces avantages qu'il eu écoutoit les conseils. Ce 
que nous lui avons vu quitter sans peine n'étoit 
pas l'objet de son amour. Il a connu la sagesse 
que le monde ne connoît pas, cette sagesse «qui 
«vient d'en-haut, qui desceud du Père des lumie- 
« res » (i) , et qui fait marcher les hommes dans les 
sentiers de la justice. C'est elle dont la prévoyance 
s'étend aux siècles futurs, et enferme dans ses des- 
seins l'éternité tout entière. Touché de ses immor- 
tels et invisibles attraits, il l'a recherchée avec 
ardeur, selon le précepte du sage. « La sagesse 
« vous élèvera, dit Salomon, et vous donnera de la 
a gloire quand vous l'aurez embrassée » (2). Mais ce 
sera une gloire que le sens humain ne peut com- 
prendre. Comme ce sage et puissant ministre aspi- 
roit à cette gloire , il l'a préférée à celle dont il se 



(i) Sapientia desursum descend ens.JAC. c. 3, v. i5. 
(9.) lixaltabit te ( sapieutia 'l , gloriCcaberis ab eà , 
CLim eam fuerisaajplcxatus. Pbot c. 4,^.8. 



DE MICHEL LE TELLIER. iSi 

voyoit environné sur la terre : c'est pourquoi sa 
modération l'a toujours mis au-dessus de sa for- • 
tune. Incapable d'être ébloui des grandeurs humai- 
nes , comme il y paroit sans osteatation, il y est 
vu sans envie: et nous remarquons dans sa conduite 
ces trois caractères de la véritable sagesse, qu'élevé 
sans empressement aux premiers honneurs, il a 
vécu aussi modeste que grand ; que dans ses impor- 
tants emplois, soit qu'il nous paroisse, comme 
chancelier, charge de la principale administration 
de la justice, ou que nous le considérions dans les 
autres occupations d'un long ministère, supérieur 
à ses intérêts , il n'a regardé que le bien public ; 
et qu'enfin dans une heureuse vieillesse, prêt à ren- 
dre avec sa grandç ame le sacré dépôt de l'autorité, 
si bien confié à ses soins, il a vu disparoitre toute 
sa grandeur avec sa vie sans qu'il lui en ait coûté 
un seul soupir : tant il avoit mis en lieu haut et inac- 
cessible à la mort son cœur et ses espérances ! De sorte 
qu'il nous paroît, selon la promesse du sage, dans 
a une gloire immortelle», pour s'être soumis aux 
lois de la véritable sagesse , et pour avoir fait céder 
à la modestie l'éclat ambitieux des grandeurs hu- 
maines, l'intérêt particulier à l'amour du bien pu- 
blic, et la vie même au désir des biens éternels. 
C'est la gloire qu'a remportée très haut et puissant 
seigneur messire Michel le Tellier, chevalier, chaa- 
celier de France. 

Le grand cardinal de Richelieu achevoit son glo- 
rieux ministère et finissoit tout ensemble une vie 
pleine de merveilles. Sous sa ferme et prévoyante 
coaduite la puissance d'Autriche cessoit d'être re- 

i6 



i82 ORAISON FUNEBRE 

doutée , et la France , sortie etiûa des guerres civi- 
les, comniencoit à donner le branle aux affaires de 
l'Europe. Ou avoit une attention particuliers 
celles d'Italie, et, sans parler des autres raisons, 
Louis XIII, de glorieuse et trioinpliante niétuoire, 
dcToit sa protection à la duchesse de Savoie sa 
sœur, et à ses enfants. Jules Mazarin, dont le nom 
devoit être si grand dans notre histoire, employé 
par la cour de Rome en diverses négociations, s'é- 
toit donné à la France ; et propre par son génie et 
par ses correspondances à ménager les esprits de sa- 
nation, il avoit fait prendre un cours si heureux 
aux. conseils du cardinal de Richelieu, que ce mi- 
nistre se crut obligé de l'élever à la pourpre. Par-là 
il sembla montrer son successeur à la France ; et le 
cardinal Mazaria s'avançoit secrètement à la pre- 
mière place. En ce temps Michel le Tellier, encore 
maître des requêtes, étoit intendant de justice en 
Piémont. Mazarin, que ses négociations attiroient 
souvent à Turin, fut ravi d'y trouver un homme 
d'une si grande capacité et d'une conduite si »nre 
dans les affaires ; car les ordres de la cour obli- 
geoient l'ambassadeur à concerter toutes choses avec 
l'intendant, à qui la divine Providence faisoit faire 
ce léger apprentissage des affaires d'état. Il ne fal- 
loit qu'en ouvrir l'entrée à un génie si perçant pour 
l'introduire bien avant dans les secrets de la poli- 
tique : mais son esprit modéré ne se perdoit pas 
dans ces vastes pensées, et renfermé, à l'exemple 
de ses père»; , dans les modestes emplois de la robe, 
il ne jetoit pas seulement les yeux sur les engage- 
ments éclatants, mais périlleux, de la cour. Ce n'ett 



Dr. MICHEL LE TELLIER. i83 

pas qu'il ne parût toujours supérieur à ses emplois ; 
dès sa première jeunesse tout cédoit aux lumières 
de sou esprit, aussi péuctrant et aussi net qu'il 
étoit grave et sérieux. Poussé par ses amis, il avoit 
passé du grand-conseil, sage compagnie où sa répu- 
tation vit encore, à l'importante charge de procu- 
reur du roi. Cette grande ville se souvient de l'a- 
voir vu, quoique jeune, avec toutes les qualités 
d'un grand magistrat, opposé non seulement aux 
brigues et aux partialités qui corrompent lintégrité 
de la justice', et aux préventions qui en obscurcis- 
sent les lumières, mais encore aux voies irrégulie- 
res et extraordinaires où elle perd avec sa constance 
la véritable autorité de ses jugements. On y vit en- 
fin tout l'esprit et les maximes d'un juge qui, atta- 
ché à la règle, ne porte pas dans le tribunal ses 
propres pensées, ni des adoucissements ou des ri- 
gueurs arbitraires, et qui veut que les lois gouver- 
nent, et non pas les hommes: tille est l'idée qu'il 
avoit de la magistrature. Il apporta ce même esprit 
dans le conseil, où Tautorité du prince, qu'on y 
exerce avec un pouvoir plus absolu , semble ouvrir 
nn champ plus libre à la justice ; et, toujours sem- 
blable à lui-même, il y suivit dès-lors la même rè- 
gle qu'il y a établie depuis quand il eu a été le chef. 
Et certainement, messieurs, je puis dire avec 
confiance que l'amour de la justice étoit comme 
né avec ce grave magistrat , et qu'il croissoit avec 
lui dès son enfance. C'est aussi de cette heureuse 
naissance que sa modestie se lit un rempart con- 
tre les louanges qu'on donnoit à sou intégrité , 
et l'amour qu'il avoit pour la justice ne lui parut 



i84 ORAISON FUNEBRE 

pas mériter le nom de vertu, parcequ'il le por- 
toit, dlsoit-il, en quelque manière dans le sang: 
mais Dieu qui l'avoit prédestiné à être un exem- 
ple de justice dans un si beau règne, et dans la 
première cliarïre d'un si grand royaume, lui avoit 
fait re:;arder le devoir de juge, où il étoit appelé, 
comme le moyen particulier qu'il lui donnoit pour 
accomplir l'œuvre de son salut : c' étoit la sainte 
pensée qu'il avoit toujours dans le cœur, c'étoit la 
belle parole qu'il avoit toujours à la bouche ; et par- 
là il faisoit assez connoître conibien il avoit pris le 
goût véritable de la piété chrétienne. S. Paul en a 
mis l'exercice, non pas dans ces pratiques particu- 
lières que chacun se fait à son gré, plus attaché à 
ces lois qu'à celles de Dieu , mais à se sanctifier dan» 
son état, et « chacun dans les emplois de sa voca- 
«tion»: Unusijuisciue in qua 'vocatione vocatus 
est (i). Mais si, selon la doctrine de ce grand apô- 
tre, on trouve la sainteté dans les emplois les plus 
bas, et qu'un esclave s'élève à la perfection dans le 
service d'un maître mortel, pourvu qu'il y sache re- 
garder l'ordre de Dieu, à quelle perfection l'ame 
chrétienne ne peut-elle pas aspirer dans l'auguste 
€t saint ministère de la justice, puisque, selon l'é- 
criture, « l'on y exerce le jugement non des hom- 
« mes , mais du Seigneur même» (2)? Ouvrez les 
yeux, chrétiens, contemplez ces augustes tribn- 



(1)1 Cor. c. 7, V. 10. 

(9.) IN on enim Iiomini.s exercelis judicium, sed Do 
mini. 2 Paral. c. 19, v.6. 



DE MICHEL LE TELLIER. iS5 

nanx où la justice rend ses oracles ; vous y verrez 
avec David, ■< les dieux de la terre , qui meurent à 
« la vérité comme des hommes » (i") , mais qui 
cependant doivent juger comme des dieux, sans 
crainte , sans passion , sans intérêt , le Dieu des 
dieux à leur tète, comme le chante ce grand roi 
d"nn ton si sublime dans ce divin psaume: «Dieu 
«assiste, dit-il, à l'assemblée des dieux, et au mi- 
lieu il juge les dieux » ^2). O juges , quelle majesté 
de vos séances ! quel président de vos assemblées ! 
mais aussi quel censeur de vos jugements ! Sous 
ces yeux redoutables notre sage magistrat écoutoit 
également le riche et le pauvre; d'autant plus pur 
et d'autant plus ferme dans l'administration de la 
justice, que, sans porter ses regards sur les hautes 
places dont tout le monde le jugeoit digne , il met- 
toit son élévation comme son étude à se rendre par- 
fait dans son état. Non, non, ne le croyez pas, que 
la justice habite jamais dans les araes où. l'ambition 
domine: tonte ame inquiète et ambitieuse est inca- 
pable de règle ; l'ambition a fait trouver ces dange- 
reux expédients où, semblable à un sépulcre blanchi, 
nn juge artificieux ne garde que les apparences de 
la justice. Ne parlons pas des corruptions qu'on a 
honte d'avoir à se reprocher ; parlons de la lâcheté 
ou de la licence d'une justice arbitraire, qui, sans 



(i) Egu 4ixi : Dii estis.... vos autem sicuthomines mo* 
riemini. 1>sal. S i , v. 6 , 7 . 

(a) Deus stetit in syaagogà deorum : ia modjio autcin 
deoïdijudicat. Isisri. 

10. 



ï86 ORAISON FUNEBRE 

règle et sans maxime , se tourne au gré d'un amf "' 
puissant; parlons de la complaisance, qui ne veut 
jamais ni trouver le fil ni arrêter le progrès d'une 
procédure malicieuse. Que dirai -je du dangereux 
artifice qui fait prononcer à la Justice, comme au- 
trefois aux démons , des oracles ambigus et cap- 
tieux? que dirai-je des difficultés qu'on suscite dans 
l'exécution, lorsqu'on n'a pu refuser la justice à un 
droit trop clair? «La loi est déchirée, comme di- 
B soit le prophète , et le jugement n'arrive jamais à 
e sa perfection » ; i\ on pfrveni' nsqiie adjinemjii- 
dicium (i). Lorsque le juge veut s'agrandir, et qu'il 
change en une souplesse de cour le rigide et inexo- 
rable ministère de la justice, il fait naufrage contre 
ces écueils. On ne voit dans ses jugements qu'une 
justice imparfaite, semblable, je ne craindrai pas 
de le dire, à la justice de Pilate, justice qui fait 
semblant d'être vigoureuse , à cause qu'elle résiste' 
aux tentations médiocres, et peut-être aux clameurs 
d'un peuple irrité, mais qui tombe et disparoit 
tout-à-coup, lorsqu'on allègue sans ordre même et 
mal-à-propos le nom de César. Que dis-je,le noni 
de César? ces âmes prostituées à l'ambition ne se 
mettent pas à si haut prix; tout ce qui parle , tout 
ce qui approche, on les gagne ou les intimide, et 
la justice se retire d'avec elles. Que si elle s'est con- 
struit un sanctuaire éternel et incorruptible dans le. 
cœur du sage Michel le Tellier, c'est que, libre des 
empressements de l'ambition, il se voit élever aux 



(i) Habac, ç. I, V.4. 



DE MICHEL LE TELLIER. 187 

pins grandes places, non par ses propres efforts, 
mais par la douce impulsion d'un vent favorable, 
ou plntôt, comme l'événement l'a justifié, par un 
choix particulier de la divine Providence. Le car- 
dinal de Richelieu étoit mort , peu regretté de son 
maître, qui craignit de lui devoir trop. Le gouver- 
nement passé fut odieux : ainsi de tous les minis- 
tres le cardinal Mazarin, plus nécessaire et plus 
important, fut le seul dont le crédit se soutint; et 
le secrétaire d'état chargé des ordres de la guerre , 
ou rebuté d'un traitement qui ne répondoit pas à 
son attente, ou déçu par la douceur apparente du 
repos qu'il crut trouver dans la solitude, ou tiatlé 
d'une secrète espérance de se voir plus avantageu- 
sement rappelé par la nécessité de ses services, 
ou agité de ces je ne sais quelles inquiétudes dont 
les hommes ne savent pas se rendre raison à eux- 
jnêmes , se résolut tont-à-coup à quitter cette grande 
charge. Le temps étoit arrivé que notre sage mi- 
nistre devoit être montré à son prince et à sa ])a- 
trie. Son mérite le fit chercher à Turin sans qu'il v 
pensât. Le cardinal Mazarin, plus heureux, comme 
vous verrez, de l'avoir trouvé qu'il ne le conçut 
alors, rappela au roi ses agréables services; et le 
rapide moment d'une conjoncture imprévue, loin 
de donner lieu aux sollicitations, n'en laissa pas 
même aux désirs. Louis XHI rendit an ciel soname 
juste et pieuse ; et il parut que notre ministre étoit 
réservé an roi son fils. Tel étoit l'ordre de la Provi- 
dence ; et je vois ici quelque chose de ce qu'on lit 
dans Isaie. La sentence partit d'en-haut, et il fut 
dit à Sobna, chargé d'un ministère principal: -Je 



i88 ORAISON FUNEBRE 

«tt'ôterai de ton poste, et je te déposerai de toa 
« ministère. En ce temps j'appellerai mon serviteur 
oEliakim, et je le revêtirai de ta puissance». Mais 
un plus grand honneur lui est destine ; le temps 
viendra que, par l'administration de la justice, « il 
osera le père de« habitants de .lérusalem et de la 
a maison de .Tuda. La clef de la maison de David, » 
c*est-à-dire de la maison régnante, « sera attachée à 
« ses épaules : il ouvrira, et personne ne pourra fer- 
o raer;il fermera, et personne nepourra ouvrir »^i); 
il aura la souveraine dispensation de la justice et 
des grâces. 

Parmi ces glorieux emplois notre ministre a fait 
voir à tonte la France que sa modération durant qua- 
rante ans etoit le fruit d'une sagesse consommée. 
Dans les fortunes médiocres, l'ambition encore trem- 
blante se tient si cachée qu'à peine se connoît-elle 
elle-même. Lorsqu'on se voit tout d'un coup élevé 
aux places les plus importantes, et que je ne sais quoi 
nous dit dans le cœur qu'on mérite d'autant plus 
de si grands honneurs qu'ils sont venus à nous 
comme d'eux-mêmes, on ne se possède plus; et, si 
vous me permettez de vous dire une pensée de 



(i) F.xpellam te de slatione tuiî, et de ministerio tuo 
dtpouam te. Et erit in die ill.n , vocabo servum meum 
Eliaciiu, filium Helciae , et iuduain illum tunicà tuâ.... et 
potestatem tuam dabo in manu cjus: et erit qua^i pater 
Labitaiitibus Jérusalem... Et dabo clavem domùs David 
super huraerum ejus: et aperiet, et non erit qui ciaudat; 
et claudct, el uon erit qui aperiat, Isa. c. a2, v. 19, 
et seq . 



DE MICHEL LE TELLIER. 189 

S. Chrysostome , c'est aux hommes vulgaires un trop 
grand effort que celui de se refuser à cette éclatante 
beauté qui se donne à eux. Mais notre sage ministre 
ne s'y laissa pas emporter. Quel autre parut d'abord 
plus capable des grandes affaires? qui connoissoit 
mieux les bommes et les temps? qui prévoyoit de 
plus loin, et qui donnoit des moyens plus sûrs pour 
éviter les inconvénieuts dont les grandes entrepri- 
ses sont environnées? Mais, dans une si baute ca- 
pa-cité et dans une si belle réputation, qui jamais 
a remarqué, ou sur son visage un air dédaigneux, ou 
la moindre vanité dans ses paroles? Toujours libre 
dans la conversation, toujours grave dans les affai- 
res, et toujours aussi modéré que fort et insinuant 
dans ses discours, il prenoit sur les esprits uu as- 
cendant que la seule raison lui donnoit. On voyoit 
et dans s^a maison et dans sa conduite, avec des 
mœurs sans reprocbe, tout également éloigné des 
extrémités, tout enfin mesuré par la sagesse. S'il sut 
soutenir le poids des affaires, il sut aussi les quitter, 
et reprendre son premier repos. Poussé par la ca- 
bale , Chaville le vit tranquille durant plusieurs 
mois au milieu de l'agitation de toute la France. La 
cour le rappelle en vain ; il persiste dans sa paisible 
retraite tant que l'état des affaires le put souffrir, 
encore qu'il n'ignorât pas ce qu'on raacbinoit con- 
tre lui durant sou absence; et il ne parut pas moins 
grand eu demeurant sans action, qu'il l'avoit paru 
en se soutenant au milieu des mouvements les plus 
basardeux. Mais dans le plus grand calme de l'état, 
aussitôt qu'il lui fut permis de se reposer des nccu- 
nations de sa charge sur un fils, qu'il n'eût jamais 



igo ORAISON FUNEBRE 

donné an roi s'il ne l'eût senti capable de le Lien 
servii"; après qu'il eut reconnu que le nouveau se- 
crétaire d'état alloit avec une ferme et continuelle 
action suivre les desseins et exécuter les ordres d'un 
maître si entendu dans l'art de la j»Tierre : ni la hau- 
teur des entreprises ne surpassoit sa capacité , ni les 
soius iniiuis de l'exécution nétoient au-dessus de 
sa vifjilauce ; tout étoit prêt aux lieux destinés ; 1 en- 
nemi également menacé daus tontes ses places; les 
troupes, aussi vigoureuses que disciplinées, n'atten- 
d')icnt que les derniers ordres du grand capitaine, 
et l'ardeur que ses yeux inspirent; tout tombe sous 
ses coups, et il se voit l'arbitre du monde: alors le 
zélé ministre, dans une entière vigueur d'esprit et 
de corps, crut qu'il pouvoit se permettre une vie plus 
douce. L'épreuve en est hasardeuse pour uu homme 
d'état; et la retraite j'tesque toujours a trompé ceux 
qu'elle flattoit de l'espérance du repos. Celui-ci fut 
d'un caractère plus ferme : les conseils où il as- 
si&toit lui laissoient presque tout son temps; et 
après celte grande foule d'hommes et d'affaires qui 
l'environnoit , il s'étoit lui-même réduit à une es- 
pèce d'oisiveté et de solitude: mais il l'a su soute- 
nir ; les heures qu'il avoit libres furent remplies de 
bonnes lectures, et, ce qui passe toutes les lectu- 
res, de sérieuses réflexions sur les erreurs de la vie 
humaine, et sur les vains travaux des politiques, 
dont il avoit tant d'expérience. L'éternité se pré- 
scutoit à ses yeui comme le digne objet du cœur 
de l'homme. Parmi ces sages pensées, et renfermé 
dans un doux commerce avec ses amis,aussi modes- 
tes que lui (car il savoit les choisir de ce caractère, 



DE MICHEL LE TELLIER. 191 

et il leur apprenoit à le conserver dans les emplois 
les plus importants et de la plus haute conlîaucc), 
il goùtoit un Teritable repos dans la maison de ses 
pères, qu'il avoit accommodée peu-à-peu à sa fortune 
présente, sans lui faire perdre les traces de l'an- 
cienne simplicité, jouissant eu sujet fidèle des pros- 
pérités de l'état et de la gloire de sou maître. La 
ctarge de chancelier -vaqua , et toute la France la 
destinoit à un ministre si zélé pour la justice. Mais , 
comme dit le sage, «autant que le ciel s'élève et 
« que la terre s'incline au-dessous de lui , autant le 
«coiur des rois est impénétrable » (i). Enfin le mo- 
nieiit du prince n'étoit pas encore arrivé, et le tran- 
quille ministre, qui connoissoit les dangereuses ja- 
lousies des cours et les sages tempéraments des 
conseils des rois, sut encore lever les yeux vers 
la divine Providence , dont les décrets éternels rè- 
glent tous ces mouvements. Lorsqu'après de lon- 
gues années il se vit élevé à cette grande charge, 
encore qu'elle reçût un nouvel éclat eu sa personne, 
où elle étoit jointe à la confiance du prince, saus 
s'en laisser éblouir, le modeste ministre disoit seule- 
ment que le roi, pour couronner plutôt la longueur 
que l'utilité de ses services, vouloit donner un titre 
à son tombeau et un ornement à sa famille. Tout le 
reste de sa conduite répondit à de si beaux com- 
mencements. jN'otre siècle, qui n' avoit point vu de 
chancelier si autorisé, vit en celui-ci autant de mo- 



(l) Cœlum sursiim , et terra doorsum : et cor regam 
inscrutabile. l'Ror. c. 9.5. v. 3. 



192 ORAISON FUNEBRE 

diratlon et de douceur que de dignité et de force, 
pendant qu'il ne cessoit de se regarder comme de- 
vant bientôt rendre compte à Dieu dune si grande 
administration. Ses fréquentes maladies le mirent 
souvent aux prises avec la mort : exercé par tant de 
combats, il en sortoit toujours plus fort et plus ré- 
signé à la volonté divine. La pensée de la mort ne 
rendit pas sa vieillesse moins tranquille ni moins 
agréable ; dans la même vivacité on lui vit faire seu- 
lement de plus graves réflexions sur la caducité de 
sou âge et sur le désordre extrême que causeroit 
dans l'état une si grande autorité dans des mains 
trop foibles. Ce qu'il avoit vu arriver à tant de sages 
vieillards qui sembloient n'être plus rien que leur 
ombre propre le rendoit continuellement attentif 
à lui-même ; souvent il se disoit en son cœur que 
le plus malUeureux eflet de cette foiblesse de l'âge 
étoit de se cacher à ses propres yeux, de sorte que 
tout-à-coup on se trouve plongé dans l'abyme, sans 
avoir pu remarquer le fatal moment d'un insensible 
déclin; et il conjnroit ses enfants, par toute la ten- 
dresse qu'il avoit pour eux, et par toute leur recon- 
noissance , qui faisoit toute sa consolation dans le 
court reste de sa vie, de l'avertir de bonne heure 
quand ils verroient sa mémoire vaciller ou son ju- 
gement s'affoiblir, afin que par un reste de force il 
pût garantir le public et sa propre conscience des 
maux dont les menaçoit l'inlirmité de sou âge: et 
lors même qu'il sentoit son esprit entier, il pronon- 
çoit la même sentence si le corps abattu n'y répon- 
doit pas ; car c'étoit la résolution qu'il avoit prise 
dans sa dernière maladie : et , plutôt que de voir 



DE MICHEL LE TELLIER. igS 

languir les affaires avec lui, si ses forces ne lui re- 
vcnoient, il se condamnoit, en rendant les sceaux, 
à rentrer dans la vie privée, dont aussi jamais il 
n'avoit perdu le goût , au hasard de s'ensevelir 
tout vivant , et de vivre peut-être assez pour se voir 
long-temps traversé parla dignité qu'il auroit quit- 
tée : tant il étoit au-dessus de sa propre élévation 
et de toutes les grandeurs humaines ! 

Mais ce qui rend sa modération plus digne de 
nos louanges, c'est la force de son génie né pour 
l'action , et la vigueur qui durant cinq ans lui fit 
dévouer sa tête aux fureurs civiles. Si aujourd'hui 
je me vois contraint de retracer l'image de nos mal- 
heurs , je n'en ferai point d'excuse à mou auditoire , 
où de quelque côté que je ine tourne tout ce qui 
frappe mes yetix me montre une lldelité irrépro- 
chable, ou peut-être une courte erreur réparée par 
de longs services. Dans ces fatales conjouctares, il 
falloit à un ministre étranger un homme d'un iernie 
génie et d'une égale sûreté, qui, nourri dans les 
compagnies, connût les ordres du royaume et l'es- 
prit de la nation. Pendant que la magnanime et in- 
trépide régente étoit obligée à montrer le roi enfant 
aux provinces pour dissiper les troubles qu'on y 
excitoit de tout-es parts, Paris et le cœur du. royaume 
demandoient un homme capable de prolîter des 
moments , sans attendre de nouveaux ordres , et 
sans troubler le concert de l'état. Mais le ministre 
lui-même, souvent éloigné de la cour, au milieu de 
tant de conseils que l'obscurité des affaires, l'in- 
certitude des événements, et les différents intérêts 
faisoient hasarder, n'avoit-ii pas besoin d'un homn.e 



194 ORAISON" FUNEBRE 

que la régente put croire ? enfin il falloit un homme 
qui, pour ne pas irriter la haine publique déclarée 
contre le ministère, sût se couserver de la créance 
dans tons les partis, et ménager les restes de l'au- 
torité. Cet homme si nécessaire au jeune roi, à la 
régente, à l'état, au ministre, aux cabales mêmes, 
pour ne les précipiter pas aux dernières extrémité» 
par le désespoir, vous me prévenez, messieurs, c'est 
celui dont nous parlons. C'est donc ici qu'il parut 
comme un génie principal. Alors nous le vîmes 
s'oublier lui-même, et, comme un sage pilote, sans 
s'étonner ni des vagues, ni des orages, ni de son 
propre péril, aller droit, comme au terme unique 
d'une si périlleuse navigation, à la conservation da 
corps de l'état, et au rétablissement de l'autorité 
royale. Pendant que la cour réduisoit Bordeaux, et 
que Gaston, laissé à Paris pour le maintenir dans 
le devoir, étoit environné de mauvais conseils, 
le Tellier fut le Chusaï qui les confondit, et qui 
assura la victoire à l'oint du Seigneur (i). Fallut-il 
éventer les conseils d'Espagne et découvrir le se- 
cret d'une paix trompeuse que l'on proposôit, afin 
d'exciter la sédition pour peu qu'on l'eût différée? 
Le Tellier en fit d'abord accepter les offres; notre 
plénipotentiaire partit , et l'archiduc , forcé d'a- 
vouer qu'il n'avoit pas de pouvoir , fit connoîtrc 
lui-même au peuple ému, si toutefois un peu- 
ple ému connoit quelque chose, qu"on ne faisolt 
qu'abuser de sa crédulité. Mais, s'il y eut jamais 



(0 aReg. 17. 



DE MICHEL LE TELLIER. 195 

nnc conjoncture où il fallut montrer de la pré- 
voyance et un courage intrépide, ce fut lorsqu'il 
s'agit d"assurer la garde des trois illustres captifs. 
Quelle cause les fit arrêter? si ce fut on des soup- 
çons, ou des vérités, ou de vaines terreurs, ou de 
vrais périls, et, dans un pas si glissant, des pré- 
cautions nécessaires; qui le pourra dire à la posté- 
rité? Quoi qu'il en soit, l'oncle du roi est persuadé; 
on croit pouvoir s'assurer des antres princes, et on 
en fait des coupables en les traitant comme tels : 
mais où garder des lions toujours prêts à rompre 
leurs chaînes, pendant que chacun s'efforce de les 
avoir en sa main, pour les retenir ou les lâcher au 
gré de son ambition ou de ses vengeances? Gastou, 
que la cour avoit attiré dans ses sentiments, étoit-il 
inaccessible aux factieux? ne vois -je pas au con- 
traire autour de lui des âmes hautaines qui , pour 
faire servir les princes à leurs intérêts cachés , ne 
cessoient de lui inspirer qu'il devoit s'en rendre le 
maître? De quelle importance, de quel éclat, de 
quelle réputation au-dedans et au-dehors, d'être le 
maître du sort du prince de Coudé ! ISe craignons 
point de le nommer, puisqu'enlîn tout est surmonté 
par la gloire de son grand nom et de ses actions 
immortelles. L'avoir entre ses mains, c'étoit y avoir 
la victoire même qui le suit éternellement dans les 
combats: mais il etoit juste que ce précieux dépôt 
de l'état demeurât entre les mains du roi, et il lui 
appartenoit de garder une si noble partie de son 
sang. Pendant donc que notre ministre travailloit 
à ce glorieux ouvrage où il y alloit de la royauté et 
du salut de l'état, il fut seul en butte aux factieux. 



igô ORAISON FUNEBRE 

Lui senl, disoient -ils, saroit dire et taire ce qu'il 
falloit; seul il savoit épancher et retenir son dis- 
cours; impénétrable, il pénétroit tout; et pendant 
qu'il tiroit le secret des cœurs, il ne disoit , maitre 
de lui-même , que ce qu'il vouloit ; il perçoit dans 
tous les secrets, démèloit tontes les intrigues, dé- 
couvroit les entreprises les plus cachées et les plus | 
sourdes machinations. C'étoit ce sage dont il est j 
écrit : « Les conseils se recèlent dans le cœur de 
« l'homme à la manière d'un profond abyme sons 
<x une eau dormante ; mais l'homme sage les épuise « ; i ■ 
il en découvre le fond: sicut aqua profiinda ^ sic 1 
consilinm in corde 'viri ; 'vir sapiens exhauriet 
illtid {i^. Lui seul réunissoit les gens de bien, 
rompoit les liaisons des factieux, en déconcertoit 
les desseins, et alloit recneillir dans les égarés ce 
qu'il y restoit quelquefois de bonnes intentions. 
Gaston ne crovoit que lui, et lui seul savoit profiter 
des heureux moments et des bonnes dispositions 
d'un si grand prince. « Tenez, venez, faisons contre 
1 laide secrètes menées » : venite, et cogiiemiis ad- 
versiis eum cogitationes (2): nnissons-nous pour 
le décréditer tous ensemble, «frappons-le de notre ■; 
X langue , et ne souffrons plus qu'on écoute tous ses i 
«beaux discours » : perciitiamus eum lingiia, et 
non attendamiis ad nniversos sermones ejns. 
Mais on faisoit contre lui de plus funestes com- 
plots. Combien reçut-il d'avis secrets que sa vie n'é- 



(i) 'Prov. c. 9.0, V. 5. 
(1) Jerem, c. i(>, V. itS. 



DE MICHEL LE TELLIER. 197 

toit pas en sûreté ! et il connoissolt dans le parti 
de ces llers courages dont la force malheureuse et 
l'esprit exuênic ose tout , et sait trouver des exécu- 
teurs : mais sa vie ne lui fut pas précieuse pourvu 
qu'il fût fidèle à son ministère. Pouvoit-il faire à 
Dieu un plus beau sacrifice que de lui offrir une 
ame pure de l'iniquité de son siècle, et dévouée à 
son prince et à sa patrie ? Jésus nous a montré l'exem- 
ple ; les Juifs même le reconnoissoient pour un si 
bon citoyen, qu'ils ciuient ne pouvoir donner au- 
près de lui une meilleure recommandation à ce cen- 
tenier, qu'en disant à notre Sauveur : « Il aime no- 
«trenation» (i)..Iérémie a-t-il plus versé de larmes 
que lui sur les ruines de sa patrie ? Que n'a pas fait 
ce Sauveur miséricordieux pour prévenir les mal- 
heurs de ses citoyens? Fidèle au prince comme à. 
son pays , il n'a pas craint d'irriter l'envie des phari- 
siens en défendant les droits de César (2) ; et lors- 
qu'il est mort pour nous sur le Calvaire, victime 
de l'univers, il a voulu que le plus chéri de ses évan- 
gélistes remarquât qu'il raouroit spécialement «pour 
.sa nation»; t/iiia moriturus erat pro gente (3). 
Si notre zélé ministre, touché de ces vérités, ex- 
posa sa vie, craindroit-il de hasarder sa fortune? 
Ne sait-on pas qu'il falloit souvent s'opposer aux 
iaclinatious du cardinal son bienfaiteur ? Deux fois , 
eu grand politique , ce judicieux favori sut céder au 



(i) Diligit enim geutem nostram. Luc. c. 7, v. 5. 

(9.) MaTTH. c. 22 , V. 21. 
(3) JOAK. c. I I, V. 5i. 



igS ORAISON FUNEBRE 

temps et s'éloigner de la coar ; mais, il le faut dîrê, 
toujours il y vouloit revenir trop tôt. Le Tellier 
s'opposoit à ses impatiences jusqu'à se rendre sus- 
pect; et, sans craindre ni ses envieux ni l«s dé- 
fiances d'un ministre également soupçonneux et en- 
nuyé de son état , il alloit d'un pas intrépide où la 
raison d'état le déterminoit. Il sut suivre ce qu'il 
conseilloit : quand l'éloignement de ce grand mi- 
nistre eut attiré celui de ses confidents , supérieur 
par cet endroit au ministre même , dont il admi- 
roit d'ailleurs les profonds conseils, nous l'avons 
vu retiré dans sa maison, où il conserva sa tran- 
quillité parmi les incertitudes des émotions popu- 
laires et d'une cour agitée; et, résigné à la Provi- 
dence, il vit sans inquiétude frémir à l'entour les 
flots irrités; et parcequ'il souhaitoit le rétablisse- 
ment du ministre, comme un soutien nécessaire 
de la réputation et de l'autorité de la régence, et 
non pas , comme plusieurs autres , pour son intérêt , 
que le poste qu'il occupoit lui donnoit assez de 
moyens de ménager d'ailleurs, aucun mauvais trai- 
tement ne le rebutoit. Un beau-frere sacrifié mal- 
gré ses services lui montroit ce qu'il pouvoit crain- 
dre : il savoit, crime irrémissible dans les cours, 
qu'on écoutoit des propositions contre lui-même; 
et peut-être que sa place eût été donnée si on eiit pu 
la remplir d'un homme aussi sûr: mais il n'en te- 
noit pas moins la balance droite. Les uns donnoient 
au ministre des espérances trompeuses; les autres 
lui inspiroient de vaines terreurs, et, s'empres- 
sant beaucoup , ils faisoient les zélés et les impor- 
tants : le Tellier lui montroit la vérité , quoique 



DE MICHEL LE TELLIER. 199 
souvent importune , et , industrieux à se cacher 
dans les actions éclatantes , il en renvoyoit la gloire 
au ministre, sans craindre dans le nirme temps de 
se charger des refus que l'intérêt de l'état rendoit 
iiécessair- s ; et c'est de là qu'il est arrivé qu'en mé- 
prisant par raison la haine de ceux dont il lui falloit 
combattre les prétentions , il en acquéroit l'estime , 
et souvent même l'amitié et la confiance. L'histoire 
en racontera de fameux exemples ; je n'ai pas besoin 
de les rapporter, et, content de remarquer des ac- 
tions de vertu dont les sages auditeurs puissent pro- 
fiter, ma voix n'est pas destinée à satisfaire les po- 
litiques ni les curieux. Mais puis-je oublier celui 
que je vois par-tout dans le récit de nos malheurs, 
cet homme si fidèle aux particuliers, si redoutable 
à l'état, d'un caractère si haut qu'on ne pouvoitni 
l'estimer, ni le craindre, ni l'aimer, ni lehairà demi ; 
ferme génie , que nous avons vu , en ébranlant l'uni- 
vers, s'attirer une dignité qu'à la fin il voulut quit- 
ter comme trop chèrement achetée, ainsi qu'il eut 
le courage de le reconnoitre dans le lieu le plus 
émineat de la chrétienté , et enfin comme peu ca- 
pable de contenter ses désirs? tant il connut son 
erreur et le vide des grandeurs humaines! mais 
pendant qu'il vouloit acquérir ce qu'il devoit un 
jour mépriser, il remua tout par de secrets et puis- 
sants ressorts; et après que tous les partis furent 
abattus, il sembla encore se soutenir seul, et seul en- 
core menacer le favori victorieux de ses tristes et 
intrépides regards. Là religion s'intéresse dans ses 
infortunes, la ville rovale s'émeut, et Rome même 
menace. Quoi donc ! n'est - ce pas assez que non» 



200 ORAISON FL'NEP.RE 

soyons attaqués an-dedans et an-dehors par toutes 
les puissances temporelles? fant-il que la religion 
se mêle dans nos mallieurs, et qu'elle semLle nous 
opposer de près et de loin une autorité sacrée? 
MaiSj par les soins du sage MiclielleTelliçr, Piome 
n'eut point à reprocher au cardinal Mazarin d'avoir 
terni Téclat de la pourpre dont il étoit revêtu; les 
affiiires ecclésiastiques prirent nne forme réglée : 
ainsi le calme fut rendu à l'état; on revoit dans sa 
jireaiiere vigueur l'autorité affoiblie; Paris et tout 
le royaume avec nu lidele et admirable empresse- 
ment reconnoit son roi gardé par la Providence, et 
réservé à ses grands ouvrages : le zèle des compagnies, 
que de tristes expériences avoient éclairées, est in- 
ébranlable ; les pertes de l'état sont réparées ; le 
cardinal fait la paix avec avantage : au plus haut 
point de sa gloire, sa joie est troublée par la triste 
apparition de la mort ; intrépide, il domine jus- 
qu'entre ses bras et au milieu de son ombre : il 
semble qu'il ait entrepris de montrer à toute l'Eu- 
rope que sa faveur, attaquée par tant d'endroits, 
est si hautement rétablie, que tout devient foible 
contre elle , jusqu'à une mort prochaine et lente. 11 
rat-urt avec celte triste consolation; et nous voyons 
commencer ces belles années dont on ne peut assez 
admirer le cours glorieux. Cependant la grande et 
pieuse Anne d'Autriche rendoit un perpétuel lé- 
liioignage à l'inviolable lidélité de notre ministre, 
'•à parmi tant de divers mouvements elle n'avoit 
jamais remarqué un pas douteux. Le roi qui dès sou 
enfance l'avoit vu toujours attentif au bien de Ict 
tat, et tendrement attaché à sa personne sacrée, 



DE MICHEL LE TELLIER. 201 

prenoît confiance en ses conseils; et le ministre 
conservoit sa modération , soigneox sur-tout de ca- 
cher l'important service qu'il rendoit coutinuelle- 
nieut à l'état, en faisant conuoitre les hommes ca- 
pables de remplir les grandes places, et en leur 
rendant à propos des offices qu'ils ne savoient pas : 
car que peut faii"e de plus utile un zélé ministre, 
puisque le prince , quelque grand qu'il soit , ne 
connoit sa force qu'à demi s'il ne connoit les grands 
hoïumes que la Providence fait naître en son temps 
pour le seconder? ]Se parlons pas des vivants , dont 
les vertus non plus que \fs louanges ne sont jamais 
sûres dans le variable état de cette vie : mais je veux 
ici nommer par honneur le sage, le docte et le pieux 
Lanioignon, que notre ministre proposoit toujours 
comme digne de prononcer les oracles de la justice 
dans le plus majestueux de ses tribunaux. La jus- 
tice, leur commune amie, les a voit unis; et main- 
tenant ces deux âmes j)ienses, touchées sur la terre 
du même désir de faire régner les lois, contemplent 
ensemble à découvert les lois éternelles d'où les 
nôtres sont dérivées ; et si quelque légère trace de 
nos foibles distinctions paroi t encore dans nue si 
simple et si claire vision, elles adorent Dieu en 
qualité de justice et de règle. 

£cce in justifia regnnbit rex, et principes in 
ptdicio prœernnt {i) : « Le roi régnera selon la 
«justice, et les juges présideront en jugement - . La 
justice passe du prince dans les magistrats, et du 

(f) Isa. c. 32,t. r. 



202 ORAISON FUNEBRE 

trône elle se répand sur les tribunaux : c'est dans le 
règne d'Ezéchias le modèle de nos jours. Un prince 
zélé ponr la justice nomme un principal et univer- 
sel magistrat capable de contenter ses désirs : l'in- 
fatigable ministre ouvre des yeux attentifs sur tous 
les tribunaux ; animé des ordres du prince, il y éta- 
blit la règle, la discipline, le concert, l'esprit de jus- 
tice. Il sait que si la prudence du souverain magistrat 
est obligée quelquefois dans les cas extraordinaires 
de suppléer à la prévoyance des lois, c'est toujours 
en prenant leur esprit, et enfin qu'on ne doit sor- 
tir de la règle qu'eu suivant un lil qui tienne pour 
jiiusi dire à la règle même. Consulté de toutes parts, 
il donne des réponses courtes, mais décisives, aussi 
pleines de sagesse que de dignité, et le langage des 
lois est dans son discours: par toute l'étendue du 
royaume cbacun peut faire ses plaintes, assuré de 
la protection du prince; et la justice ne fut jamais 
ni si éclairée ni si secourable. Vous voyez comme 
ce sage magistrat modère tout le corps de la justice : 
voulez-vous voir ce qui] fait dans la sphère où il 
est attaché, et qu'il doit mouvoir par lui-même? 
Combien de fois s'est-on plaint que les affaires n"a- 
voient ni règle ni fin, que la force des choses ju- 
gée* n'étoit presque plus connue, que la compa- 
gnie où l'on renversoit avec tant de facilité le» 
jugements de toutes les autres ne respectoit pas da- 
Tantage les siens, enfin que le nom du prince étoit 
employé à rendre tout incertain, et que souvent 
l'iniquité sortoit du lieu d'où elle devoit être fou- 
droyée? Sons le sage Michel le Tellierle conseil fit 
sa véritable fonction; et l'autorité de ses arrêts, 



DE MICHEL LE TELLIER. 2o3 

semblable à un juste contre-poids , teuoit par-tout 
le royaume la balance égale. Les juges que leurs 
coups hardis et leurs artifices faisoient redouter 
furent sans crédit ; leur nom ne servit qu'à rendre 
la justice pins attentive. Au conseil comme au sceau, 
la multitude, la variété, la difiicultc des affaires, 
n'étonnèrent jamais ce grand magistrat: il n'yavoit 
rien de plus difficile ni aussi de plus basardeux que 
de le surprendre ; et dès le commencement de son 
ministère cette irrévocable sentence sortit de sa 
bouche, que le crime de le tromper seroitle moins 
pardonnable. De quelque belle apparence que l'ini- 
quité se couvrit, il en pénétroit les détours , et d'a- 
bord il savoit connoître, même sous les fleurs, la 
marche tortueuse de ce sei'peut ; sans châtiment, 
sans rigueur, il couvroit l'injustice de confusion, 
en lui faisant seulement sentir qu'il la cocnoissoit; 
et l'exemple de son inflexible régularité fut l'inévi- 
table censure de tous les mauvais desseins. Ce fut 
donc par cet exemple admirable, plus encore que 
par SCS discours et par ses ordres, qu'il établit dans 
le conseil une pureté et un zèle de la justice, qui 
attire la vénération des peuples , assure la fortune 
des particuliers, affermit l'ordre public, et fait la 
gloire de ce règne. Sa justice a'étoit pas moins 
prompte qu'elle étoit exacte ; sans qu'il fallût le 
presser, les gémissements des malheureuxplaideurs, 
qu'il croyoit entendre nuit et jour, étoient pour lui 
une perpétuelle et vive sollicitation. Ne dites pas 
à ce zé.lé magistrat qu'il travaille plus que son grand 
âge ne le peut souffrir, vous irriterez le plus patient 
de tous les hommes : Est-on, disoit-il , dans les 



2o4 ORAISOIN FUNEBRE 

places pour se reposer et pour vivre? ne doit -on pas 
sa vie à Dieu, au prince, et à l'état? Sacrés autels , 
vous m'êtes témoins que ce n'est pas aujourd'hui 
par ces artificieuses fictions de l'éloquence que je 
lui mets en la bouche ces fortes paroles ! sache la 
postérité, si le nom d'un si grand ministre fait al- 
ler mon discours jusqu'à elle, que j'ai moi-même 
souvent entendu ces saintes réponses. Après de 
grandes maladies causées par de grands travaux , on 
voyoit revivre cet ardent désir de reprendre ses 
exercices ordinaires au hasard de retomber dans les 
mêmes maux; et , tout sensible qu'il étoit aux ten- 
dresses de sa famille, il l'accoutumoit à ces coura- 
geux sentiments. C'est, comme nous l'avons dit, 
qu'il faisoit consister avec son salut le service par- 
ticulier qu'il devoit à Dieu dans nue sainte admi- 
nistration de la justice : il en faisoit son culte pei- 
pétuel , son sacrifice du matin et du soir, selon 
cette parole du Sage : «La justice vaut mieux devant 
« Dieu que de lui offrir des victimes » (i) ; car quelle 
pins sainte hostie, quel encens plus doux, quelle 
prière plus agréable, que de faire entrer devant soi 
la cause de la veuve, que d'essuyer les larmes du 
pauvre oppressé, et de faire taire l'iniquité par toute 
la terre? Combien le pieux ministre étoit touché de 
ces vérités ! ses paisibles audiences le faisoient pa- 
roître. Dans les audiences vulgaires, l'un, toujours 
précipité, vous trouble l'esprit; l'autre, avec uu 



(i) Facere misericordiam et jiidicium, magis pliicef 
Boiuinn quam rictiiua:. Pr,o\. c. 9.1 , t. i. 



DE MICHEL LE TELLIER. 2o5 

visage inquiet et des regards incertains, vons ferme 
le cœur ; celui-là se présente à vous par coutume ou 
par bienséance, et il laisse vaguer ses pensées sans 
que vos discours arrêtent son esprit distrait ; celui- 
ci, plus cruel encore, a les oreilles bouchées par 
SCS préventions , et , incapable de donner entrée aux 
raisons des autres, il n'écoute que ce qu'il a dans 
son cœur. A la facile audience de ce sage magistrat, 
et par la tranquillité de son favorable visage, une 
ame agitée se calmoit: c'est là qu'on trouvoit a ces 
« douces réponses qui appaisent la colère (i) , et ces 
■ paroles qu'on préfère aux dons ; » ■verbiim meliiis 
qiimn Jatiim (2). Il connoissoit les deux visages 
de la justice; l'un facile dans le premier abord, 
l'autre sévère et impitoyable quand il faut conclure ; 
là elle veut plaire aux hommes et également conten- 
ter les deux partis, ici elle ne craint ni d'offenser le 
puissant ni d'affliger le pauvre et le foible. Ce chari- 
table magistrat étoit ravi d'avoir à commencer par 
la doDceur, et dans toute l'administration de la jus- 
tice il nous paroissoit un homme que sa nature avoit 
fait bienfaisant, et que la raison rendoit inflexible : 
c'est par où il avoit gagné les cœurs. Tout le royau- 
me faisoit des vœux pour la prolongation de ses 
jours; on se reposoit sur sa prévoyance: ses lon- 
gues expériences étoient pour l'état un trésor in- 
épuisable de sages conseils; et sa justice, sa pru- 
dence, la facilité qu'il apportoit aux affaires, lui 



(i) Responsio mollis frangit iram. Prov. c. i5, v. i. 
(2) EccL. c. i8, V. 16. 



2o6 ORAISON FUNEBRE 

méritolent la vénération et l'amour de tons les peu- 
ples. G Seigneur, vous avez fait, comme dit le Sage , 
a l'œil qui regarde et l'oreille qui écoute» (i) ! Tous 
donc qui donnez aux juges ces regards bénins, ces 
oreilles attentives, et ce cœur toujours ouvert à la 
vérité, écoutez-noas pour celui qui écoutoit tout le 
monde; et vous, doctes interprètes des lois, fidèles 
dépositaires de leurs secrets, et implacables ven- 
geurs de leur sainteté méprisée , suivez ce grand 
exemple de nos jours : tout l'univers a les yeux 
sur vous. Affranchis des intérêts et des passions, 
sans yeux comme sans mains , vous marchez sur la 
terre semblables aux esprits célestes ; ou plutôt ima- 
ges de Dieu, vous en imitez l'indépendance ; comme 
lui vous n'avez besoin ni des hommes ni de leurs 
présents; comme lui vous faites justice à la veuve 
et au pupille, l'étranger n'implore pas en vain votre 
secours (2) ; assurés que vous exercez la puissance 
du juge de l'univers, vous n'épargnez personne 
dans vos jugements. Puisse-t-il avec ses lumières et 
avec son esprit de force vous donner cette patience , 
cette attention, et cette docilité toujours accessible 
à la raison, que Salomon lui demandoit pour juger 
sou peuple ! (3) 



(i) Et aurem audienteni, et oculum videntem Dorni-' 
nus fccit utrumque. Prov. c. 20 , v. 12. 

(0.) Domiuus Deus vesler ipse est Deus deorum , et 
Domiuus dominantium ; Deus magnus , et potens , et ter- 
ribilis, qui personam non accipit nec munera. Facit judi- 
cium pupille et vidu.-p ; amat peregriuum , et dat ei victum 
atqiie vestitiim. Dect. c. 10, v. 17, i8. 

(3) 3 Reg. c. 3, V. 9. 



DE MICHEL LE TELLIER. 507 
Mais ce que cette chaire, ce que ces autels, ce que 
l'évangile que j'annonce, et l'exemple du grand 
ministre dont je célèbre les vertus, m'obligent à re- 
commander plus que toutes cboses , ce sont les 
droits sacrés de l'église : l'église ramasse ensem- 
ble tous les titres par où l'on peut espérer le se- 
cours de la justice. La justice doit une assistance 
particulière aux foibles,aux orphelins, aux épouses 
délaissées , et aux étrangers. Qu'elle est forte cette 
église ! et que redoutable est le glaive que le Fils de 
Dieu lui a mis dans la main! mais c'est un glaive 
spirituel , dont les superbes et les Incrédules ne res- 
sentent pas le «double traachaut» (i). Elle est fille 
du Tout-Puissant : mais son père, qui la soutient au- 
dedans , l'abandonne souvent aux persécuteurs ; et , 
à l'exemple de Tésus-ChrLst, elle est obligée décrier 
dnos son agonie* ;■ Mon Dieu, mon Dieu, pour-. 
« quoi m'avez-vous délaissée » (2)? Son époux est 
le plus puissant comme le plus beau et le plus par- 
fait de tous les enfants des hommes (3) ; mais elle n'a 
entendu sa voix agréable, elle n'a joui de sa douce 
et désirable présence qu'un moment (4) ; tout d'un 
coup lia pris la fuite avec une course rapide, « et, plus 



(i) De ore ejus gladius utrâque parte acutus exibat. 
Apoc. c. I , V. ib. — Vivus est sermo Dei et elficax, et 
penetrabilior omni gladio ancipiti. Heb. c. 4» v. 19.. 

{■>.) Eli , Eli , lamma sabacthani : hoc est , Deus meus , 
Deus meas , ut quid dereliqnisti me? MaTT. e. lj, v. 46. 

(3) Speciosus forma prsefiliisbominum. Psai,.445^- 3. 

(4) .Arnicas sponsi qui stat et audit eum , gaudio gau- 
det propter vocem spousi. Joann. c. 3, v. 90. 



2o8 ORAISON FUNEBRE 

« vîte qu'un faon de biche, il s'est élevé au- dessus 
« des plus hautes montagnes « (i). Semblable à une 
épouse désolée, l'église ne fait que gémir, et léchant 
de la tourterelle délaissée est dans sa bouche (2^ ; 
enfin elle est étrangère et comme errante sur la terre , 
où elle 'vient recueillir les enfants de Dieu sous ses 
ailes; et le monde, qui s'efforce de les lui ravir, 
ne cesse de traverser sou pèlerinage : mère affligée, 
elle a souvent à se plaindre de ses enfants qui l'op- 
priment; on ne cesse d'entreprendre sur ses droits 
sacrés ; sa puissance céleste est affoiblie , pour ne 
pas dire tout-à-fait éteinte. On se venge sur elle de 
quelques uns de ses ministres trop hardis usurpa- 
teurs des droits temporels : à son tour la puissance 
temporelle a sepiblé vouloir tenir l'église captive, 
et se récompenser de ses pertes sur Jésus -Christ 
même : les tribunaux séculiers ne retentissent que 
des affaires ecclésiastiques ; on ne songe pas au don 
particulier qu'a reçu l'ordre apostolique pour les 
décider; don céleste que nous ne recevons qu'une 
fois <c par l'imposition des mains » (3), mais que 
S. Paul nous ordonne de ranimer, de renouveler, 
et de rallumer sans cesse en nous-mêmes comme un 



(i) Fuge, dilectemi, et assimilare câpre» , Jiinnulo- 
que cerrorum, super moules aromatum. Cant. c. S, 
V. 14. 

(0,) Vox turturis audita est in terra nostrâ. Ibid c. a, 

T. !■?,. 

Ci) Admoneo te ut resu»cites gratiara Dei, qu.i! i' t 
in te per iinpositionem icanuum mearum. 2 Tim. 
c. I , v. 6. 



DE MICHEL LE TELLIER. 209 
feu divin, afin que la vertu en soit immortelle. Ce 
don nous est-il seulement accordé pour annoncer la ■ 
sainte parole, ou pour sanctifier les âmes par les 
sacrements? n'est-ce pas aussi pour policer les 
églises , pour y établir la discipline , pour appliquer 
les canons inspirés de Dieu à nos saints prédé- 
cesseurs , et accomplir tous les devoirs du ministère 
ecclésiastique? Autrefois et les canons, et les lois, et 
les évèques , et les empereurs, concouroient ensem-» 
ble à empèclïer les ministres des autels de paroître, 
pour les affaires même temporelles, devant les ju- 
ges de la terre ; on vouloit avoir des intercesseurs 
purs du commerce des hommes , et on craignoit de 
les rengager dans le siècle d'où ils avoient été sé- 
parés pour être le partage du Seigneur : maintenant 
c'est pour les affaires ecclésiastiques qu'on les y 
voit entraînés ; tant le siècle a prévalu ! taut l'église 
est foible et impuissante ! Il est vrai que l'on com- 
mence à l'écouter : l'auguste conseil et le premier 
parlement donnent du secours à sou autorité blessée; 
les sources du droit sont révélées ; les saintes maxi- 
mes revivent. Un roi zélé pour l'église, et toujours 
prêta lui rendre davantage qu'on ne l'accnse de lui 
ôter , opère ce cbangement heureux : son sage et in- 
telligent chancelier seconde ses désirs; sous la con- 
duite de ce ministre nous avons comme un nou» 
veau code favorable à l'épiscopat ; et nous vanterons 
désormais, à l'exemple de nos pères, les lois unies 
aux canons. Quand ce sage magistrat renvoie les 
affaires e<;clésiastiques aux tribunaux séculiers, ses 
doctes arrêts leur marquent la voie qu'ils doivent 
tenir, et le remède qu'il pourra donner à leurs 



9IO ORAISON FUNEBRE 

entreprises. Ainsi la sainte clôture protectrice de 
l'humilité et de l'innocence est établie ; ainsi la 
puissance séculière ne donne plus ce qu'elle n'a 
pas; et la sainte subordination des puissances ecclé- 
siastiques , image des célestes hiérarcbies et lien de 
notre unité , est cjonservée ; ainsi la cléricature jouit 
par tout le royaume de son privilège; ainsi sur le 
sacrifice des vœux et sur « ce grand sacrement 
« de l'indissoluble union de Jésus -Christ avec son 
a église» (i),les opinions sont plus saines dans le 
barrean éclairé , et parmi les magistrats intelligents , 
que dans les livres de quelques auteurs qui se disent 
ecclésiastiques et théologiens. Un grand prélat a 
part à ces grands ouvrages ; habile autant qu'agréa- 
ble intercesseur auprès d'un père porté par lui- 
même à favoriser l'église, il sait ce qu'il faut atten- 
dre de la piété éclairée d'un grand ministre, et il 
représente les droits de Dieu sans blesser ceux de 
César. Après ces commencements , ne pourrons- 
nous pas enfin espérer que les jaloux de la France 
n'auront pas éternellement à lui reprocher les Li- 
bertés de l'église toujours employées contre elle- 
même ? Ame pieuse du sage Michel le Tellier, après 
avoir avancé ce grand ouvrage, recevez devant ces 
autels ce témoignage sincère de votre foi et de notre 
reconnoissance de la bouche d'un évéque, trop tôt 
obligé à changer en sacrifices pour votre repos 
©eux qu'il offroit pour une vie si précieuse. Et vous, 



(i) Sacramentum boc magnum est: ego autem tlico 
ïn. CiiristQ et iu ecclesiâ. Ephes. c, 5 , v. 32, 



DE MICHEL LE TELLIEll. 21 l 

saints évoques, interprètes du ciel, juges de la. 
terre, apôtres, docteurs, et serviteurs des églises; 
vous qui sanctifiez cette assemblée par votre pré- 
sence , et vous qui , dispersés par tout l'univers , en- 
tendrez le bruit d'un ministère si favorable à l'é- 
glise, offrez à jamais de saints sacrifices pour cette 
ame pieuse. Ainsi puisse la discipline ecclésiastique 
être entièrement rétablie! ainsi puisse être rendue 
la majesté à vos tribunaux, l'autorité à vos juge- 
ments , la gravité et le poids à vos censures ' Puis- 
siez -vous souvent, assemblés au nom de .Tésns- 
CLrist, l'avoir au milieu devons et revoir la beauté 
des anciens jours I Qu'il me soit permis du moins 
de faire des vœux devant ces autels, de soupirer 
après les antiquités devant une compagnie si éclai- 
rée, et d'annoncer la sagesse entre les parfaits (1} ! 
Mais, Seigneur, que ce ne soient pas seulement des 
voeux inutiles! Que ne pouvons -nous obtenir de 
votre bonté, si, comme nos prédécesseurs, nous 
faisons nos chastes délices de votre écriture, notre 
principal exercice de la prédication de votre pa- 
role, et notre félicité de la sanctification de votre 
peuple; si, attachés à nos troupeaux par un saint 
amour, nous craignons d'en être arrachés; si nous 
sommes soigneux de former des prêtres que Louis 
puisse choisir pour remplir nos chaires ; si nous lui 
donnons le moyen de décharger sa conscience de 
cette partie la plus périlleuse de ses devoirs; et que, 



(i) Sapientiam loquimur inîer perfectos. i Cor. 
c. 2. , T. 6, 



912 ORAISON FUNEBRE 

par une règle inviolable , cenx-là demenreut exclus 
de l'épiscopat qui ne veulent pas y arriver par des 
travaux apostoliques? Car aussi comment pourrons- 
nous sans ce secours incorporer tout-à-fait à l'église 
de Jésus -Christ tant dépeuples nouvellement con- 
Tertis, et porter avec confiance nn si grand accrois- 
sement de notre fardeau? Ah! si nous ne sommes 
infatigables à instruire, à reprendre, à consoler, à 
donner le lait anx infirmes, et le pain aux forts, 
enfin à cultiver ces nouvelles plantes, et à expli- 
quer à ce nouveau peuple la saint» parole, dont 
hélas! on s'est tant servi pour le séduire, «le fort 
« armé chassé de sa demeure reviendra ' plus fu- 
rieux que jamais, «avec sept esprits plus malins 
Il que lui ; et notre état deviendra pire que Irfprécé- 
« dent »(t) ! Ne laissons pas cependant de publier ce 
miracle de nos jours ; faisons-en passer le récit aux 
siècles futurs. Prenez vos plumes sacrées, vous 
qui composez les annales de l'église : agiles instru- 
ments " d'un prompt écrivain et d'une main dili- 
n gente )(?.), hâtez-vous de mettre Louis aA"ec les Con- 
stantin et les ïhéodose. Ceux qui vous ont précédés 
dans ce beau travail racontent « qu'avant qu'il 
a y eût des empereurs dont les lois eussent ôté les 
a assemblées aux hérétiques les sectes demenroient 



(ij Tuuc vadit, et assurait septemaliosspiritussecum, 
nequiores se ; et ingressi habitant ihi : et fiant novissima 
illiui pejoraprioribus. Luc. c. 1 1 , v. 9.1 , 24» ^5 , 16. 

(9.) Lingua mea calamus scribae velociter scribentis. 
PsAL, 44, v. I. 



DE MICHEL LE TELLIER. aii 

CI auies et s' entretenoient long-temps ». Mais, poar- 
sait Sozomene , « depuis que Dieu suscita des princes 
« chrétiens, et qu'ils eurent défendu ces couvent i- 
« cales, la loi ne permettoit pas aux hérétiques de 
« s'assembler en public ; et le clergé qui veilloit sur 
- eux les empèchoit de le faire en particulier. De 
« cette sorte la plus grande partie se réunissoit; et 
« les opiniâtres monroient sans laisser de postéri- 
« té, parcequ'ils ne pouvoient ni communiquer en- 
« tre eux ni enseigner librement leurs dogmes » (i). 
Ainsi tomboit l'hérésie avec son venin; et la dis- 
corde rentroit dans les enfers, d'où elle étoit sortie. 
Voilà , messieurs , ce que nos pères ont admiré dans 
les premiers siècles de l'église. Mais nos pères n'a- 
voient pas va, comme nous, une hérésie invétérée 
tomber toat-à-conp ; les troupeaux égarés revenir 



(l) Nam superiorum imperatorum temporibus , qui- 
cuinque Cbristum colebant , hret opinionil)us intcr se 
dissentirent, a gentilibiis tamenpro iisdem Iiabebautur... 
Quam ob caitsam singuli facile in unum couvenie:ites , 
scparatiia collecïns cclebrahant, et assidue seciim nuituo 
coUoquenles , taraetsi pauci numéro essent, nequaquam 
dissipati sunt. Post hanc verô legem , nec publiée collec- 
tas agere eis licuit, lege id prohibente, nec clanculo, cîuu 
singularum civitatura episcopi ac clerici eos sollicité ob- 
fervarent. Unde factum estut iderique eorum, metuper- 
rulsi, ecclesias catliolicœ sete adjunxerint. Alii verô , li- 
cct in eàdem senleutiâ perseverarint , nullis tamen opi- 
nionis su» successoribus post se relictis , ex hâc vità 
mij;rarunt : quippe qui n<?c immumcoire permitterenlu-^, 
nec opinionis suée cousortes libéré ac sine metu docere 
possent. SozoM. Eist. lib. i, c. 3i. 



2i4 ORAISON FUNEBRE 

ea foule , et nos églises trop étroites pour les rece- 
voir ; leurs faux pasteurs les abandonner, sans même 
en attendre l'ordre, et heureux d'avoir à leur allé- 
guer leur bannissement pour excuse; tout calme 
dans nn si grand mouvement; l'univers étonné de 
voir dans un événement si nouveau la marque la plus 
assurée, comme le plus bel usage de l'autorité, et 
le mérite du prince plus reconnu et plus révéré que 
son autorité même. Touchés de tant de merveilles, 
épanchons nos cœurs sur la piété de Louis; pous- 
sons jusqu'au ciel nos acclamations, et disons à ce 
nouveau Constantin, à ce nouveau Théodose, à ce 
nouveau Marcien , à ce nouveau Charlemagne , ce que 
les six cent trente percs dirent autrefois dans le con- 
cile de Chalcédoine : '«Vous avez affermi la foi , vous 
" avez exterminé les hérétiques ; c'est le digne ou- 
" vrage de votre règne, c en est le propre caractère. 
'< Par vous l'hérésie n'est plus : Dieu seul a pu faire 
« cette merveille. Roi du ciel, conservez le roi de la 
« terre ; c'est le vœu des églises , c'est le vœu des 
« évèques ». (i) 

Quand le sage chancelier reçut l'ordre de dresser 
ce pieux édit qui donne le dernier coup à l'hérésie, 
il avoit déjà ressenti l'atteinte de la maladie dont il 
est mort : mais un ministre si zélé pour la justice ne 



(i) Haec digiia vestro imperio; haec propria vcsJri 
regni... Per le orlLodoxafides Crniata est; per te Iiieresis 
non est. Cœlesfis rex, terrenum custodi. Per le iiimata 

fides est Uuus Deus qui lioc fecit.... Rex cœlcstis au- 

gustam custodi, dignampacis... Pa'coratio ecclcsiaruin ; 
hïc oratio pastorum. Co::fCiL, Calccd. act. ("•. 



DE MICHEL LE TELLIER. 2i;T 

devoit pas mourir aTCC le regret de ne l'avoir pas 
rendue à tous ceux dont les affaires étoient prépa- 
rées. Malgré cette fatale foiblesse qu'il commencoit 
de sentir, il écouta, il jugea, et il goûta le repos 
d'un homme heureusement dégagé, à qui ni l'église, 
ni le monde , ni son prince , ni sa patrie , ni les par^ 
ticuliers, ni le public, n'avoient plus rien à de- 
mander. Seulement Dieu lui réservoit l'accomplis- 
sement du grand ouvrage de la religion ; et il dit eu 
scellant la révocation du fameux édit de Nantes, 
qu'après ce triomphe de la foi et un si beau monu- 
i ment de la piété du roi , il ne se soucioit plus do 
finir ses jours: c'est la dernière parole qu'il ait 
prononcée dans la fonction de sa charge ; parole 
digne de couronner un si glorieux ministère. Eu 
effet la mort se déclare ; on ne tente plus de remède 
contre ses funestes attaques : dix jours entiers il la 
considère avec un visage assuré, tranquille, ton- 
jours assis, comme son mal le demandoit : on croit 
assister jusqu'à la fin ou à la paisible audience d'un 
ministre, ou à la douce conversation d'un ami com- 
mode. Souvent il s'entretient seul avec la mort ; la 
mémoire , le raisonnement , la parole ferme , et aussi 
vivant par l'esprit qu'il étoit mourant par le corps , 
il semble lui demander d'où vient qu'on la nomme 
cruelle. Elle lui fut nuit et jour toujours présente ; 
car il ne connoissoit plus le sommeil, et la froide 
main de la mort ponvoit seule lui clorre les yeux. 
Jamais il ne fut si attentif: «Je suis, disoit-il, 
« en faction » ; car il me semble que je lui vois pro- 
noncer encore cette courageuse parole : « Il n'est pas 
« temps de se reposer». A chaque attaque il se tient 



2i6 OKAISON FUNEBRE 

prêt, et il attend le moment de sa délivrance. Ne 
croyez pas que cette constance ait pu naître tout-à- 
coup entre les bras de la mort; c'est le fruit des mé- 
ditations que vous avez vues, et de la préparation 
de toute la vie. La mort rév.ele les secrets des cœurs. 
Vous, riches, vous qui vivez dans les joies du monde, 
si vous saviez avec quelle facilité vous vous laissez 
prendre aux richesses que vous croyez posséder; si 
vous saviez par combien d'imperceptibles liens elles 
s'attachent, et pour ainsi dire elles s'incorporent à 
votre cœur, et combien sont forts et pernicieux 
ces liens que vous ne sentez pas , vous entendriez 
la vérité de cette parole da Sauveur: « Malheur à 
« vous, riches» (i) ! et voas pousseriez, comme dit 
S. .Tacques, « des cris lamentables et des hurlements 
« à la vue de vos misères < (2): mais vous ne sen- 
tez pas un attachement si déréglé : le désir se fait 
mieux sentir , parcequ'il a de l'agitatiou et du mou- 
vement; mais dans la possession, on trouve, comme 
dans un lit, un repos funeste, et on s'endort dans 
l'amour des biens de la terre sans s'appercevoir de 
ce malheureux engagement. C'est, mes frères, où 
tombe celui qui met sa confiance dans les riches- 
ses; je dis même dans les richesses bien acquises. 
Mais l'excès de l'attachement, que nous ne sentons 
pas dans la possession, se fait, dit S. Augustin, 



(i) Vse vobis divitibus ! Luc. c. 6, v. 24. 
(•?.) Agifenunc, divites; picrate ululantes in miseriis 
vestris quae advenient vobis. Jac. c. 5 , v. i. 



DE MICHEL LE TELLIER. 217 
sentir dans la perte (i). C'est là qu'on entend ce cri 
d'an roi malheureux , d'un Agag outré contre la 
mort qui lui vient ravir tout-à-coup avec la vie sa 
grandeur et ses plaisirs: Siccine séparât amara 
Tnors{'i.) ! «Est-ce ainsi que la mort amere vient 
« rompre tout-à-coup de si doux liens n ! Le cœur 
saigne ; dans la douleur de la plaie on sent com- 
tien ces richesses y tenoient, et le péché que l'on 
commettoit par un attachement si excessif se dé- 
couvre tont entier: Quantum, amando deliqiie- 
rint , pernendo senserunt (3). Par une raison con- 
traire , un homme dont la fortune protégée du ciel 
ne connoît pas les disgrâces, qui, élevé sans envie 
aux plus grands honneurs, heureux dans sa per- 
sonne et dans sa famille, pendant qu'il voit dispa- 
roître une vie si fortunée, bénit la mort, et aspire 
aux biens éternels, ne fait-il pas voir qu'il n'avoit 
pas mis « son cceur dans le trésor que les voleurs 
«peuvent enlever» (4}, et que, comme un autre Abrç. 



•( I ) Illi autem infinniores , qui terrenis his bonis , 
quamris ea non prxponerenl Christu , aliquantidâ tamea 
cupiditate coLsrebant , quantum Iisbc amauJo peccave- 
rint, perdeudo senserunt. Tantùm quippe doluerunt, 
quantum se doloribiis inseruerunt, Aug. de Civit. Dei, 
lib. I , c. 10, n. a. 
(a) Rbo. c. i5, V. 32. 

(3) Le texte de 6. Augustin porte : Haec amando pec- 
overint, etc. 

(4) îsolite thesaurisare vobis tJiesauros in terra... uLi 
fares effodiuut et furantur. Thesaurisate autem Yoh.i 
thesauros in cœlo. Matt. c. 6, r. 19, ao. 

«9 



oiS ORAISON FUNEBRE 

Lam, il ne connoît de repos qne ■< dans la cité per- 
ci maaente >• (i)i' Un lils consacré à Dieu s'acquitte 
courageusement de son devoir comme de toutes les 
autres parties de son ministère, et il va porter la 
triste parole à uujjere si tendre et si chéri : il trouve 
ce qu'il espéroit, un chrétien préparé à tout, qui 
aîleadoit ce dernier office de sa piété. L'extrème- 
oiictiou, annoncée par la même bouche à ce philo- 
s.jphe chrétien, excite autant sa piété qu'avoit fait 
le saint Viatique. Les saintes prières des agonisants 
réveillent sa foi ; son ame s'épanche dans les célestes 
cautiques , et vous diriez qu'il soit devenu un autre 
David par l'application qu'il se fait à lui-même de 
s^'s divins psaumes, .lauiais juste n'attendit la grâce 
de Dieu avec une plus ferme confiance ; jamais pé- 
cheur ne demanda un pardon plus humble, ni ne 
s'en crut plus indigne. Qui me donnera le buria 
que Job desiroit pour graver sur l'airain et sur 1* 
lùarbre cette parole sortie de sa bouche en ces der- 
niers jours, que, depuis quarante-deux ans qu'il ser- 
Toit le roi , il avoit la consolation de ne lui avoir 
jamais donné de conseil que selon sa conscience, «t, 
dans un si long ministère, de n'avoir jamais souffert 
uue injustice qu'il put empêcher! La justice de- 
meurer constante , et pour ainsi dire touj ours vierge 
et incorruptible parmi des occasions si délicates ! 
quelle merveille de la grâce! Après ce témoignage 
de sa conscience qu"avoit-il besoin de nos éloges.^ 



(i) Expectabat fuadaraeala habentem civitatem. Hxs. 
. Il , V. lO. 



DE MICHEL LE TELLIER. aiç) 

Tons étonnez -vous de sa tranquillité? quelle ma- 
ladie on quelle mort peut troubler celui qui porle 
an fond de son cœnr un si g;rand calme ? Que Tois- 
je durant ce temps? des enfants percés de douleur; 
car ils veulent bien que je rende ce témoignage à 
leur piété, et c'est la seule louange qu'ils peuvent 
écouter sans peine. Que vois-je encore? une femme 
forte, pleine d'aumônes et de bonnes œuvres, pré- 
cédée malgré ses désirs par celui que tant de fois 
elle avoit cru devancer; tantôt elle va offrir devant 
les autels cette plus chère et plus précieuse partie 
d" elle-même ; tantôt elle rentre auprès du malade, 
non par foiblesse, mais, dit-elle, •■ pour apprendre 
« à mourir, et profiter de cet exemple». L'heureux 
vieillard jouit jusqu'à la fin des tendresses de sa fa- 
mille, où il ne voit rien de foible; mais pendant 
qu'il en goûte la rfconnoissance , comme un autre 
Abraham, il la sacrifie, et en l'invitant à s'éloigner : 
« Je veux, dit-'l, ra'arracher jusqu'aux moindres 
« vestiges de l'humanité j>. Reconnoissee-vous un 
chrétien qui achcA-e son sacrifice, qui fait le der- 
nier effort afin de rompre tons les liens de la chair 
et du sang, et ne tient plus à la terre? Ainsi, parmi 
les souffrances et dans les approches de la mort , 
s'épure comme dans un feu l'ame chrétienne; ainsi 
elle se dépouille de ce qu'il y a de terrestre et de 
Wop sensible, même dans les affections les plus in- 
■aocentes; telles sont les grâces qu'on trouve à la 
mort : mais, qu'on ne s'y trompe pas, c'est quand 
on l'a souvent méditée, quand oi|,s'y est long-temps 
préparé par de bonnes œuvres; autrement la mort 



220 ORAISO^^ FUNEBRE 

porte en elle-même on l'insensibilité, ou nn secret 
désespoir, ou, dans ses justes frayeurs, l'image d'une 
péniteQce trompeuse, et enfin un trouble iatal à la. 
piété. ]Mais voici dans la perfection de la charité la 
consommation de l'œuvre de Dieu. Un peu après, 
parmi ses langueurs, et percé de douleurs aiguës, 
lecoura;<enx vieillard se levé, et les bras en haut, 
après avoir demandé la persévérance : « .le ne désire 
« point, dit-il,lafiude mes peines, mais je désire de 
« voir Dieu». Quevois-je ici, chrétiens i* la foi véri- 
table, qui d'un côté ne se lasse pas de souffrir vrai 
caractère d'un chrétien), et de l'autre ne cherche 
plus qu'à se développer de ses téaebres, et, en dissi- 
pant le nuage, se changer en pure lumière et en 
claire vision. O moment heureux ou nous sortirons 
des ombres et des énigmes pour voir la vérité ma- 
nifeste (i) ! Courons-y, mes frères , avec ardeur ; hâ- 
tons-nous de «purifier notre cœur, afin de voir 
« Dieu » (2) , selon la promesse de l'évangile : là est 
le terme du voyage ; ij se finissent les gémissements ; 
là s'achève le travail de la foi, quand elle va pour 
ainsi dire enfanter la vue. Heureux moment, en- 
core une fois ! qui ne te désire pas n'c^t pas chré- 
tien. Après que ce pieux désir est formé par le Saint- 
Esprit dans )e cœur de ce vieillard plein de foi, 



(i) Videmus nunc per spéculum in aenigmate. i Cor. 
c. I 3, V. 11. 

{•?■) Beati mundo corde , quoniam ipsi Deum videbunt. 
Matt. e. 5, V. 6. 



DE MICHEL LE TELLIER. 221 

que reste-t-il, chrétiens, sinon qu'il aille jouir de 
1 objet qu'il aime ? Enfin , prêt à rendre l'ame : « Je. 
n rends grâces à Dieu, dit-il , de voir défaillir mon 
" corps devant mon esprit ». Touché d'un si grand 
bienfait, et ravi de potivoir pousser ses reconuois- 
sancesjusqu'au dernier soupir, il commença l'hymne 
des divines miséricordes : Alisericordias Domini 
in œternum cantaljo {1); " je chanterai, dit-il, 
" éternellement les miséricordes du Seigneur ». Il 
expire en disant ces mots, et il continue avec les 
anges le sacré cantique, lleconnoissez maiatenant 
qne hn perpétuelle modération venoit d'un cœur 
déraché de l'amour du monde, et réjouissez-vous en 
notre Seigneur de ce que riche il a mérité les grâces 
et la récompense de la pauvreté. Quand je considère 
attentivement dans l'évangiLc la parabole, ou plutôt 
l'histoire du mauvais riche, et que je vois de quelle 
sorte Tésas-Christ y parle des fortunés de la terre, 
il nie semble dabord qu'il ne leur laisse aucune es- 
pérance an siècle futur. Lazare , pauvre et couvert 
d'nlcercs, «est porté par les anges au sein d'A- 
'• braham >■ ; pendant que le riche , toujours heureux 
dans cette vie,"CJt eusevelidans lesenfcrs» (2). Voi- 
là un traitement bien différent que Dieu fait à l'un et 
à l'autre. Mais com.ment est-ce que le Fils de Dieu 



(l) PSAL. 88. 

(o.J Factum est autcm ut morerelur œendicus , et por- 
taretur ab angclis iu sinum Abraiioe. Mortuus est autetn et 
dives ; et sepultus est in inferno. Luc. c. 1 6 , v. lo.. 

'9- 



322 ORAISON FUNERRE 

nous en explique la cause? «Le riche, dit-il, a 
« reçu ses biens, et le pauvre ses maux dans cette 
et vie »(i); et de là quelle conséquence! Ecoutez, 
riches, et tremblez: «Et maintenant, poursuit -il, 
« l'un reçoit sa consolation, et l'autre son juste sup- 
o plice » (2). Terrible distinction ! funeste partage 
pour le» grands du monde ! Et toutefois ouvrez les 
yeux, c'est le riche Abraham qui reçoit le pauvre 
Lazare dans son sein; et il vous montre, ô riches 
du siècle , à quelle gloire vous pouvez aspirer 
si , " pauvres en esprit » (3) et détachés de vos biens , 
vous vous tenez aussi prêts à les quitter qu'un 
voyageur empressé à déloger de la lente oii il passe 
une courte nuit. Cette grâce, je le confesse, est rare 
dans le nouveau Testament, où les afflictions et la 
pauvreté des enfants de Dieu doivent sans cesse re- 
présenter à toute ] 'église un Jésus-Christ sur la croix ; 
et cependant, chrétiens. Dieu nous donne quelque- 
■fois de pareils exemples, afin que nous entendions 
qu'on peut mépriser les charmes de la grandeur 
même présente, et que les pauvres apprennent à ne 
désirer pas avec tant d'ardeur ce qu'on peut quit- 
ter avec joie. Ce ministre si lortnné et si détaché 
tout ensemble leur doit inspirer ce sentiment. La 
mort a découvert le secret de ses affaires ; et le pui 



(i) Et dixit il!i Abraham : Fili, recordare qnia rece- 
pisti bona invita tua; et Lazarus simUiter mala, Nunc 
^utem hic consolatur, tuverocruciaris. Luc. c. i6,v.i'u 

(9.) Ibid. 

(3) Beati pauperes spiritu. Matt. c. 5 , v. 3, 



i 



DE MICHEL LE TELLIER. 2a3 

Llîc, rigide censeur des hommes de cette fortune 
et de ce rang, n'y a rien vu que de modéré : on a 
vu ses biens accrus naturellement par un si long ■ 
ministère et par une prévoyante économie ; et ou ne 
fait qu'ajouter à la louange de grand magistrat et 
de sage ministre celle de sage et vigilant père de 
famille, qui n'a pas été jugée indigne des saints pa- 
triarches. Il a donc, à leur exemple, quitté sans 
peine ce qu'il avoit acquis sans empressenwnt : ses 
vrais biens ne lui sont pas ôtés, et sa justice de- 
meure aux siècles des siècles. C'est d'elle que sont 
découlées tant de grâces et tant de vertus que sa der- 
nière maladie a fait éclater. Ses aumônes, si bien 
cachées dans le sein du pauvre , ont prié pour lui ( i ) : 
sa main droite les cachoit à sa main gauche ; et , à la 
réserve de quelque ami qui en a été le ministre ou le 
témoin nécessaire, ses plus intimes confidents les 
ont ignorées; mais le « Père qui les a vues dans le 
«secret lui en a rendu la récompense» (2). Peuples, 
ne le pleurez plus ; et vous qui , éblouis de l'éclat du 
monde, admirez le tranquille cours d'une si longue 
et si belle vie, portez plus haut vos pensées. Quoi 
donc ' quatre-vingt-trois ans passés au milieu des 
prospérités, quand il n'en faudroit retrancher ni 



( I ) Conclade eleemosynam in corde pauperis : et Laec 
pro te exorabit. Kcct. c. 9,9, v, i5. 

{^7.) Te faciente eleemosynam nesciat sinistra tua quid 
faciat dextera tua ... . Et pater tuus , qui videt in abscon - 
dilo, reddet tibi. Matth. c. 6, v. 3, 4- 



«24 ORAISON FUNEBRE 

reofance, où l'iionime ne se conuoît pas , ni les 
maladies, où l'on ne vit point, ni tout le temps 
dont on a toujours tant de sujet de se repeatir, pa- 
roîtront-ils quelque chose à la vue de l'éternité où 
nous nous avançons à si grands pas ? Après ceut 
trente ans de vie, Tacob, amené au roi d'Egypte, 
lui raconte la courte dni'ée de son laborieux pèleri- 
nage, qui n'égale pas les jours de son père Isaac ni 
de son aïeul Abraham (i). Mais ces ans d'Abraham et 
d'Isaac,qui ont fait paroitresi courts ceux de Jacob, 
s'évanouissent auprès de la vie de Sem , que celle 
d'Adam et de Noé efface. Que si le temps comparé 
au temps, la mesure à la mesure, et le terme au 
terme , se réduit à rien ; que sera-ce si l'on compare 
le temps à l'éternité . où il n'y a ni mesure ni terme ? 
Comptons donc comme très court, chrétiens, on 
plutôt comptons conuue uu pur néant tout ce qui 
iinit, puisqu'cnfin , quand on auroit multiplié les 
années au-del;'» de tous les nombres connus, visi- 
blement ce ne sera rien quand nous serons arrivés 
au terme fatal. Mais peut-être que, prêt à mourir, 
on comptera pour quelque chose cette vie de réputa- 
tion, on cette imagination de revivre dans sa famille 
qu'on croira laisser solidement établie.' Qui ne voit, 
mes frères, combien vaines, mais combien courtes 



(i) Re?pondit (Jncob); Dies percgrinatioai? nice 
ceutum lrii;int-a annonim sunt, parvi et mali; et non pci- 
venerunt usque ad dics palrmn meorum, qiiibus perc- 
grinati sunt. Gènes, c. 47 , v. 9. 



DE MICHEL LE TELLIER. 225 

et combien fraoriles sont encore ces secondes vies 
que notre foiblesse nous fait inventer pour couvrir. 
en quelque sorte 1 horreur de la mort I Dormez votre 
sommeil, riches de la terre, et demeurez dans votre 
poussière. Ah .' si quelques générations, que dis-je? 
si quelques années après votre mort vous redeveniez 
hommes, oubliés au milieu du monde, vous vous 
hâteriez de rentrer dans vos lombeaas:, pour ne Toir 
pas votre nom terni, votre mémoire abolie, et votre 
prévoyance trompée dans vos amis , dans vos créatu- 
res , et plus encore dans vos héritiers et dans vos en- 
fants ! Est-ce là le fruit du travail dont vous vous êtes 
consumés sous le soleil, vous amassant un trésor de 
haii^e et de colère éternelle au j ustej ngement de Dieu? 
Sur- tout, mortels, désabusez- vous delapeusée dont 
vous voas flattez, qu'après une longue vie la mort 
vous sera plus douce et plus facile. Ce ne sont pas les 
années, c'est une longue préparation qui vous donne- 
ra de l'assurance; au; remeul un philosophe vous dira 
en vain que vous devez t tre rassasiés d années et de 
jours, et que vous avez assez vu les saisons se re- 
nouveler, et le monde rouler autour de vous; ou 
plutôt que vous vous êtes assez vus rouler vous-mêmes 
et passer avec le monde, la dernière heure n'en sera 
pas moins insupportable , et 1 habitude de vivre ne 
fera qu'en accroitre le désir. C'est de saintes médi- 
tations, c'est de bonnes oeuvres, ce sont ces vérita- 
bles richesses que vous enverrez devant vous au 
siècle futur, qui vous inspireront de la force; et 
c'est par ce moyen que vous a'iermirez votre cou- 
rage. Le vertueux MicJiel le Tclliervous en a donné 
l'exemple ; la sagesse , la fidélité , la justice, la mo- 



226 ORAISO'T rUXEBRE, etc. 

destir" , la prévorance, la pieté , toute la tronpe sa- 
crée des vertus , qni veilloient pour ainsi dire au- 
tour de lui , en ont banni les frayeurs , et ont fait 
dn jour de sa mort le plus beau , le plus triom- 
phant, le plus heureux jour de sa vie. 



FUT DE L OS.USON Ftr^ETîKE DE JUCHEE EE TtELIER. 



ORAISON FUNEBRE 

DE LOUIS DE BOURBOIV, 

PRINCE DE CONDÉ, 

Prononcée en l'cglisc de Notre-Dame de Paris, 
le dixième jour de mars 1687. 

Domiuus tecum , virorum ^ol•li^siIne.... Vade in bac 
fortitudiue tua Ego oro tecum. 

Le Seigneur est avec vous , ô le plus courageux de tous 
les liomines ! Allez avec ce courage dont vous êtes rem- 
pli. Je serai avec tous. Juges, c. 6,v. i2,i4ji6. 



Mo. 



SEIGNEUR (1), 



Aa moment que j'ouvre la bouche pour célébrer 
la gloire immortelle de Louis de Bourbon , prince 
de Condé, je me sens également confondu et par la 
grandeur du sujet , et , s'il m'est permis de l'avouer, 
par l'inutilité du travail. Quelle partie du monde 
habitable n'a pas ouï les victoires du prince de 
Condé, et les merveilles de sa vie.' on les raconte 
par-tout ; le François qui les vante n'appi-eud rien 



( I ) il. le Prince, Clk du déiuut de Coudé. 



«28 ORAISON FUNEBRE 

à l'étranger; et quoi que je puisse aujourd'hui voa« 
eu rapporter, toujours préveau par vos pensées, 
j'aurai encore à répondre au secret reproche que 
TOUS me ferez d'être demeure beaucoup au-dessous. 
Nous ne pouvons rien , foibles orateurs , pour la 
gloire des âmes extraordinaires : le Sage a raison 
de dire , que « leurs seules actions les peuvent 
•■■ louer " (i) : toute autre louange languit auprès des 
grands noms; et la seule simplicité d'un récit fidèle 
pourroit soutenir la gloire du prince de Condé. Mais 
en attendant que l'histoire, qui doit ce récit aux siè- 
cles futurs , le fasse paroître, il faut satisfaire comme 
nous pourrons à la reconnoissance publique et aux 
ordres du plus grand de tous les rois. Que ne doit 
point le royaume à un prince qui a honoré la nraisou 
de France, tout le nom françois, son siècle, et pour 
ainsi dire l'humanité tout entière? Louis-le-Grarsd 
est entré lui-même dans ces sentiments : après avoir 
jjleuré ce grand homme et lui avoir donné par ses 
larmes au milieu de toute sa cour le plus glorieux 
éloge qu'il put recevoir, il assemble dans uu temple 
si célèbre ce que son royaume a de plus auguste 
pour y rendre des devoirs publics à la mémoire de 
ce prince ; et il veut que ma foible voix anime toutes 
ces tristes représentations et tout cet appareil fu- 
nèbre. Faisons donc cet effort sur notre douleur. 
Ici un plus grand objet et plus digne de cette chaire 
se présente à ma pensée : c'est Dieu qui fait les gucr- 



(i) Laudsnt eam in portis opéra ejus. Prot. c. 3i, 
T. 3i. 



DE LOUIS DE BOURBON. 229 

riers elles conquérants. «C'est vous, lui disoit Da- 
« vid, qui avez instruit mes mains à comLiattre , et 
« mes doigts à tenir l'épée >' (i). S'il inspire le cou- 
rage, il ne donne pas moins les autres grandes qua- 
lités naturelles et surnaturelles et da coeur et de 
l'esprit. Tout part de sa puissante maiu : c'est lui 
qui envoie du ciel les généreux sentiments, les sa- 
ges conseils, et toutes les bonnes pensées ; mais il 
veut que nous sachions distinguer entre les dons 
qu'il abandonne à ses ennemis et ceux qu'il réserve 
à ses serviteurs. Ce qui distingue ses amis d'a^-ec 
tous les autres c'est la piété , jusqu'à ce qu'on ait 
reçu ce don du ciel tous les antres non seulement 
ne sont rien, mais encoirs tournent en ruine à ceux 
qui en sont ornés: sans ce don inestimable de la piété, 
que seroit-ce que le prince de Condé avec tout ce 
grand coeur et ce grand génie.'' Non , mes frères , si 
la piété n'avoit comme consacré ses autres vertus, 
ni ces princes ne trouveroieut aucun adoucissement 
à leur douleur, ni ce religieux pontife aucune con- 
fiance dans ses prières, ni moi-même aucuu soutien 
aux louanges que je dois à uu si grand homme. 
Poussons donc à bout la gloire humaine par cet 
exemple ; détruisons l'idole des ambitieux ; qu'elle 
tombe anéantie devant ces autels. Mettons ensemble 
aujourd'hui (car nous le pouvons dans un si noble 
sujet) toutes les plus belles qualités d'une excel- 
lente nature; et, à la gloire de la vérité, montrons 



(i) Eenedictus Dominus Deus meus, qui docetmanus 
mca.sadpix-liuui, etdJ^itosmcojadbLiium. Pis. «45, v. i. 

20 



23o ORAISON FUNEBRE 

dans un prince admiré de tout l'univers, que ce qui 
l'ait les liéros , ce qui porte la gloire du inoude jub- 
qu'au comble; valeur, niagnauimité , bo;ité uatu- 
rclle ; voilà pour le cœur; vivacité , péaétratiou, 
grandeur , et sublimité de génie ; voilà pour l'es- 
prit ; ne seroient qu'une illusion, si la piété ne s'y 
étoit jointe; et enlin que la piété est le tout de 
l'homme. C'est, messieurs, ce que vous verrez dans 
la vie éternellemeut ruéuiorable de très baat et très 
puissant prince Louis de Bourbou, prince de Condé, 
premier prince du sang. 

Dieu nous a révélé que lui seul fait les conqué- 
rants , et que seul il les fait servir à ses desseins. 
Quel autre a fait un Cyrus , si ce n'est Dieu qui l'a- 
voit nommé dciix cents ans avant sa naissance dans 
les oracles d'Isaie.^ Tu n'es pas encore, lui disoit- 
il , «t mais je te vois , et je l'ai nommé par ton nom : 
<i tu t'appelleras Cyrus. .le marcherai devant loi 
« dans les combats ; à ton approche je mettrai les 
« rois en fuite; je briserai les portes d'airain. C'est 
« moi qui étends les cieux, qui soutiens la terre, qui 
» nomme ce quin'est pascommecequiest»(i) ;c"est- 



(i) Haec dicit Cliristo meoCjro, cujus apprebendi 
dexteram.... Ego ante te ibo : et gloriosos ten;e Luini- 
liabo : portas œreas conteram , et vectes ferreos conirin- 
gam..,. Ut scias quia ego Dominas, qui voco nomcn 
tuum.... Vocavi te nomine tuo.... Accinxi te, et non 

cojnovistime Ego Dominus, et non est aitei', formans 

lucem, et creaus teiiebras, facieus pacem , et creaus 
malum : ego Dominus, facicns omnia liaec,etc. IsAi. 
C. 45, V. I, 2, 3, 4, 7. 



DE LOUIS DE BOURBON. 23i 

à-dire c'est moi qui fais tout et moi qui vois , dès 
rétemité, tout ce que je fais. Quel autre a pu for- 
mer nu Alexandre, si ce n'est ce même Dieu qui 
eu a fait voir de si loin et par des figures si vives 
l'ardeur indomtable à son prophète Daniel ? « Le 
« voyez-vous , dit-il , ce conquérant ; avec quelle 
« rapidité il s'élève de l'occident comme par bonds, 
« et ne touclie pas à terre » (i) ? Semblable , dans 
S's sauts hardis et dans sa légère démarche, à ces 
animaux vigoureux et bondissants , il ne s'avance 
que par vives et impétueuses saillies , et n'est arrêté 
ni par montagnes ni par précipices. Déjà le roi de 
Perse est entre ses mains ; «à sa vue il s'est animé; 
M efff.ratits est in eum , dit le prophète ; il l'abat , 
« il le foule aux pieds: nul ne le peut défendre des 
« coups qu'il lui porte, ni lui arracher sa proie» (2). 
A n'entendre que ces paroles de Daniel , qui croi- 
riez-vous voir, messieurs, sons cette figure, Alexan- 
dre, ou le prince de Condé? Dieu donc lui avoit 
donné cette indomtable valeur pour le salut delà 
France durant la minorité d'un roi de quatre ans. 
Laissez-le croifre ce roi chéri du ciel , tout cédera à 
«es exploits : supérieur aux siens comme aux enne- 
mis , il saura, tantôt se servir, tantôt se passer de 



(l) V<>niebat ab occidente super faciem totius terrœ, 
et non tangtbat tcrram. Dan. c. 8 , v. 5. 

('') Lt currit ad eum in impelu fortitudinis su.t ; cùm- 
qiie appi opinquasset prope arietcm , efferatus est ia 

eum, et prrcussit arietem cùmque eum misisset iu 

terram , conculcavit , et nemo quLbat liberare arietem de 
manuejiis. Isio. v. 6,7. 



232 ORAISON FUNEBRE 

ses pins fameux capitaines ; et seul, sons la main de 
Dieu, qui sera continuellement à son secours, on 
le verra l'assuré rempart de ses états. Mais Dieu 
avoit choisi le duc d'Enguien pour le défendre dans 
son enfance. Aussi vers les premiers jours de son 
règne , à l'âge de vingt-deux ans, le duc conçut un 
dessein où les vieillards expérimentés ne purent 
atteindre; mais la victoire le justifia devant Rocroy. 
L'armée ennemie est plus forte, il est vrai; elle est 
composée de ces vieilles baudes wallones, italiennes, 
et espagnoles, qu'on n'avoit pu rompre jusqu'alors ; 
mais pour combien falloit-il compter le courage 
qu'iu.spiroient ànos troupeslebesoinjoressaut del'é- 
tat, les avantages passés, et un jeune prince du sang 
qui portoit la victoire dans ses yeux.** Don Fran- 
cisco de Mellos l'attend de pied ferme; et sans pou- 
voir reculer, les deux généraux et les deux armées 
sembloient avoir voulu se renfermer dans des bois 
et dans des marais , pour décider leur querelle , 
comme deux braves en champ clos. Alors que ne 
vit-on pas.f* Le jeune prince parut un autre homme: 
touchée d'un si digne objet , sa grande ame se dé- 
clara tout entière ; son courage croissoit arec les 
périls, et ses lumières avec son ardeur. A la nuit 
qu'il fallut passer en présence des ennemis, comme 
un vigilant capitaine , il reposa le dernier, mais ja- 
mais il ne reposa plus paisiblement. A la veille d'un 
si grand jour et dès la première bataille il est 
tranquille, tant il se trouve dans son naturel; et on 
sait que le lendemain à l'heure marquée il fallut 
réveiller d'un profond sommeil cet autre Alexan- 
dre. Le voyez-vous comme il vole, ou à la Tictoire, 



TE LOUIS DE BOUPcROX. 2^3 

on à la mort? Anssitôt qu'il eut porté de rang en 
raag Tarde nr dont il étoit animé, on le vit presque en 
même temps pousser l'aile droite des ennemis, sou- 
tenir la nôtre ébranlée , rallier le François à demi 
vaincu, mettre en fuite l'Espagnol victorieux, por- 
ter par-totit la teneur , et étonner de ses regards 
étincelauts ceux qui échappoient à ses coups. Iles- 
toit cette redoutable infanterie de l'armée d'Espagne, 
dont les gros bataillons serrés , semblables à autant 
de tours, cjais à des tours qui sanroient réparer 
leurs breclus, demeuroient inébranlables au milieu 
de tout le reste eu déroute , et lancoient des feux 
de toutes parts. Trois fois le jenne vainqueur s'ef- 
força de rompre ces intrépides combattants , trois 
fois il fut rep onssé par le valeureux comte de Fon- 
taines, qu'on, voyoit porté dans sa chaise, et, malgré 
ses infirmités, montrer qu'une ame guerrière est 
maîtresse du oorps qu'elle anime ; mais enfin il faut 
céder. C'est eu vain qu'à travers des bois, avec sa 
cavalerie toute fraîche, Bck j^récipite sa marche pour 
tomber sur noi. soldats épuisés ; le prince l'a pré- 
veau , les bataillons enfoncés demandent quartier : 
mais la victoire va devenir plus terrible pour le duc 
d'Enguieu que ,1e combat. Pendant qu'avec un air 
assuré il s'avanjce pour recevoir la parole de ces 
braves gens, cens -ci, toujours en garde, craignent la 
surprise de quelque nouvelle attaque ; leur effroya- 
ble décharge met les nôtres en furie ; on ne voit plus 
que carnage ; le sa?ig enivre le soldat, jusqu'à ce que 
le grand prince , (jui ne put voir égorger ces lions 
comme de timides brebis , calma les courages émus, 
et joignit au plaisir de vaincre celui de pardonner. 

ao. 



23/, ORAISON FUISEBRE 

Quel fut alors rétonnemant de ces vieilles troapes 
et de leurs braves officiers, lorsqu'ils vii'ent qu'il 
n'y avoit plus de salut pour eux qu'entre les bras 
du vainqueur! de quels yeux regardèrent -ils le 
jeune prince , dont la victoire avoit relevé la baute 
contenance , à qui la clémence ajoutoit de nouvelles 
grâces! Qu'il eût encore volontiers sauvé la vie an 
brave comte de Fontaines ! mais il se trouva par 
terre parmi ces milliers de morts dont l'Espagne 
sent encore la perte. Elle ne savoit pas qne le prince 
qui lui fit perdre tant de ses vieux régiments à la 
journée de Rocrov en devoit achever les restes dans 
les plaines de Lens. Ainsi la première victoire fut 
le gage de beaucoup d'autres. Le prince fléchit le 
genou, et dans le champ de baiaillc il rend au Dieu 
des armées la gloire qu'il lui envovoit ; là on célébra 
Rocrov délivré , les menaces d'an redoutable ennemi 
tournées à sa honte , la régence affermie, la France 
en repos , et un règne , qui devoit être si beau , com- 
mencé par un si heureux présage. L'armée com- 
mença l'action de grâces ; tonte la Fr*nce suivit ; on 
y élevoit jusqu'au ciel le coup d'essa.i du duc d'En- 
gaien: c'en seroit assez pour illustrer une autre vie 
que la sienne, mais pour lui c'est If premier pas de 
sa course. 

Dès cette première campagne, iprès la prise de 
Thionville, digne prix de Ja victoire de Rocrov, il 
•passa pour un capitaine éj;alement redoutable dans, 
les sièges et dans les batailles. Mais voici dans uu 
jeune prince victoriens quelque chose qui n'est 
pas moins beau que la victoire. La cour qui lai 
préparoit à son anivée les apploudissements qu'il 



DE LOUIS DE BOURBON. aS,? 

méritoit fut surprise de la mauiere dont il les 
reçut. La reine régente lui a témoigné que le roi 
étoit content de ses services : c'est dans la bouche 
du souverain la digne récompense de ses travaux. Si 
les autres osoicnt le louer, il repoussoit leurs 
louanges comme des offenses , et indocile à la flat- 
terie , il en craignoit jusqu'à l'appareuee : telle étoit 
la délicatesse, ou plutôt telle étoit la solidité de ce 
prince. Aussi avoit-il pour maxime ( écoutez; c'est 
la maxime qui fait les grands hommes) : Que dans 
les grandes actions il faut uniquement songer à 
Lien faire , et laisser venir la gloire après la vertu : 
c'est ce qu'il inspiroit aux autres; c'est ce qu'il 
suivoit lui-même. Ainsi la fausse gloire ne le ten- 
toit pas; tout tendoit au vrai et au grand. Delà 
vient qu'il mettoit sa gloire dans le service du roi 
et dans le bonheur de l'état; c'étoit là le fond de 
son cœur; c'étoient ses premières et ses plus chères 
inclinations. La cour ne le retint guère, quoiqu'il 
en fût la merveille; il falloit montrer par-tout, et 
à l'Allemagne comme à la Flandre, le défenseur 
intrépide que Dieu nous donuoit. Arrêtez ici vo« 
regards : il se prépare contre le prince quelque 
chose de plus formidable qu'à llocroy ; et , pour 
éprouver sa vertu, la guerre va épuiser toutes ses 
inventions et tous ses efforts. Quel objet se pré- 
sente à mes yeux.' ce ne sont pas seulement des 
hommes à combattre , ce sont des montagnes in- 
accessibles : ce sont des ravines et des précipices 
d'un côté; c'est de l'autre un bois impénétrable, 
dont le fond est un marais, et, derrière des ruis- 
seaux, de prodigieux retranchements: ce sont par- 



236 ORAISON FU:>'Er>rtE 

tout des forls élevés, et des forêts abattues qui 
traversent des chemins affreux; et an-dedans c'est 
Merci avec ses braves Bavarois enflés de tant de 
succès et de la prise de Fribourg ; Merci qu'on ne 
rit jamais reculer dans les combats; Merci que le 
prince de Condé et le vigilant Turenne n'ont jamais 
surpris dans un mouvement irrégulier, et à qui 
ils ont rendu ce grand témoignage, que jamais il 
n'avoit perdu tin seul moment favorable, ni man- 
qué de prévenir leurs desseins, comme s'il eûit as- 
sisté à leurs conseils. Ici donc durant huit jours , 
et à quatre attaques différentes, on vit tout ce 
qu'on peut sonteuir et entreprendre à la guerre. 
TS'os troupes semblent rebutées autant par la ré- 
sistance des ennemis que par leffroyable disposi- 
tion des lieux, et le prince sévit quelque temps 
comme abandonné. Mais, comme un autre M.".- 
chabée, «son bras ne l'abandonna pas, et son 
n courage irrité par tant de périls vint à son se- 
n cours » (i). On ne l'eut pas plutôt vupied à terre 
forcer le premier ces inaccessibles hauteurs, que 
son ardeur entraîna tout après elle. Merci voit sa 
perte assTuée; ses meilleurs régiments sont défaits; 
la nuit sauve les restes deson armée. ]Mai3 que des 
pluies excessives s'y joignent encore, afin que 
nous avons à la fois, avec tout le courage et tout 
l'art, toute la nature à combattre. Quelque avantage 
que prenne un ennemi habile autant que hardi , 



[ i) Salvavit mibi brachium meure , et indignaHo me.» 
îpsa auxiliata est mibi. Isa. c. 63, v. 5. 



DE LOUIS DE P.OURBON. _^ 237 
et dans quelque affreuse montagne qu'il se re- 
trauclic de nouveau, poussé de tous côtés, il faut 
qu'il laisse eu proie au duc d'Enguien, non seu- 
lement son canon et son bagage , mais encore 
tous les environs du Rhin. A'oyez comme tout s'é- 
branle : Pbilisbourg est aux abois en dix jours, 
malgré l'hiver qui approche ; Philisbourg , qui tint 
si long-temps le Rhin captif sous nos lois, et dont 
le plus grand des roîs a si glorieusement réparé 
la perte. Worms, Spire, Maience, Landau, vingt 
autres places de nom ouvrent leurs portes; Merci 
ne les peut défendre, et ne paroit plus devant son 
vainqueur: ce n'est pas assez; il faut qu'il tombe 
à ses pieds , digne victime de sa valeur ; Nordlingue 
en verra la chute; il y sera décidé qu'on ne tient 
non plus devant les François en Allemagne qu'en 
Flandre, et on devra tous ces avantages au même 
prince. Dieu, protecteur de la France et d'un roi 
qu'il a destiné à ses grands ouvrages, l'ordonne 
ainsi. 

Par ces ordres, tout paroissoit sûr sous la con- 
duite du duc d'Enguien; et sans vouloir ici achever 
le jour à vous marquer seulement ses autres ex- 
ploits, vous savez, parmi tant de fortes places 
attaquées, qu'il n'y en eut qu'une seule qui put 
échapper à ses mains, encore releva-t-elle la gloire 
du prince. L'Europe, quiadmiroit la divine ardeur 
dont il étoit animé dans les combats , s'étonna qu'il 
eu fût le maitre, et, dès l'âge de vingt-six ans, 
aussi capable de ménager ses troupes que de les 
ponsser dans les hasards, et de céder à la fortune, 
que de la faire servir à ses desseins. Nous le vimes 



23S ORAISO^' FUNEBRE 

par-tout aillenrs comme wn de ces hommes extra- 
ordinaires qui forcent tous les obstacles. La promp- 
titude de son action ne donnoit pas le loisir de la 
traverser; e"est là le caractère des conquérants. 
Lorsque David, nn si grand guerrier, déplora la 
mort de deux fameux capitaines qu'on venoit de 
perdre, il leur donna cet éloge : < Plus vîtes que les 
^ aigles, plus couragenx que les lions» (i). C'est 
l'image du prince que nous regrettons: il paroit en 
un moment comme un éclair dans les pavs les pins 
éloignés; on le voit en même temps à toutes les 
attaques, à tons les quartiers. Lorsqu'occnpé d'na 
côté il envoie reconnoître l'autre, le diligent ■of- 
ficier qui porte ses ordres, s'étonne d'être prévenu, 
et tronve déjà tout ranimé j)ar la présence du 
prince: il semble qu'il se multiplie dans une ac- 
tion: ni le fer ni le fen ne l'arrcteut. Il n'a pas 
besoin d'armer cette tète qu'il expose à tant de 
périls; Dieu lui est une armure plus assurée; les 
coup.« semblent perdre leur force en l'approchant, et 
Liisser senlemcnt sur Ini des marques de son courage 
et de la protection du ciel. ÎN e lai dites pas que la vie 
d'nn premier prince du sang, si nécessaire à l'état, 
doit être épargnée ; il repond qu'un prince dn sang , 
plus intéressé par sa naissance à la gloire du roi et 
de la couronne, doit dans le besoin de l'état être 
dévoué plus qne tous les autres pour en relever 
l'éclat. Après avoir fait sentir aux ennemis, durant 



Cl) Aquiiis velociores , Iconibns fortiorcî. a Rrs, 
V:. I , V. o/i. 



DE LOUIS DE BOURBON. 239 

tant d'armées , l'inviiicible puissance du roi , s'il fal- 
lut agir au-dedans pour la soutenir, je dirai tout en ua 
mot, il lit respecter la régente; et puisqu'il faut une 
fois parler de ces clioses dont je voudrois pouvoir me 
taire éternelleuient, jusqu'à cette fatale prison, il 
n'avoit pas seulement songé qu'on put rieu attenter 
contre l'état; et dans son plus grand crédit, s'il 
souhaitoit d'obtenir des grâces, il soukaitoit encore 
plus de les mériter. C'est ce qui lui faisoit dire (je 
puis bien ici répeter devant ces autels les paroles 
que j'ai recueillies de sa bouche, puisqu'elles mar- 
quent si bien le fond de sou cœur) : il disait doue , 
en pa4-laut de cette prison malheureuse , qu'il y , 
étoit entré le plus innocent de tous les hommes , 
et qu'il en étoit sorti le plus coupable. « Uélas ! 
« poursuivoit-il, je ne respirois que le service da 
u roi, et la grandeur de l'état)-.' Ou resscntoit dans 
ses paroles un regret sincère d'avoir été poussé si 
loin par ses malheurs. Mais sans vouloir excuser 
ce qu'il a si hautement condamaé lui-iiicme , d.soiiS 
pour n'en parler jamais, que, comme dans la 
gloire éternelle les fautes des saints péaileuts, 
couvertes de ce qu'ils ont fait pour les réparer et 
de l'éclat infini de la divine miséricorde, ne pa- 
roissent plus; ainsi dans d*> fautes si siucèremeut 
reconnues, et dans la suite si gloiieusemeat répa- 
rées par de lldeles sei-^iccs, il ne faut plus regarder 
que l'humble reconnoissance du priiice qui s'eu 
repentit, et la clémence du grand roi qui les oublia. 
Que s'il est entia entraîne dans ces guerres in- 
fortunées , il y aura du moins cette gloire de n'avoir 
pas laissé avilir la grandeur de sa maison chez les 



a4o ORAISON FUNEBRE 

étraagers. Malgré la majesté de l'empire , malgré 
la fierté de l'Autriche, et les couronnes hérédi- 
taires attachées à cette maison, même dans la bran- 
che qui domine en Allemagne, réfugié à Namur , 
soutenu de son seul courage et de sa seule réputa- 
tion, il porta si loin les avantages d'uu prince de 
France, et de la première maison de l'univers, que 
tout ce qu'on put obtenir de lui fut qu'il consentit 
de traiter d'égal avec l'archiduc, quoique frère de 
l'empereur et fils de tant d'empereurs, à condition 
qu'eu lieu tiers ce prince feroit les honneurs des 
Pays-Bas. Le même traitement fut assuré au duc 
d'Enguien, et la maison de France garda son rang 
sur celle d'Autriche jusque dans Bruxelles. JUais 
voyez ce que fait faire un vrai courage, fendant 
que le prince se soulenoit si hautement avec l'ar- 
chiduc qui dominoit, il rendoit au roi d'Angle- 
terre et au duc d'York, maintenant un roi si fameux, 
malheureux alors, tous les honneurs qui leur ctoient 
dus, et il apprit enfin à l'Espagne trop dédaigneuse 
quelle étoit celte majesté que la mauvaise fortune 
ne pouvoit ravir à de si grands princes. Le reste 
de sa conduite ne fut pas moins grand. Parmi les 
difficultés que ses intérêts apportoient au traité 
des Pyrénées, écoutez quels fur«nt ses ordres, et 
voyez si jamais un particulier traita si noblement 
ses intérêts. 11 mande à ses agents dans la confé- 
rence qu'iln'est pas juste que la paix de la chrétienté 
soit retardée davantage à sa considération; qu'on 
ait soin de ses amis; et pour lui , qu'on lai laisse 
suivre sa fortune. Ah! qaelle grande victime se 
«ocrlfie au bien public ! Mais quand les choses 



DE LOUIS DE BOURBON. 241 

cliangereut, et que l'Espagne lui voulut donner ou 
Cambrai et ses environs , ou le Luxembourg en 
pleine souveraineté , il déclara qu'il préféroit à 
tous ces avantages, et à tout ce qu'on pouvoit ja- 
mais lui accorder de plus grand, quoi? sou devoir 
et les bonnes grâces durci: c'est ce qu'il avoit 
toujours dans le cœur; c'est ce qu'il répétoit sans 
cesse au duc d'Enguien. Le voilà dans son naturel : 
la France le vit alors accompli par ces derniers 
traits, et avec ce je ne sais quoi d'achevé qjie les 
malheurs ajoutent aux grandes vertus; elle le revit 
dévoué plus que jamais à l'état et à son roi. Mais, 
dans ses premières guerres, il n' avoit qu'une seule 
vie à lui offrir; maintenant il en a une autre qui 
lui est plus chère que la sienne. Après avoir à sou 
exemple glorieusement achevé le cours de ses étu- 
des , le duc d'Enguien est prêt à le suivre dans les 
combats. Non content de lui enseigner la guerre, 
comme il a fait jusqu'à la fin par ses discours, le 
prince le mené aux leçons vivantes et à la pratique. 
Laissons le passage du Rhin, le prodige de notre 
siècle et de la vie de Louis-le-Grand. A la journée 
de Senef, le jeune duc, quoiqu'il commandât, 
comme il avoit déjà fait en d'autres campagaes, vient 
dans les plus rudes épreuves apprendre la guerre 
aux côtés du prince son père : au milieu de tant de 
périls, il voit ce grand prince renversé dans un 
fossé, sous un cheval tout en sang. Pendant qu'il 
lui offre le sien, et s'occupe à relever le prince 
abattu, il est blessé entre les bras d'un père si 
tendre, sans interrompre ses soins, ravi de satis- 
faire à la fois à la piété et à la gloire. Que pouvoit 



24a ORAISON FUNEBRE 

penser le prince, si ce n'est que, pour accomplir 
les plus graniles choses, rien ne mauqueroit à ce 
digne fils que les occasions? Et ses tendresses se 
redoubloient arec son estime. 

Ce n'étoit pas seulement pour un fils, ni pour 
sa famille, qu'il avoit des sentiments si tendres: 
je l'ai vu ( et ne croyez pas que j'use ici d'exagé- 
ration) ; je l'ai vu vivement ému des périls de ses 
amis; je l'ai vu, simple et naturel, changer de 
visage au récit de leurs infortunes , entrer avec eux 
dans les moindres choses comme dans les pins im- 
portantes; dans les accommodements, calmer les 
esprits aigris avec une patience et une doucenr 
qu'on n'auroit jamais attendue d'une humeur si 
vive ni d'une si haute clévat^ion. Loin de nous les 
héros sans humanité ! ils pourront bien forcer les 
respects et ravir l'admiration, comme font tous 
les objets extraordinaires; mais ils n'auront pas les 
coeurs. Lorsque Dieu forma le cœur et les en- 
trailles de l'homme, il y uiit premièrement la bonté 
comme le propre caractère de la nature divine , et 
pour être comme la marque de cette main bien- 
faisante dont nous sortons. La bonté devoit donc 
faire comme le fond de notre cœur , et devoit être 
en même temps le premier attrait que nous aurions 
en nous-mêmes pour gagner les autres hommes. La 
, grandeur qui vient par-dessus, loin d'affoiblir la 
bonté, n'est faite que pour l'aider à se communi- 
quer davantage, comme une fontaine publique 
qu'on élevé pour la répandre. Les cœurs sont à ce 
prix; et les grands, dont la bonté n'est pas le 
partage, par nue juste punition de leur dédaigneuse 



DE LOUIS DE BOURBO^■. 243 

InsensILillté , demenreront privés éternellement da 
plus grand bien de la vie humaine, c'est-à-dire des 
douceurs de la société. Jamais homme ne les goûta 
mieux que le prince dont nous parlons : jamais 
homme ne craignit moins qne la familiarité blessât 
le respect. Est - ce là celui qui forcoit les villes 
et qui gagnoit les batailles ? Quoi ! il semble 
avoir oublie ce haut rang qu'on lui a vu si bien 
défendre ! Ilecounoisscz le héros qui , toujours égal 
à lui-même, sans se hausser pour paroitre grand, 
sans s'abaisser pour être civil et obligeant, se trouve 
naturellemeut tout ce qu'il doit être envers tous les 
hommes : comme un fleuve majestueux et bien- 
faisant , qui porte paisiblement dans les villes l'a- 
bondance qu'il a répandue dans les campagnes en 
les arrosant , qui se donne à tout le monde, et ne 
s'élève et ne s'enfle que lorsqn'avec violence on 
s'oppose à la douce pente qui le porte à continuer 
*on tranquille cours. Telle a été la douceur et telle 
a été la force du prince de Condé. Avez-vous un 
secret important.^ versez- le hardiment dans ce 
noble cœur; votre affaire devient la sienne par la 
confiance. Il n'y a rien de pins inviolable pour ce 
priuce que les droits sacrés de l'amitié. Lorsqu'on 
lui demande une grâce, c'est lui qui paroît l'obli- 
gé; et jamais on ne vit de joie ni si vive ni si 
naturelle que celle qu'il ressentoit à faire plaisir. 
Le premier argent qu'il reçut d'Espagne avec la 
permission du roi , malgré les nécessités de sa 
maison épuisée, fut donné à ses amis, encore 
qu'après la paix il n'eût rien à espérer de leur se- 
cours ; et quatre cent mille écas distribués par se» 



244 ORAISON FUNEBRE 

ordres firent voir (chose rare dans la vie hnmaine) 
la reeounoissancc aussi rive dans le prince de 
Condé, que l'espérance d'engager les hommes l'est 
dans les autres. Avec lui la vertu eut toujours son 
prix; il la louoit jusque dans ses ennemis. Toutes 
les fois qu'il avoit à parler de ses actions, et même 
dans les relations qu'il envoyoit à la cour, il van- 
toit les conseils de l'un, la hardiesse de l'autre; 
chacun avoit son rang dans ses discours; et parmi 
ce qu'il donnoit à tout le monde, on ne savoit où 
placer ce qu'il avoit fait lui-même. Sans euvie, 
sans fard, sans ostentation, toujours grand dans 
l'action et dans le repos, il parut à Chantilly 
comme à la tête des troupes. Qu'il embellît cette 
magnifique et délicieuse maison, ou bien qu'il 
munît un camp au milieu du pays ennemi , et qu'il 
fortifiât une place ; qu'il marchât avec une armée 
parmi les périls, ou qu'il conduisit ses amis dans 
ces superbes allées au brait de tant de jets-d'ean 
qui ne se taisoient ni jour ni nuit : c'étoit toujours le 
même homme, et sa gloire le suivoit par-tout. Qu'il 
est beau, après les combats et le tumulte des armes, 
de savoir encore goiiter ces vertus paisibles et cette 
■gloire tranquille qu'on n'a point à partager avec 
le soldat non plus qu'avec la fortune; où tout 
charme, et rien n'éblouit; qu'on regarde sans être 
étourdi ni par le son des trompettes, ni par le 
bruit des canons, ni par les cris des blessés; où 
l'homme paroît tout seul aussi grand, aussi respec- 
té, que lorsqu'il donne des ordres, et que tout 
jnarche à sa parole ! 

Venons maintenant aux qualités de l'esprit; et 



DE LOUIS DE BOURBON. 245 

puisque, pour notre mallieur, ce qu'il y a de plus 
fatal à la vie humaine, c'est-à-dire l'art militaire, 
est en même temps ce qu'elle a de plus ingénieux et 
de plus habile, considérons d'abord par cet endroit 
le grand génie de notre prince: et, premièrement, 
quel général porta jamais plus loin sa prévoyance? 
C'étoit une de ses maximes, qu'il falloit craindre 
les enuemla de loin pour ne les plus craindre de 
près, et se réjouir à leur approche. Le vovez-vous 
comme il considère tous les avantages qu'il peut ou 
donner ou prendre .■' avec quelle vivacité il se met 
dans l'esprit eu un moment les temps, les lieux, 
les personnes, et non seulement leurs intérêts et 
leurs talents, mais encore leurs humeurs et leurs 
caprices ! Le voyez-vous comme il compte la cava- 
lerie et l'infanterie des ennemis, par le naturel des 
pays ou des princes confédérés? Rien n'échappe à 
sa prévoyance. Avec celte prodigieuse compréhen- 
sion de tout le détail et du plan universel de la 
guerre, on le voit toujours attentif à ce qui sur- 
vient; il tire d'un déserteur, d'un transfuge, d'un 
prisonnier, d'un passant , ce qu'il veut dire , ce qu'il 
veut taire, ce qu'il sait, et pour ainsi dire ce qu'il ne 
sait pas: tant il est sûr dans ses conséquences! Se* 
partis lui rapportent jusqu'aux moindres choses; 
on l'éveille à chaque moment; car il tenoit .encore 
pour maxime, qu'un habile capitaine peut bien 
être vaincu, mais qu'il ne lui est pas permis d'être 
surpris : aussi lui devons-nous cette louange qu'il 
ne l'a jamais été. A quelque heure et de quelque 
côté que viennent les ennemis, ils le trouvent ton- 
jours sur ses gardes, toujours prêt à fondre sur 



246 ORAISON FUNEBRE 

eitx, et à prendre ses avantages: comme une aigle 
qa'on voit toujours, soit qu'elle vole au milieu des 
airs, soit qu'elle se pose sur le liant de quelque ro- 
cher, porter de tous côtés des regards perçants, et 
tomber si sûrement sur sa proie qu'où ne peut éviter 
ses ongles non plus que ses veux. Aussi vifs étoient 
les regards, aussi vite et impétueuse étoit l'attaque, 
aussi fortes et inévitables étoient les mains du 
prince de Condé. En son camp on ne connoit point 
les vaines terreurs , qui fatiguent et rebutent plus 
que les véritables : toutes les forces demeurent en- 
tières pour les vrais périls : tout est prêt au premier 
signal; et, comme dit le prophète: «Tontes les 
cr flèches sont aiguisées, et tous les arcs sont ten- 
« dus » (t). En attendant on repose d'un sommeil 
tranquille, comme on feroit sous son toit ou dans 
son enclos. Que dis-je qu'on repose? à Piéton, prés 
de ce corps redoutable que trois puissances réunies 
avoient assemblé , c'ctoient dans nos troupes de con- 
tinuels divertissements : toute l'armée étoit eu joie ; 
et jamais elle ne sentit qu'elle fut plus foible que 
celle des ennemis. Le prince par son campement 
avoit mis en sûreté, non seulement toute notre 
frontière et tontes nos places , mais encore tous nos 
soldats: il veille, c'est assez. Enfin l'ennemi dé- 
campe ; c'est ce que le prince attendoit. Il part à ce 
premier mouvement: déjà l'armée hollandoise avec 
ses superbes étendards ne lui échappera pas; t-nit 



(i) Sagitta» pjusacntae, et omnes arcus cjgs cstcnti. 
Is^. c. 5, V. aS. 



DE LOUIS DE BOURBON. 247 

na^e dans le sang, tout est en proie: mais Dieu 
sait donner des bornes aux plus beaux desseins. Ce- 
pendant les ennemis sont pousses par-tout; Oude- 
narde est délivrée de leurs mains: pour les tirer 
eux-mêmes de celles du prince, le ciel les couvre 
d'un brouillard épais: la terreur et la désertion se 
mettent dans leurs troupes ; on ne sait plus ce qu'est 
devenue cette formidable armée. Ce l'ut alors que 
Louis, qui, après avoir achevé le rude siège de 
Besancon, et avoir encore nue fois réduit lal'rancbc- 
Comté avec une rapidité iuouie, étoit revenu tout 
brillant de gloire pour profiter de l'action de ses 
armées de Flandre et d'Allemagne, commanda ce 
détachement qui Ht en Alsace les merveilles que 
vous savez, et parut le plus grand de tous les 
hommes, tant par les prodiges qu'il avoit faits en 
personne, que par ceux qu'il Ht faire à ses gé- 
néraux. 

Quoiqu'une heureuse naissance eût apporté de 
si grands dons à notre prince, il ne cessoit de l'en- 
richir par ses réflexions : les campements de César 
firent son étude. Je me souviens qu'il nous ravis- 
•soit en nous racontant, comme en Catalogne, dans 
les lieux où ce fameux capitaine (i), par l'avantage 
des postes, contraignit cinq légions romaines et 
deux chefs expérimentés à poser les armes sans 
combat; lui-même il avoit été reconnoître les ri- 
vières et les montagnes qui servirent à ce grand 
dessein ; et jamais un si digue maître u'avoit ex- 



(l) De Belle civili, lib. i. 



243 ORAISON FUXEBRE 

pliqiié par de si doctes leçons les Commentaires de 
César. Les capitaiues des siècles futurs lui rendront 
un honneur semblable. On viendra étudier sur le» 
lieux ce que l'histoire racontera du campement de 
Piéton, et des merveilles dont il fut suivi. On re- 
marquera dans celui de Chatenoy l'éminence qu'oc- 
cupa ce graud capitaine, et le ruisseau dont il se 
couvrit sous le canon du retranchement de Schele- 
stad : là on lui verra mépriser l'Allemagne conjurée, 
suivre à son tour les ennemis, quoique plus forts , 
rendre leurs projets inutiles, et leur faire lever le 
siège de Saverne, comme il avoit fait un peu aupa- 
ravant celui de lîagueaau. C'est par de semblables 
coups, dont sa vie est pleine, qu'il a porté si haut 
sa réputation , que ce sera dans nos jours s'être fait 
un nom parmi les hommes, et s'être acquis un 
mérite dans les troupes, d'avoir servi sons le prince 
de Coudé, et comme un titre pour commander, de 
l'avoir vu faire. 

Mais si jamais il parut un homme extraordinaire, 
s'il parut être éclairé, et voir tranquillement toutes 
choses , c'est dans ces rapides moments d'où dé- 
pendent les victoires, et dans l'ardeur du combat. 
Par-tout ailleurs il délibère ; docile, il prête l'o- 
reille à tous les conseils: ici tout se présente à la 
fois; la multitude des objets ne le confond pas; à 
l'instant le parti est pris, il commande et il agit 
tout ensemble, et tout marche en concours et en 
sûreté. Le dirai-je.-* mais pourquoi craindre que la 
gloire d'un si grand homme puisse être diminuée 
par cet aveu? ce n'est plus ses promptes saillies, 
qu'il sa voit si vite et si agréablement réparer, mai* 



DE LOUIS DE BOURBON. 249 

enfin qn'on lui voyoit quelquefois dans les occa- 
sions ordinaires : vons diriez qu'il v a en lui un 
autre homme à qui sa grande ame abandonne de 
moindres ouvrages où elle ne daigne se mêler. 
Dans le feu, dans le choc, dans l'ébranlement, ou 
voit naître tout-à-coup je ne sais quoi de si net, 
de si posé, de si vif, de si ardent, de si doux, de 
si agréable pour les siens, de si hautain, et de si 
menaçant pour les ennemis, qu'on ne sait d'où lui 
peut venir ce mélange de qualités si contraires. 
Dans cette terrible journée où, aux portes de la 
ville et à la vue de ses citoyens , le ciel sembla vou- 
loir décider du sort de ce prince Ç où, avec l'é- 
lite des troupes, il avoit en tête un général si pres- 
sant, où il se vit plus que jamais exposé aux ca- 
• priées de la fortune ; pendant que le» coups venoient 
de tons côtés, ceux qui combattoicnt auprès de lui 
nous ont dit souvent que, si l'on avoit à traiter 
quelque grande affaire avec ce prince, on eût pu 
choisir de ces moments où tout étoit en feu autour 
de lui : tant son esprit s'élevoit alors ! tant son ame 
leur paroissoit éclairée comnje den-hant en ces 
terribles rencontres ! semblable à ces hautes mon- 
tagnes dont la cime, au-dessus des nues et des tem- 
pêtes, trouve la sérénité dans sa hauteur, et ne 
perd aucun rayon de la lumière qui l'environne. 
Ainsi, dans les plaines de Lens, nom agréable à la 
France, Tarohiduc, contre son dessein, tiré d'un 
-poste invincible par l'appât d'un succès trompeur, 
par nu soudain mouvement du priuce, qui lui 
oppose des troupes fraîches à la place des troupes 
fatiguées , est contraint à prendre la fuite ; ses 



»5o ORAISON FUNEBRE 

vieilles troupes périssent; son canon, oîi 11 avoît 
mis sa confiance, est entre nos mains; et Bcck, qui 
l'avoit flatté d'une victoire assurée, pris et blessé 
dans le combat, vient rendre en mourant un triste 
liommage à sou vainqueur par son désespoir. S'a- 
git-il ou de secourir ou de forcer une ville? le 
prince saura profiter de tons les moments. Ainsi, 
au premier avis que le hasard lui porta d'un siège 
important, il traverse trop promptement tout un 
grand pays, et dnue première vue il découvre un 
passage assuré pour le secours, aux endroits qu'un 
ennemi vigilant n'a pu encore assez munir. Assiege- 
t-il quelque place.'' il invente tons les jours de 
nouveaux moyens d'en avancer la conquête. On 
croit qu'il expose les troupes; il les ménage eu 
abrégeant le temps des périls par la vigueur des 
attaques. Parmi tant de coups surprenants, les gou- 
verneurs les plus courageux ne tiennent pas les 
promesses qu'ils out faites à leurs généraux : Dnn- 
kerque est pris en treize jours, au milieu des pluies 
de l'automne ; et ces barques si redoutées de nos 
alliés paroissent tout-à-conp dans tout l'océan avec 
nos étendards. 

Mais ce qu'un sage général doit le mieux con- 
noUre ce sont ses soldats et ses chefs ; car de là vient 
ce parfait concert qui fait agir les armées comme un 
âeul corps, ou, pour parler avec l'écriture, « comme 
« un seul homme : Egressus est Israël tamqiiam 
•vir unus{ i ). Pourquoi comme un seul homme .'' par- 



(i) Reg. c. II, T. 7. 



DE LOUIS DE BOURBON. aSi 

ceque sous un niême chef, qui connoît et les soldats 
et les chefs comme ses bras et ses mains, tout est 
également vif et mesuré. C'est ce qui donne la vic- 
toire: et j'ai om dire à notre grand prince qu'à la 
jouruée de Nordiingue ce qui l'assuroit du succès 
c'est qu'il connoissoit M. de Turenne, dont l'habi- 
leté consommée n'avoit besoin d'aucun ordre pour 
faire tout ce qu'il falloit. Celui-ci publioit de son 
côté qu'il agissoit sans inquiétude, parcequ'il con- 
noissoit le prince et ses ordres toujours sûrs: c'est 
ainsi qu'ils se donnoient mutuellement un repos 
qui les appliqnoit chacun tout entier à son action. 
Ainsi finit heureusement la bataille la plus hasar- 
deuse et la plus disputée qui fut jamais. 

C'a été dans notre siècle un grand spectacle de 
voir dans le même temps et dans les mêmes campa- 
gnes ces deux hommes que la voix commune de 
toute l'Europe égaloit aux plus grands capitaines 
des siècles passés, tantôt à la tète de corps séparés, 
tantôt unis, plus encore par le concours des mêmes 
pensées que par les ordres qiie l'inférieur recevoit 
de l'autre, tantôt opposés front à front et redou- 
blant l'un dans l'autre l'activité et la vigilance; 
comme si Dieu, dont souvent, selon l'écriture, la 
sagesse se joue dans l'univers, eût voulu nous les 
montrer dans toutes les formes, et nous montrer en- 
semble tout ce qu'il peut faire des hommes ! Que de 
campements! que de belles marches! que de har- 
diesse! que de précautions! que de périls! que de 
ressources! Vit-on jamais en deux hommes les mê- 
mes vertus avec des caractères si divers , pour ne 
pas dire si contraire*.'* L'un paroît agit par des ré- 



25a. ORAISON FUNEBRE 

flexions profoiides, et Tautre par de soudaines illu-. 
minations; celui-ci par couséquent plus vil', mais 
sans que son feu eût rien de précipité; celui-là, d'ua 
air plus froid, sans jamais rien avoir de lent, pins 
hatdi à faire qu'à parler, résolu et déterminé au- 
dedans lors même qu'il paroissoit embarrassé au- 
d;.-liors. L'un, des qu'il parut dans les armées, 
donne une haute idée de sa valeur et fait attendre 
quelque cliose d'extraordinaire, mais toutefois s'a- 
vance par ordre, et vient comme par degrés aux 
pr(»diges qui ont lini le cours de sa vie; l'autre, 
comme un homme inspiré, dès sa première Lalaille, 
s égale aux maîtres les plus consommés : l'uu, par 
de vifs et continuels efforts, emporte l'admiraLiou 
du genre humain, et fait taire l'envie; l'autre jette 
d'abord une si vive lumière, qu'elle n'osoit l'atta- 
quer: l'un enfin, par la profondeur de son génie et 
les incroyables ressources de son courage, s'élève 
au-dessus des plus grands périls, et sait u cme pro- 
fiter de toutes les inlidélités de la fortune; l'autre, 
et par l'avantage d'une si haute naissance, et par ces 
grandes pensées que le ciel envoie, et par une es- 
pèce d'instinct admirable dont les hommes ne con- 
noissent pas le secret, semble né pour entraîner la- 
fortuae dans ses desseins, et forcer les destinées. Et, 
afin que l'on vit toujours dans ces deux hommes de 
grands caractères, mais divers, l'un, emporté d'ua 
coup soudain, meurt pour son pavs comme un Ju- 
das le ^lachabée ; l'armée le pleure comme son 
père, et la cour et tout le peuple gémit; sa piété 
est louée comme son courage, et sa mémoire ne se 



DE LOUIS DE BOURBON. 253 

flétrît point par le temps : l'autre , élevé par les ar- 
mes au comble de la gloire comme un David , comme 
lui meurt dans son lit en publiant les louanges de 
Dieu, et instruisant sa famille, et laisse tous les 
cœurs remplis tant de l'éclat de sa vie que de la 
douceur de sa mort. Quel spectacle de voir et d'é- 
tudier ces deux hommes, et d'apprendre de chacun 
d'eux toute l'estime que méritoit l'autre! C'est ce 
qu'a vu notre siècle ; et, ce qui est encore plus 
grand, il a vu un roi se servir de ces deux grands 
chefs , et profiter du secours du .ciel ; et , après qu'il 
en est privé par la mort de l'un et les maladies de 
l'autre, concevoir de plus grands desseins, exé- 
cuter déplus grandes choses, s'élever au-dessus de 
lui-même, surpasser et l'espérance des siens, et l'at- 
teute de l'univers : tant est haut son courage ! tant 
est vaste son intelligence! tant ses destinées sont 
glorieuses ! 

Voilà, messieurs, les spectacles que Dieu donne 
à l'univers, et les hommes qu il j envoie quand il 
y veut faire éclater, tantôt dans une nation, tantôt 
dans une autre, selon ses conseils éternels, sa puis- 
sance ou sa sagesse ; car ses divins attributs pa- 
roissent-ils mieux dans les cieux qu'il a formés de 
ses doigts, que dans ces rares talents qu'il distribue, 
comme il lui plaît, aux hommes extraordinaires? 
Quel astre brille davantage dans le firmament que 
le prince de Condé n'a fait dans l'Europe? Ce n'é- 
toit pas seulement la guerre qui lui dounoit de l'é- 
clat, sou grand génie embrassoit tout, l'antique 
comme le moderne, l'histoire, la philosophie, la 

22 



»54 ORAISON FUNEBRE 

théologie la plus sublime, et les arts avec les sclen» 
ces: il n'vavoit lirre qu'il ne lût ; il n'y avoit homme 
excellent, ou dans quelque spéculation, ou dans quel- 
que ouvrage, qu'il u'entretiat; tons sortoient plus 
éclairés d'avec lui, et rectifîoient leurs pensées, ou 
par ses pénétrantes questions ou par ses réflexions 
judicieuses. Aussi sa conversation étoit un charme, 
parcequ'il savoit parler à chacun selon ses talents; 
et non seulement aux gens de guerre , de leurs en- 
treprises ; aux courtisa lis, de leurs intérêts ; aux po- 
litiques , de leurs négociations ; mais encore aux 
Yov.n^eurs curieux, dg ce qu'ils 3voient découvert, 
ou dans la nature, ou dans le gouvernement, on 
âans le commerce; à l'artisan , de ses inventions ; et 
enfin aux savants de toutes les sortes, de ce qu'il» 
avolent trouvé de plus merveilleux. C'est de Dieu 
que viennent ces dons ; qui en doute .•• ces dons sont 
admirables; qui ne le voit pas? Mais, pour confon- 
dre l'esprit humain qui s'enorgueillit de tels dons. 
Dieu ne craint point d'en faire part à ses ennemis. 
S. Augustin considère parmi les païens tant de sa- 
ges, tant de conquérants, tant de graves législa- 
teurs, tant d'excellents citoyens, un Socrate , un 
Maro-Anrele, un Scipion, un César, un Alexandre, 
tous privés de la counoissance de Dieu, et exclus 
de son rovaume éternel. N'est-ce donc pas Dieu qui 
les a faits .^ mais quel antre les ponvoit faire, si ce 
n'est celui qui fait tout dans le ciel et dans la terre.' 
Mais pourquoi lesa-t-il faits .^ et quels étoient les des- 
seins particuliers de cette sagesse profonde qui ja- 
mais ne fait rien en vain.' Ecouter la réponse de 
S. Augustin: « Il les a faits, nous dit-il, pour or- 



DE LOUIS DE BOURBON. 255 

«nerle siècle présent » : Utordmem sceculi prœsen- 
tis ornaret (i). Il a fait dans les grands hommes ce» 
rares qualités, coranteila faitlesoleil. Qui n'admire 
ce bel astre P qui n'est ravi de l'éclat de son midi, et de 
la snperbe parure de son lever et de son couclier? 
Mais puisque Dieu le fait luire sur les bons et sur les 
mauvais, ce n'est pas un si bel objet qui nous rend 
heureux . Dieu l'a iait pour embellir et pour éclairer 
ce grand théâtre du monde. De même, quand il a 
fait dans ses ennemis aussi-bien que dans ses servi- 
teurs ces belles lumières de l'esprit , ces rayons de son 
intelligence, ces images de sabonté ; ce n'est pas pour 
les rendre heureux qu'il leur a fait ces riches présents, 
c'est une décoration de l'univers, c'est un ornement 
da siècle présent. Et voyez la malheureuse desti- 
née de ces hommes qu'il a choisis pour être les orne- 
ments de leur siècle : qu'ont -ils voulu ces hommes 
rares, sinon des louanges et la gloire que les hommes 
donnent? Peut-être que, pour les confondre, Dieu 
refusera cette gloire à leurs vains désirs? Non, il le* 
confond mieux en la leur donnant, et même au-delà 
de leur attente. Cet Alexandre qui ne vouloit que 
faire dn bruit dans le monde y eu a fait plus qu'il 
n'anroit osé espérer; il faut encore qu'il se trouve 
dans tons nos panégyriques ; et il semble, par une 
espèce de fatalité glorieuse à ce conquérant, qu'au- 
cun prince ne puisse recevoir de louanges qu'il ne 
les partage. .S'il a fallu quelques récompenses à c« 
grandes actions des Romains , Dieu leur en a su 

(i) CoNT. Julian. Ub. 5, n. i4- 



256 ORAISON FUNEBRE 

trouver ane convenableà leurs mé«:-itescomraeà leurs 
désirs; il leur donne pour récompense l'empire du 
monde comme un présent de nul prix. O rois ,i 
Confoudez-Yous dans votre grandetir; conquérants, 
ne vantez pas vos victoires. Il leur donne pour ré-. 
compense la gloire des liommes ; récompense qui ne. 
Tient pas jusqu'à eux, qui s'efforce de s'attacher,, 
quoi? peut-être à leurs médailles ou à leurs statues, 
déterrées, restes des ans et des barbares; aux ruines, 
de leurs monuments et de leurs ouvrages , qui «lis- 
puteutavec le temps, ou plutôt à leur idée , à leur 
ombre , à ce qu'on appelle leur nom : voilà le digne 
pris de tant de travaux, et dacs le comble de leurs 
vœux la conviction de leur erreur. Venez, rassasiez- 
vous, grands de la terre, saisissez -vous, si vous 
pouvez, de ce fantôme de gloire, à l'exemple de ces 
grands hommes que vous admirez. Dieu, qui punit 
leur orgueil dans les enfers , ne leur a pas envié , dit 
S. Augustin, cette gloire tant désirée; et »vain.s, 
« ils ont reçu nue récompense aussi vaine que leurs. 
« désirs " ; lleceperunt mercedem siiam, vani va-' 
nam. (i) 

Il n'en sera pas ainsi de notre grand prince: 
l'heure de Dieu est venue, heure attendue, heure 
désirée, heure de miséricorde et de grâce. Sans être 
averti par la maladie , sans être pressé par le temps, 
. il exécute ce qu'il méditoit. Un sage religieux, qu'il 
appelle exprès, règle les affaires de sa conscience :. 
il obéit, humble chrétien, à sa décision; et nul n'a 



(i; In psal. ii8, serm. 12, n. 2. 



DE LOUIS DE BOURBON. 257 

jamais clouté de sa bonne foi. Dès-lors anssî ori le rit 
toujoars sérieusement occupé du soin de se vaincre 
soi-même, de rendre vaines toutes les attaques d« 
ses insupportables douleurs, d'en faire par sa sou- 
ttissioa un continuel sacrifice. Dieu, qu'il iavo- 
quoit avec foi, lui donna le goût de son. écritatê, 
et dans ce livre divin la solide nourriture de la pié- 
té. Ses conseils se régloient plus que jamais par la 
justice ; on y soulageoit la veuve et l'orplielin , et le 
pauvre en approcboit avec confiance. Sérieux autant 
qu'aj^réable père de famille, dans les douceurs qu'il 
goûtoit avec ses enfants il ne cessoit de leur inspi- 
rer les sentiments de la véritable vertu; et ce jeune 
prince son petit-fils se sentira éternellement d'aroir 
été cultivé par de telles mains. Toute sa maison pro- 
Utoit de son exemple. Plusieurs de ses domestiques 
avoient été malbeureusement nourris dans rerrenr 
que la France toléroit alors; combien de fois l'a- 
t-on vu inquiété de leur salut, affligé de leur résis- 
tance , consolé par leur conversion! avec quelle 
incomparable netteté d'esprit leur faisoit-il voir 
l'antiquité et la vérité de la religion catholique ! Ge 
n'étoit plus cet ardent vainqueur qui sembloit vou-, 
loir tout emporter, c'étoit une douceur, une pa- 
tience, une cbarité qui songeoit à gagner les cœurs 
et à guérir des esprits malades. Ce sont, messieurs, 
ces choses simples, gouverner sa famille , édifier 
ses domestiques, faire justice et miséricorde, ac- 
complir le bien que Dieu veut, et souffrir les maux 
qu'il envoie ; ce sont ces communes pratiques de la 
vie chrétienne que Jésus-Christ louera au dernier 
jour devant ses saints anges et devant sonPerc ce- 

33. 



258 "ORAISON FUNEBRE 

leste: les histoires seront abolies avec les empires^ 
et il ne se parlera plus de tous ces faits éclatants 
dont elles sont pleines. Pendant qu'il passoit sa vie" 
dans ces occupations, et qu'il portoit au-dessus de 
ses actions les plus renommées la gloire d'une si 
belle et si pieuse retraite, la nouvelle de la maladie 
de la duchesse de Bourbon vint à Chantilly comme 
un coup de foudre. Qui ne fut frappé de voir étein- 
dre cette lumière naissante? on appréhenda qu'elle 
n'eût le sort des choses avancées. Quels furent les 
sentiments du prince de Condé lorsqu'il se vit me- 
nacé de perdre ce nouveau lien de sa famille avec 
la personne du roi.»" C'est donc dans cette occasion 
que devoit mourir ce héros ! celui que tant de siè- 
ges et tant de batailles n'ont pu emporter va périr 
par sa tendresse! Pénétré de toutes les inquiétudes- 
que donne un mal affreux, son cœur, qui le soutient 
seul depuis si long-temps, achevé à ce coup de l'ac- 
cabler, les forces qu'il lui fait trouver l'épuisent. 
S'il oublie toute sa foiblesse à la vue du roi qui ap- 
proche de la princesse malade ; si , transporté de son 
zèle, et sans avoir besoin de secours à cette fois , ■ 
il accourt pour l'avertir de tous les périls que ce 
grand roi ne craignoit pas, et qu'il remp(''che eufin- 
d'avancer, il va tomber évanoui à quatre pas; et on 
admire cette nouvelle manière de s'exposer pour 
■son roi. Quoique la duchesse d'Enguien, princt."îse 
dont la vertu ne craignit jamais que de manquer à 
sa famille et à ses devoirs , eût obtenu de deniemer 
auprès de lui pour le soulager, la vigilance de cette 
princesse ne calme pas les soins qui le travaillent; 
çt après que la jeune princesse est hors de péril, la 



DE LOUIS DE BOURBON. uSg 

maladie du roi va bien causer d'autres troubles à 
notre prince. Puis-je ne m'arrêter .pas en cet en- 
droit? Avoir la sérénité qui reluisoit sur ce front 
auguste, eùt-on soupçonné que ce grand roi , en re- 
tournant à Versailles, allât s'exposer à ces cruelles 
douleurs où l'univers a connu sa piété, sa constance, 
et tout l'amour de ses peuples? De quels yeux le 
regardions-nous lorsqu'aux dépens d'une santé qui 
nous est si cbere il vouloit bien adoucir nos cruelles 
inquiétudes par la consolation de le voir, et que,' 
maitre de sa douleur comme de tout le reste des 
choses, nous le voyions tous les jours, non seu- 
lement régler ses affaires selon sa coutume, mais 
encore entretenir sa cour attendrie avec la même 
tranquillité qu'il lui fait paroitre dans ses jardins 
enchantés ! Béni soit-il de Dieu et des hommes , d'n-' 
nir ainsi toujours la bonté à toutes les autres qua-- 
lités que nous admirons! Parmi toutes ses douleurs 
ils'iuformoit avec soin de l'état du prince de Condé, 
et il marquoit pour la santé de ce prince une inquié- 
tude qnil n'avoit pas pour la sienne. Il s'affoiblis- 
soi t ce grand prince , mais la mort cachoit ses appro- 
ches. Lorsqu'on le crut en meilleur état, et que le duc 
d'Enguien, tonjours partagé entre les devoirs de fils 
et desujet,étoit retourné par sou ordre auprès du roi, 
tout change en un moment , et on déclare au prince 
sa mort prochaine. Chrétiens, soyez attentifs, etA'é- 
nez apprendre à mourir, ou plutôt venez apprendrcà 
n'alteudre pas la dernière heure pour commencera 
bieniivrc. Quoi I attendre à conimencor une vie nou- • 
velle, lorsqu'eutre les mains de la mort, glacés sous 
ses froides mains, vous ne saurez si vous êtes avec les' 



a6o ORAISON FUNEBRE 

morts on encore avec les vivants ! Ah ! préTenf» par 
la pénitence cette heure de troubles et de ténèbres. 
Par-là, sans être étonné de cette dernière sentence 
qu'on lui prononça, le prince demeure un moment 
dans le silence, et tout-à-coup : ■• O mon Dieu! dlt- 
« il, vous le voulez ; votre volouté soit faite ! je m« 
«jette entre vos bras, donnca^moi la grâce de bien 
B mourir ». Que dcsirez-vous davantage ? Dans cette 
courte prière, vous voyez la soumission aux ordres 
de Dieu, l'abandon à sa providence, la confiance en 
sa grâce, et toute la piété. Dès lors aussi, tel qu'on 
l'avoit vu daus tous ses combats, résolu, paisible, 
occupé sans inquiétude de ce qu'il falloit laire pour 
les soutenir, tel fut-il à ce dernier cboe ; et la mort 
ne lui parut pas plus affreuse, pâle et languissante, 
que lorsqu'elle se présente au milieu du feu soub 
l'éclat de la victoire, qu'elle montre seule. Fendant 
que les sanglots éclatoient de toutes parts, corniue 
si un autre que lui en eût été le sujet, il continuoit 
à donner ses ordres; et s'il défendoit les pleurs, ce 
n'étoit pas comme un objet dont il fût troublé, 
mais comme un empêchement qui le retardoit. A ce 
moment il étend ses soins jusqu'aux moindres de 
se5 domestiques ; avec une libéralité digne de sa 
naissance et de leurs services il les laisse combles 
de ses dons, mais encore plus honorés des marques 
de son souvenir. Comme il donnoit des ordres par- 
ticuliers et de la plus haute importance, puisqu'il 
y alloit de sa conscience et de son salut éternel, 
averti qu'il falloit écrire et ordonner dans les for- 
mes: quand je devrois , monseigneur, renouveler 
▼os douleurs et rouvrir tontes les plaies de TOtre 



DE LOUIS DE BOURBON. 261 

cœur, je ne tairai pas ces paroles qu'il répéta si sou- 
vent; Qu'il vous conuoissoit ; qu'il n'y avoit sans 
formalités qu'à tous dire ses intentions ; que vous 
iriez encore au-delà, et suppléeriez de vous-même 
ù tout ce qu'il pourroit avoir oublié. Qu'un père 
vous ait aimé , je ne m'en étonne pas , c'est un sen- 
timent que la nature inspire : mais qu'un père si 
éclairé vous ait témoigné cette confiance jusqu'au 
dernier soupir, qu'il se soit reposé sur vous de cho- 
ses si importantes, et qu'il meure tranquillement 
sur cette assurance, c'est le plus beau témoignage 
que votre vertu pouvoit remporter; et, malgré tout 
votre mérite, votre altesse n'aura de moi aujour- 
d'hui que cette louange. 

Ce que le prince commença ensuite pour s'ac- 
quitter des devoirs de la religion mériteroit d'être 
raconté à toute la terre, non à cause qu'il est re- 
marquable, mais à cause pour ain."^! dire qu'il ne 
l'est pas, et qu'un prince si exposé à tout l'univers 
ne donne rien aux spectateurs. N'attendez-donc pas, 
messieurs, de ces magnifiques paroles qui ne ser- 
vent qu'à faire connoître, sinon un orgueil caché, 
du moins les efforts d'une ame agitée qui combat 
ou qui dissimule sou trouble secret. Le prince de 
Coudé ne sait ce que c'est que de prononcer de ces 
pompeuses sentences; et dans la mort comme dans la' 
vie la vérité fît toujours toute sa grandeur. Sa confes- 
sion fut humble, pleine de componction et de con- 
fiance : il ne lui fallut pas long-temps pour la prépa- 
rer; la meilleure préparation pour celle des derniers 
telups c'est de ne les attendre pas. Mais, messieurs, 
prêtez l'oreille à ce qui va suivre, A la vue du saint 



afiît ORAISON FUNEBRE 

Via tîqne, qu'il avoit tant désiré, voyœ comme îl s'ar- 
rête sur ce doux objet. Alors il se souvint des irrc- 
Terences , dont , hélas ! on déshonore ce divin mys- 
tère. Les chrétiens ne connoissent plus la sainte 
frayeur dont on étoit saisi autrefois à la vue du sa- 
eriiice ; ou. diroit qu'il eût cessé d'être terrible , 
comme l'appeloient les saints pères, et que le sang 
de notre victime n'y coule pas encore aussi vérita- 
blement que sar le Calvaire : loin de trembler de- 
vant les autels , on y méprise .lésus-Christ présent; 
et daus un temps oii tout un royaume se remue pour 
la conversion des hérétiques, on ne craint point 
d'en autoriser les blasphèmes. Gens du monde, 
vous ne pensez pas à ces horribles profanations , à 
la mort vous y penserez avec confusion et saisisse- 
ment. Le prince se ressouvint de tontes les fautes 
qu'il avoit commises; et, trop foible pour expli- 
quer avec force ce qu'il en sentoit, il emprunta la 
voix de son confesseur pour en demander pardon 
au monde , à ses do:nestiques , et à ses amis. Ou 
lui répondit par des sanglots: ah! répondez-lui 
maintenant en profitant de cet exemple. Les au- 
tres devoirs de la religion furent accomplis avec 
la même piété et la même présence d'esprit. Avec 
quelle foi et combien de fois pria-t-il le Sauveur 
des âmes , en baisant sa croix, que son sang répanda 
pour lui ne le fût pas inutilement I C'est ce qui jus- 
tifie le pécheur, c'est ce qui soutient le juste, c'est 
ce qui rassure le chrétien. Que dirai-je des saintes 
prières des agonisants, où dans les efforts que fait 
l'église on eutend ses vœux les plus empressés, et 
comme les derniers cris par où cette sainte mère 



DE LOUIS DE BOURBON. 263 

achevé de nous enfanter à la vie céleste ? Il se les fît 
-répéter trois fois, et il y trouva toujours de nou- 
velles cousolations. En remerciant ses médecins, 
«Voilà, dit-il, maintenant mes vrais médecius»; il 
montroit les ecclésiastiques, dont il écoutoit les 
avis, dont il contiuuoit les prières, les psaumes 
toujours à la bouche, la confiance toujours dans le 
cœur. S'il se plaignit, c'étoit seulement d'avoir si 
peu a souffrir pour expier ses péchés : sensible jus- 
qu'à la fin à la tendresse des siens, il ne s'y laissa 
jamais vaincre ; et au contraire il craignoit toujours 
de trop donner à la nature. Que dirai-je de ses der- 
niers entretiens avec le duc d'Enguieu.'' quelles 
couleurs assez vives pourroient vous représenter et 
la constance du père et les extrêmes douleurs da 
•fils? D'abord le visage en pleurs, avec plus de san- 
-glots que de paroles, tantôt la bouche collée sur 
ces mains victorieuses, et maintenant défaillantes, 
tantôt se jetant entre ces bras et dans ce sein pa- 
ternel, il semble par tant d'efforts vouloir retenir 
ce cher objet de ses respects et de ses tendresses: 
les forces lui manquent, il tombe à ses pieds. Le 
prince, sans s'émouvoir, lui laisse reprendre ses es- 
prits; puis appelant la duchesse sa belle-fille, qu'il 
voyoit aussi sans parole et presque sans vie, avec 
une tendresse qui n'eut rien de foible il leur donne 
»es derniers ordres où tout respiroit la piété. Il les 
finit en les bénissant avec cette foi et avec ces vœux 
gue Dieu exauce , et en bénissant avec eux , ainsi 
qu'un autre Jacob , chacun de leurs enfants en par- 
ticulier; et on vit de part et d autre tout ce qu'on 
affoibiit eu le répétant. Je ne vous oublierai pas. 



a64 ORAISON FUNEBRE 

ô prince, son cher neveu, et comme son second 
iils, ni le glorieux témoignage qu'il a rendu con- 
stamment à votre mérite, ni ses tendres empresse- 
ments, et la lettre qu'il écrivit en mourant pour 
vous rétablir dans les bonnes grâces du roi, le plus 
cber objet de vos vœux, ni tant de belles qualités 
qui vous ont fait juger digne d'avoir si vivement 
occupé les dernières heures d'une si belle vie: je 
n'oublierai pas non plus les bontés du roi qui pré- 
vinrent les désirs du prince mourant, ni les géné- 
reux, soins du duc d'Euguien qui ménagea celte 
grâce, ni le gré que lui sut le prince d'avoir été si 
soigneux, eu lui donnant celte joie d'obliger un si 
cher parent. Pondant que son cœur s'épanche et 
que sa voix se ranime en louant le roi, le prince de 
Conli arrive pénétré de reconnoissance et de dou- 
leur: les tendresses se rcnonvellent; les deux prin- 
ces ouïrent ensemble ce qui ne sortira jamais de 
leur cœur ; et le prince conclut en leur confirmant 
qu'ils ne seroient jamais ni grands hommes, ni 
grands princes, ni honnêtes gens, qu'autant qu'ils 
seroient gens de bien , fidèles à Dieu et au roi. C'est 
la dernière parole qu'il laissa gravée dans leur mé- 
moire; c'est, avec la dernière marque de sa ten- 
dresse, l'abrégé de leurs devoirs. Tout retentissoit 
de cris, tout fondoit en larmes; le prince seul n'é- 
toit pas ému, et le trouble n'arrivoit pas dans l'a- 
syle où il s'étoit mis. O Dieu! vous étiez, sa force, 
son inébranlable refuge, et, comme disoit David, 
ce ferme rocher où s'appuyoit sa constance! Puis-je 
taire durant ce temps ce qui se faisoit à la cour et en 
la présence du roi."" Lorsqu'il y fit lire la dernière 



DE LOUIS DE BOURBON. 265 

lettre que lui écrivit ce grand homme, et qu'on y 
vit, dans les trois temps que marquoit le prince , ses 
services qu'il y passoit si légèrement au commen- 
cement et à la fin de sa vie, et dans le milieu ses fautes 
dont ilfaisoit une si sincère reconnoissance, il n"v 
eut cœur qui ne s'attendrît à l'entendre parler de lui- 
même avec tant de modestie ; et cette lecture sui- 
vie des larmes du roi fit voir ce que les héros sentent 
les uns pour les autres: mais lorsqu'on vint à l'en- 
droit du remerciement, où le prince marquoit qu'il 
niouroit content, et trop heureux d'avoir encore 
assez de vie pour témoigner au roi sa reconnois- 
sance, son dévouement, et, s'il l'osoit dire, sa ten- 
dresse, tout le monde rendit témoignage à la vérité 
de ses sentiments ; et ceux qui l'avoieut ouï parler si 
souvent de ce grand roi dans ses entretiens fami- 
liers ponvoient assurer que jamais ils navoieut 
rien entendu ni de plus respectueux et de plus ten- 
dre pour «a personne sacrée, ni de plus fort pour 
célébrer ses vertus royales, sa piété, son courage, 
son grand génie, principalement à la guerre, que 
ce qu'eu disoit ce grand prince avec aussi peu d'exa- 
gération que de flatterie. Pendant qu'on lui rendoit 
ce beau témoignage ce grand homme n'étoit plus ; 
tranquille entre les bras de son Dieu où il s'étoit 
une fois jeté, il attendoit sa miséricorde et implo- 
roit son secours jusqu'à ce qu'il cessa enfin de res- 
pirer et de vivre. C'est ici qu'il faudroit laisser 
éclater ses justes douleurs à la perte d'un si grand 
homme; mais, pour l'amour de la vérité et la honte 
de ceux qui la méconnoissent, écoutez encore ce 
beau témoignage qu'il lui rendit en mourant. Averti 

2 j 



a66 ORAISON FUNEBRE 

par son confesseur que si notre cœur u'étoit pas 
encore entièrement selon Dieu, il falloit, en s"a- 
dressant à Dieu même, obtenir qu'il nous fît un 
cœur comme il le vouloit, et lui dire arec David 
ces tendres paroles : « O Dieu ! créez en moi un 
acœurpur»(i);à ces mots, le prince s'arrête comme 
occupé de quelque grande pensée, puis appelant le 
saint religieux qui lui avoit inspiré ce beau senti- 
ment: «.le n'ai jamais douté, dit-il, des mrsteres 
B de la religion, quoi qu'on ait dit ». Chrétiens, vous 
l'en devez croire ; et , dans l'état où il est, il ne doit 
pins rien au monde que la vérité. « Mais, poursui- 
« vit-il, j'en doute moins que jamais. Que ces véri- 
« tés, continuoit-il avec une douceur ravissante, se 
« démêlent et s'éclaircissent dans mou esprit! Oui, 
« dit-il, nous verrons Dieu comme il est, face à face». 
Il répétoit en latin avec un goût merveilleux ces 
grands mots : Siciiii est, facie adfcciem (2) , et on 
ne se lassoit point de le voir dans ce doux transport. 
Que se faisoit-il dans cette ame.' quelle nouvelle lu- 
mière lui apparoissoit? qu*l soudain rayon perçoit la 
nue et faisoit comme évanouir en ce moment avec 
toutes les ignorances des sens les ténèbres mêmes, 
si je l'ose dire, et les saintes obscurités de la foi ? 
que devinrent alors ces beaux titres dont notre or- 
gueil est flatté? Dans l'approche d'un si beau jour, 
et dès la première atteinte d'une si vive lumière, 
combien promptement disparoissent tous les fan- 



(i) Cor mundum créa in me, Deus. PsAL. i , v. la. 
{1) I JoAN. c. 3, V. a. — r Cor. c. i3j v. la. 



DE LOUIS DE BOURBON. 267 

tomes an monde ! que l'éclat de la plus belle vic- 
toire paroît sombre! qu'on, en mépi-ise la gloire, et 
qu'où veut de mal à ces foibles yeux qui s'y sont 
laissé éblouir! Venez, peuple, venez maintenant; 
mais venez plutôt, princes et seigneurs , et vous qui 
jugez la terre, et vous qui ouvrez aux hommes les 
portes du ciel, et vous, plus que tous les autres, 
princes et princesse», nobles rejetons de tant de 
rois, lumières de la France, mais aujourd'hui obs- 
curcies et couvertes de votre douleur comme d'un 
nuage; venez voir le peu qui nous reste d'une si au- 
guste naissance, de tant de grandeur, de tant de 
gloire; jetez les yeux de toutes parts : voilà tout ce 
qu'a pu faire la magniHceuce et la piété pour hono- 
rer un héros; des titres, des inscriptions, vaines 
marques de ce qui n'est plus; des figures qui sem- 
blent pleurer autour d'un tombeau , et des fragile» 
images d'une douleur que le temps emporte avec 
tout le reste; des colonnes qui semblent vouloir 
porter jusqu'au ciel le magnifique témoignage de 
notre néant; et rien enfin ne manque dans tous 
ces honneurs que celui à qui on les rend. Pleure* 
donc sur ces foibles restes de la vie humaine, pleu- 
rer sur cette triste immortalité que nous don- 
nons aux héros; mais approchez en particulier, ô 
vous qui courez avec tant d'ardeur dans la carrière 
de la gloire, âmes guerrières et intrépides; quel 
autre fut plus digne de vous commander ? mais dans 
quel autre avez-vous trouvé le commandement plus 
honnête? pleurez donc ce grand capitaine, et dites 
eu gémissant : Voilà celui qui nous menoit dans 
les hasards; sous lui se sont formés tant de renom- 



26S ORAISON FUNEBRE 

mes capitaines que ses exemples ont élevés aux pre- 
miers lionneurs de la guerre ; son ombre eût pu 
encore gagner des batailles, et voilà que dans son 
silence son nom même nous anime, et ensemble il 
nous avertit que pour trouver à la mort quelque 
reste de nos travaux, et n'arriver pas sans ressource 
à notre éternelle demeure avec le roi de la terre, il 
faut encore servir le roi du ciel. Servez donc ce roi 
immortel et si plein de miséricorde, qui vous comp- 
tera un soupir et un verre d'eau donné en son nom 
plus que tous les autres ne feront jamais tout votre 
sang répandu; et commencez à compter le temps 
de vos utiles services du jour que vous vous serez 
donnés à un maitre si bienfaisant. Et vous, ne vien- 
drcz-vous pas à ce triste raoïiument, vous, dis-je, 
qu'il a bien voulu mettre au rang de ses amis.' tous 
ensemble, en quelque degré de sa conliance qu'il 
vous ait reçus , environnez ce tombeau , versez des 
larmes avec des prières, et, admirant dans un si 
grand prince une amitié si commode et un com- 
merce si doux, conservez le souvenir d'un héros 
dont la bonté avoit égalé le courage. Ainsi puisse- 
t-il toujours vous être un cher entretien ! ainsi 
puissiez - vous proliter de ses vertus; et que sa 
mort, que vous déplorez, vous serve à la fois de 
consolation et d'exemple ! Pour moi, s'il m'est per- 
mis après tous les autres de venir rendre les derniers 
devoirs à ce tombeau, ô prince, le digne sujet de 
nos louanges et de nos regrets, vous vivrez éternel- 
lemeut dans ma mémoire ; votre image y sera tra- 
cée, non point avec cette audace qui promettoit la 
victoire, non, je ne veux rien voir en vous de ce 



DE LOUIS DE BOURBON. 269 

que la mort y efface ; vous aurez dans cette image 
des traits immortels; je vous y verrai tel que vous 
étiez à ce dernier jour sous la main de Dieu, lors- 
que sa gloire sembla commencer à vous apparoître. 
C'est là que je vous verrai plus triomphant qu'à 
Fribourg et à Rocroy; et, ravi d'uu si beau triom* 
pbe, je dirai en action de grâces ces belles paroles 
du bieu-aimé disciple: Et hœc est ■Victoria cjiicp. 
■vincit mundum, Jides Hostra : << La véritable vic- 
<i toire, celle qui met sous uos pieds le mondé eutier, 
«c'est notre foi". Jouissez, prince, de celte vie-' 
toire, jouissez-eu éternellement par l'immortelle 
vertu de ce sacrifice ; agréez ces derniers efforts 
d'une voix qui vous fut connue : vous mettrez fin 
à tons ces discours. Au lieu de déplorer la mort des 
autres, grand prince, dorénavant je veux appren- 
dre de vous à rendre la mienne sainte ; heureux si , 
averti par ces cbeveux blancs du compte que je 
dois rendre de mon administration, je réserve au 
troupeau que je dois nourrir de la parole de vie 
les restes d'une voix qui tombe, et d'une ardeur 
qtii s'éteint. 



ri» DK I, ORAISON FUSEERE DE LOUIS DE BOURBOÎf . 



a3. 



SERMON 

POUR LA PROFESSION 
DE INIADAME DE LA VALLIEPJE, 

DUCHESSE DE VAUJOUR. 

Et dixit qui sedebat in tbrono : Ecce nova fàcio 
omuia. 

Et celui qui étoit assis sur le trône a dit; Je renou- 
velle toutes cLoses. Apoc. c. 2i,T 5. 



IVIadam 



E(I), 



Ce sera sans doute uu grand spectacle quand ce- 
lui qui est assis sur le trône d'où relevé tout l'uni- 
vers, et à qui il ne coûte pas plus à faire qu'à dire, 
parcequ'il fait tout ce qu'il lui plaît p?r sa parole, 
prononcera du haut de son troue, à la iin des siè- 
cles, qu'il va renouveler toutes choses, et qu'eu 
même temps on verra tonte la nature changée, et pa- 
roître an monde nouveau pour les élus : mais quand, 
pour nous préparer à ces nouveautés surprenantes 
du siècle futur, il agit secrètement dans les cœuis 
par son Saint-Esprit, qui les change, qui les r;- 

(i) A la reine. 



SERMON, etc. 271 

nouvelle , et que , les remuant jusqu'au fond , il leur 
inspire des désirs jusqu'alors inconnus, ce chan- 
gement n'est ni moins nouveau ni moins admi- 
rable; et certainement il n'y a rien de plus mer- 
veilleux que ces changements. Qu'avons-nons vu? 
et que voyons-nous? quel état! et quel état! je n'ai 
pas besoin de parler, les choses parlent assez d'elles- 
mêmes. Madame, voici un objet digne de la pré-" 
sence et des yeux d'une si pieuse reine. Votre ma- 
jesté ne vient pas ici pour apporter les pompes 
mondaines dans la solitude; son hniuilité la solli- 
cite à venir prendre part aux abaissements de la vie 
religieuse; et il est juste que faisant par votre état 
une partie si considérable des grandeurs du monde 
vous assistiez quelquefois aux cérémonies où on ap- 
prend à le mépriser. 

Admirez donc avec nous ces grands changements 
de la main de Dieu: il n'y a plus rien ici de l'an- 
cienne forme, tout est cbang-^ au dehors ; ce qui se 
fait au dedans est encore pins nouveau : et inoi, 
pour célébrer ces nouveautés saintes , je romps un 
silence de tant d'années, je fais entendre une voix 
que les chaires ne connoissent pins. Afin donc que 
tout soit nouveau dans cette pieuse cérémonie, ô' 
Dieu ! donnez-moi encore ce style nouveau du Saint- 
Esprit, qui commence à faire sentir sa force toute- 
puissante dans la bouche des apôtres (i). Que je 
prêche comme un S. Pierre la gloire de.TésuS-Christ 
crucifié ; que je fasse voir au monde ingrat avec 



( I ) C'étoil la troisième (été de la Pentecôte . 



a 7 1 SERMO^^ POUR LA PROFESSION 
quelle impiété il le crucifie encore tons les joBrs ; 
que je ci;ucifie le monde à son tour, que j'en efface 
tous les traits et toute la gloire, que je l'ensevelisse 
et que je l'enterre avec Jésus-Christ; enfin que je 
fasse voir que tout est mort, et qu'il n'y a que Jésus- 
Christ qui vit. Mes sœurs, demandez cette grâce 
pour moi : souvent ce sont les auditeurs qui font 
les prédicateurs, et Dieu donne par ses ministres 
des enseignements convenables aux saintes disposi- 
tions de ceux qui écoutent. Faites donc par vos 
prières le discours qui vous doit instruire, et obte- 
nez-moi les lumières du Saint-Esprit par l'interces- 
sion de la sainte Vierge. Ave Maria. 

Nous ne devons pas être curieux de connoître 
distinctement ces nouveautés merveilleuses du siè- 
cle futur ; comme Dieu les fera sans nous, nous 
devons nous en reposer sur sa puissance et sur sa 
sagesse: mais il n'en est pas de même des nouveau- 
tés saintes qu'il opère au fond de nos cœurs. Il est 
écrit : t^ Je vous donnerai un cœur nouveau» (i), et 
il est écrit : «Faites-vous un cœur nouveau» (2) : de 
sorte que ce cœur nouveau qui nous est donné, 
c'est nous aussi qui le devons faire ; et comme nous, 
devons y concourir par le mouvement de nos vo- 
lontés, il faut que ce mouvement soit prévenr. par 
la conuoissance. Considérez donc, chrétiens , quelle 
est cette nouveauté des cœurs, et quel est l'état an- 
cien d'où, le' Saint-Esprit nous tire. Qu'y a-t-il de 



(i) Dabo vobis cor novum. Ezech.c. 36,r. 16. 
(2) Facite vobis cor novum. Ibid.c. 18, v. 3i 



DE MADAME DE LA VALLIERE. 273 
plas ancien que de s'aimer soi-même? et qu'y a-t-il 
de plus nouveau que d'être soi-même son persécu- 
teur? Mais celui qui se persécute soi-même doit 
avoir vu quelque chose qu'il aime plus que soi- 
même : ce sont deux sortes d'amours qui font ici 
tontes choses. S. Augustin les définit par ces paro- 
les : ^mor sni itsque ad contemptum Dei , amor 
Dei iisque ad contemptum sni (i). L'un est l'a- 
mour de soi-même poussé jusqu'au mépris de Dieu, 
c'est ce qui fait la vie ancienne et la vie du monde; 
l'autre, c'est l'amour de Dieu poussé jusqu'au mé- 
pris de soi-même; c'est ce qui fait la vie nouvelle 
du christianisme, et c'est ce qui, étant porté à la 
perfection, fait la vie religieuse. Ces deux amours 
opposés feront tout le sujet de ce discours. 

Mais prenez bien garde, messieurs, qu'il faut ici 
observer plus que jamais le précepte que nous donne 
r Ecclésiastique : < Le sage qui entend, dit-il , une pa- 
u rôle sensée la loue, et se l'applique à soi-même »j (2) ; 
il ne regarde pas à droite ni à gauche à qui elle 
peut convenir, il se l'applique et en fait son pro- 
fit. Ma sœur, parmi les choses que j'ai à dire, vous 
saurez bien démêler ce qui vous est propre. Vaites- 
en de même, chrétiens; suivez avec moi l'amour 
de soi-même dans tous ses excès, et voyez jusqu'à 
quel point il vous a gagnés par ses douceurs dan- 
gereuses ; considérez ensuite une ame qui, après s'être 



(i) De Civit, Dei, lib. i4 , cap. ult. 
(9.) Verbum sapiens quodcunique audierit seiens Ifiu- 
dabit, et ad se adjiciet. Eccli. c. 21 , v. 18. 



«74 SERMON POLTx LA PrxOFESSION 
ainsi égarée par cet amour pernicieux, commence 
à revenir sur ses pas , qui abandonne peu-à-peu 
tout ce qu'elle airaoit , et eniin qui, laissant tout 
au-dessous d'elle, ne se réserve plus que Dieu seul; 
suivez-la dans tous les pas qu'elle fait pour retour- 
ner à lui , et pensez en même temps si vous avez 
fait quelques progrès dans cette voie ; voilà ce que 
vous avez à considérer. Entrons d'abord en matière; 
et pour ne pas vous tenir long-teraps en suspens : 
L'homme que vous voyez si attaché à lui-même par 
son amour-propre u"a pas été créé avec ce défaut ; 
dans son origine Dieu l'avoit fait à son image ; et ce 
nom d'image lui doit faire entendre qu'il n'étoit pas 
fait pour lui-même; une image est toute faite pour 
son original. Si un portrait pouvoit tout d'un coup 
devenir animé , comme il ue verroit en soi-même 
aucun trait qui ne se rapportât à la personne qu'il 
représente, il ne vivroit que pour elle seule, et ne 
respireroit que pour sa gloire ; et toutefois ces por- 
traits que nous animojis se trouveroient obligés à 
partager, leur amour entre les originaux qu'ils re- 
présentent et le peintre qui les a faits : mais pour 
nous , nous ne sommes point dans cette peine ; celui 
qui nous a faits est celui qui uous a faits à sa ressem- 
blance; nous sommes tout ensemble et les œuvre? 
de ses mains et ses images; ainsi en toute manière 
nous nous devons à lui seul, et c'est à lui seul que 
notre ame doit être attachée. 

En effet quoique cette ame soit défigurée, quoi- 
que cette image de Dieu soit comme effacée par 
le péché, si nous en cherchons tous les anciens 
tsaits,nous reconnoitrons , malgré sa corruption. 



DE MADAME DE LA VALLIERE. 275 
qu'elle ressemble encore à Dieu , et que c'étoit 
pour Dieu qu'elle étoit faite. O ame ! vous con- 
noissez et vous aimez ; c'est là ce que vous avez 
de plus essentiel, et c'est par là que Tpns res- 
semblez à votre auteur qui n'est que connoissance 
et qu'amour. Mais la connoissance est donnée 
pour entendre ce qu'il y a de plus vrai, comme 
l'amour est donné pour aimer ce qu'il y a de 
meilleur: qu'est-ce qu'il y a de plus vrai que celui 
qui est la vérité même? et qu'y a-t-il de meilleur 
que celui qui est la bonté même.*' L'ame est donc 
faite pour Dieu, et c'est à lui qu'elle devoit se te- 
nir attachée et comme suspendue par sa connois- 
sance et par son amour: il se connoit soi-même, 
il s'aime soi-même, et c'est là sa vie; et l'ame rai- 
sonnable devoit vivre aussi en le connoissant et en 
l'aimant. Ainsi, par sa naturelle constitution, elle 
étoit unie à son auteur, et devoit faire sa félicité 
d'un être si parfait et si bienfaisant; c'est en cela 
que consistoit et sa droiture et sa force ; enlin c'est 
par là qu'elle étoit riche, parcequ'cncore qu'elle 
n'eût rien de son propre fonds, elle possédoit un 
bien infini par la libéralité de son auteur, c'est-à- 
dire qu'elle le possédoit lui-même, et le possédoit 
d'une manière si assurée, qu'elle n'avoit qu'à l'ai- 
mer persévéramment pour le posséder toujours, 
puisqu'airaer un si grand bien c'est ce qui eu assure 
la possession, ou plutôt c'est ce qui la fait. Mais 
elle n'est pas demeurée long-temps en cet état; 
cette ame , qui étoit heureuse parceque Dieu l'avoit 
faite à son image, n'a pas voulu être son image; elle 
a voulu, non pas lui ressembler, mais être absolu- 



a : 6 SERMOX PvOl R LA PROFESSION 
luent comme lui; heureuse qu'elle étoit de connoK 
tre et d'aimer celui qui se connoît et s'aime éternel- 
lement, elle a voulu comme lui faire elle-même sa 
félicité. Hélas ! quelle s'est trompée! que sa chute 
a été fuueste ! Elle est tomhée de Dieu sur soi- 
même ; que fera Dieu pour l.i punir de sa défection ? 
il lui donnera ce qu'elle demande ; se cherchant 
soi-même, elle se trouvera soi-même. 

Mais en se trouvaut ainsi soi-même, étraupc con- 
fusion ! elle se perdra bientôt soi-même; car A'oilà 
qu'elle commence déjà à se mécounoitre : transpor- 
tée de son orgueil , elle dit : Je suis un dieu , et je 
me suis faite moi-même. C'est aiusi que le prophète 
fait parler ces âmes hautaines qui mettent leur féli- 
cité dans leur propre grandcui' et dans leur- propre 
excelleuce. En effet il est véritable que pour pou- 
voir dire, .Te veux être content de moi-même et me 
suffire à moi-même, il faut aussi pouvoir dire, .Je 
nie suis fait moi-même, ou plutôt je suis de moi- 
n\ême : mais l'ame raisonnable vent être semblable 
à Dieu par un attribut qui ne peut convenir ;i la 
créature, c'est-à-dire par liudépendauce et par la 
pléuitude de l'être ; et étant sortie de son état pour 
avoir voulu être heureuse indépendamment de Dieu, 
ni elle ne consomme son ancienne et naturelle féli- 
cité , ni elle n'arrive à celle qu'elle poursuit vaine- 
ment. Mais comme ici son orgueil la trompe , il faut 
lui faire sentir par quelque autre endroit sa pau- 
vreté et sa misère : il ne faut pour cela que la laisser 
quelque temps à elle-même : cette ame qui s'est tant 
aimée et tant cherchée, ne se peut plus supporter 
aussitôt qu'elle est seule avec elle-même ; sa solitude 



DE MADAME DE LA VALLIERE. 277 
lai fait horreur ; elle trouve en soi-même un vide 
infini que Dieu seul pouvoit remplir 5 si bien qu'é- 
tant séparée de Dieu, que son fonds réclame sans 
cesse, tourmentée par son indigence , le chagrin la 
dévore, l'ennui la tue; il faut qu'elle cherche des 
amusements au dehors, et jamais elle n'aura de re- 
pos si elle ne trouve de quoi s'étourdir : tant il est 
vrai que Dieu la punit par sou propre dérèglement, 
et que, pour s'être cherchée soi-même, elle devient 
par là son supplice! Mais elle ne peut pas demeurer 
en cet état ; tout triste qu'il est il faut qu'elle tombe 
encore plus bas, et voici comment. 

Représentez-vous un homme né dans les riches- 
ses, mais qui les a dissipées par ses profusions ; il 
ne peut souffrir sa pauvreté ; ces murailles nues, 
cett« table dégarnie , cette maison presque abandon- 
née où on ne voit plus celte foule de domestiques, 
lui font peur: il emprunte de tous côtés pour se 
cacher à lui-même sa misère ; il remplit par ce nioven 
en quelque façon le vide de sa maison, et soutient 
l'éclat de son ancienne abondance. Aveugle et mal- 
heureux! qui ne songe pas que tout ce qui l'éblouit 
menace son repos et sa liberté. Ainsi lame raison- 
nable , née riche par les biens que lui avoit donnés 
son auteur, et appauvrie volontairement pour s'ê- 
tre cherchée soi-même, réduite à ce fonds et stérile 
et étroit , tâche de dissiper le chagrin que lui cause 
son indigence , et de réparer ses ruines , en emprun- 
tant de tous côtés de quoi se remplir. 

Elle commence par son corps et par ses sens, par- 
cequ'elle ne trouve rien qui lui soit plus proche ; 
ce corps qui lui est uni si étroitement, maia qui 

24 



27 8 SERMON POUR LA PROFESSION 

toutefois est d'une nature si inférieure à la sienne, 
devient le plus cher objet de ses complaisances ; elle 
tourne tous ses soins de son côté ; le moindre rayon de 
beauté qu'elle y appercoit snflit pour l'arrêter; elle 
se mire, pour ainsi parler, et se considère dans ce 
corps ; elle croit voir dans la douceur de ces re- 
gards et de ce visage la douceur d'une humeur pai- 
sible, dans la délicatesse de ces traits la délicatesse 
de l'esprit, dans ce port et cette mine relevée la 
grandeur et la noblesse du courage: foible et trom- 
peuse image sans doute! mais enfin la vanité s'en 
repaît. A quoi es-tu réduite, ame raisonnable? toi 
qui étois née pour l'éternité et pour un objet im- 
mortel , tu deviens éprise et captive dune fleur 
que le soleil dessèche, d'une vapeur que le vent 
emporte, en un mot d'un corps qui par la mortalité 
est devenu un empêchement et un fardeau à l'esprit. 
Elle n'est pas plus heureuse en jouissant des plai- 
sirs que les sens lui offrent ; au contraire elle s'ap- 
pauvrit dans cette recherche, puisqu'on poursuivant 
le plaisir elle perd la raison; c'est un sentiment qui 
nous transporte, qui nous enivre, qui nous saisit 
indépendamment d'elle, et nous entraîne malgré 
ses lois : elle n'est jamais si foible que lorsque le 
plaisir domine ; et ce qui marque entre l'un et 
l'autre une opposition éternelle est que pendant 
qu'elle demande une chose le plaisir en exige uue 
autre : ainsi l'ame, devenue captive du plaisir, de- 
vient en même temps ennemie de la raison ; voilà 
où elle est tombée quand elle a voulu emprunter 
des sens. Mais ce n'est pas encore là la fin de ses 
maux; car ses sens dont elle emprunte empruntent 



DE MADAME DE LA VALLIERE. 279 
eux-mL-mes de tous côtés ; ils tirent tout de leurs 
objets, et engagent par conséquent à tous ces objets 
extérieurs l'ame, qui, espérant en ses sens, ne peut 
plus rien avoir que par eux. 

Je ne veux point ici parler de tons les sens pour 
vous faii'C avouer leur indigence : considérez senle- 
lueut la vue ; à combien d'objets extérieurs elle nous 
attaclie i tout ce qui brille, tout ce qui rit aux yeux, 
tout ce qui paroit grand et magaifîque devient l'ob- 
jet de nos désirs et de notre curiosité. Le Saint-Es- 
prit nous eu avoit bien avertis lorsqu'il avoit dit 
cette parole : « Ne suivez pas vos pensées et vos yeux, 
«vous souillant et vous corrompant » (i) ; disons 
le mot du Saint-Esprit; nous prostituant nous- 
mêmes à tous les objets qui se jiréseutent. Nous 
faisons tout le contraire de ce que Dieu commande; 
nous nous engageons de toutes parts ; nous qui n'a- 
vions besoin que de Dieu, nous commençons à 
avoir besoin de tout. Cet homme croit s'agrandir 
avec son équipage qu'il augmente, avec ses appar- 
tements qu'il rehausse, avec son domaine qu'il 
étend: cette femme ambitieuse et vaine croit valoir 
beaucoup quaud elle s'est chargée d'or, de pierre- 
ries, et de mille autres vains ornements, toute la 
nature s'épuise pour la parer, tous les arts suent, 
toute l'industrie se consomme. Ainsi nous amas- 
sons autour de nous tout ce qu'il y a de plus rare; 
notre vanité se repait de cette fausse abondance ; et 



(i) JVec sequantur cogitationes suas et oculos, per 
rcs variai foruicautcs. îiuM. c. i5, v. 3g. 



aSo SERMO?î POUR LA PROFESSION 

par là nous tombons insensiblement dans les picgc» 
de Tavarice; triste et sombre passion autant qu'elle 
est cruelle et insatiable. C'est elle, dit S. Augus- 
tin, qui, trouvant l'ame pauvre et vide au de- 
dans , la pousse au dehors , la partage en mille sou- 
cis, et la consume par des efforts et laborieux et 
vains. Elle se tourmente comme dans un songe ; on 
veut parler, la voix ne se suit pas; on veut faire de 
grands mouvements, on sent ses membres engour- 
dis. Ainsi l'ame veut se remplir, elle ne le peut; 
son argent , qu'elle appelle son bien , est an dehors^ 
et c'est le dedaus qui est vide et pauvre ; elle se 
tourmeute de voir son bien si détaché d'elle-même, 
si exposé au hasard, si soumis au pouvoir d'autrui: 
cependant elle voit croître ses mauvais désirs avec 
ses richesses. « L'avarice, dit S. Paul, est la racine 
a de tons les maux (i)). En effet les richesses sont 
un moyen d'avoir presque sûrement tout ce qu'oa 
désire; par les richesses l'ambitieux se peut asson- 
Tir d'honneurs, le voluptueux de plaisirs, chacun 
enfin de ce qu'il demande. Tous les mauvais désira 
naissent dans un cœur qui croit avoir dans l'argent 
le moyen de les satisfaire: il ne faut donc pas s'é- 
tonner si la passioa des richesses est si violcute, 
puisqu'elle* ramasse eu elle toutes les antres. Que 
l'ame est asservie! de quel joug elle est chargée! 
et, pour s'être cherchée elle-même , combien elle est 
devenue pauvre et captive 1 



(i) Radix omnium malomm est cnpiditas. i Tim. 

6. V. m 



c. 6, V. lo. 



DE MADAME DE LA VALLIERE. 2 S i 
Mais peut-être que les passions plus nobles et 
plus généreuses seront plus capables de la remplir. 
Voyons ce que la gloire lui pourra produire ; il n'y 
a rien de plus éclatant ni qui fasse plus de bruit 
parmi les hommes, et tout ensemble il n'y a rien 
de plus misérable ni de plus pauvre. Pour nous en 
convaincre ronsidérons-la dans ce qu'elle a de plus 
grand et de plus maguilique. Il n'y a point de plus 
grande gloire que celle des conquérants: choisis- 
sons le plus renomme d'entre eux. Quand on veut 
parler d'un grand conquérant chacun pense à 
Alexandre : ce sera donc, si vous voulez, ce même 
Alexandre qui nous fera voir la pauvreté des rois 
dans leurs conquêtes. Qu'est-ce donc qu'il a sou- 
haité, ce grand Alexandre.' et qn'a-t-xl cherché par 
tant de travaux et tant de peines qu'il a souffertes 
lui-même et qu'il a fait souffrir aux autres;' Il a sou- 
haité de faire du bruit dans le moudc durant sa vie 
et après sa mort; il a tout ce qu'il a demandé; per- 
sonne n'en a jamais tant fuit dans l'Egvpte, dans la 
Perse, dans les Indes, dans toute la terre ; en orient 
et en occident depuis plus de deux raille ans on ne 
parle que d'Alexandre ; il vit dans la bouche dé 
tous les hommes sans que sa gloire soit effacée ou 
diminuée depuis tant de siècles ; les éloges ne lui 
manquent pas, mais c'est lui qui manque aux élo- 
ges : il a eu tout ce qu'il demandoit ; en a-t-il été ou 
en est-il plus heureux, tourmenté par son ambi- 
tion durant sa vie, et tourmenté maintenant dans 
les enfers, où il porte la peine éternelle d'avoir 
voulu se faire adorer comme un dieu, soit par or- 
gueil, soit par politique.'' Il en est de même de tous 

24. 



2 s 2 SERMON POUR LÀ PROraSSION 

ses semblables. La gloire est souvent donnée à ceux 
qui la désirent ; mais en cela « ils ont reçu leur re- 
« compense », dit le Fils de Dieu (i) , ils ont été 
payés selon leurs mérites. Ces grands bommes, dit 
S. Augustin, si célèbres parmi les gentils, et j'a- 
joute trop estimés parmi les ebrétiens, ont eu ce 
qu'ils demandoient ; ils ont acquis cette gloire qu'ils 
desiroient avec tant d"ardeur; et tous ces bommes 
vains ont reçu une récompense aussi vaine que 
leurs désirs: Qiiœreùani non a Deo , sed ai ho- 
minibus gloriam ; ad cfiiam pervenientes acce- 
perunt mercedem siiam, vani aianam. (2) 

Vous voyeï, messieurs, l'ame raisonnable dé- 
cbae de sa première dignité, parcequ'elle quitte 
Dieu, et que Dieu la quitte; menée de captivité 
en captivité, captive d'elle-même, captive de son 
corps, captive des sens et des plaisirs, captive de 
toutes les cboses extérieures qui l'environnent, 
S. Paul dit tout en un mot , quand il parle ainsi: 
V^enundatus sut peccato (3), livré an pécbé, cap- 
tif sous ses lois , accablé de ce joug bonteux comme 



(i) SIatth. c.fi, V. 2, et seq. 
• (■*) Voici en entier ce texte important de S. Augustin : 
Propter quam (^laudem humaaam) multa magna iecerunf, 
qui magai iu hoc sxculo nominati sunt, multumqiie lau< 
da'.i iu civita Lbus gentium , quaerentes non apud Deum , 
sed apud Iiomines gloriam , et propter Jianc relut pru- 
denter, fortiter, teinperanter, justeque viventes; ad quara 
pervenientes, perceperunt mercedem suani , vani yaoam. 
Jm p%alm. 1 18, Serm. la, n. 1. 

(3) RoM. c,7, V. 14. 



DE MADAME DE LA VALLIERE. 283 
an esclave vendu. A quel prix l'a-t-il acheté? il l'a 
acheté par tous les faux biens qu'il lui a donnés ^ 
et, asservi par tontes les choses qu'il croit possé- 
der, il ne peut plus respirer ni regarder le ciel d"où 
il est venu. C'est ainsi que nous perdous Dieu, dont 
toutefois nous ne pouvons nous passer ; car il y a 
au fond de notre ame un secret désir qui le rede- 
mande sans cesse; l'idée de celui qui nous a crécsi 
est empreinte profondément au- dedans de nous: 
mais, à malheur incroyable I ô lamentable aveugle- 
ment! rien n'est gravé si avant dans le cœur de 
l'homme, et rien ne lui sert moins dans sa con- 
duite. Les sentiments de religion sont la dernière 
chose qui s'efface en l'homme, et la dernière que, 
l'homme consulte ; rien n'excite de plus grand tu- 
multe parmi les hommes, rien ne les remue davan- 
tage , et rien en même temps ne les remue moins. 
En voulez- vous voir une preuve.' A présent que je 
suis assis dans la chaire de .lésus-Chnst et des apô- 
tres, et que vous m'écoutez avec attention, si j'allois 
(ah! plutôt la mort!) si j'allois vous enseigner 
quelque erreur, je verrois tout mon auditoire se ré- 
volter contre moi ; je vous prêche les vérités les 
plus importantes de la religion; que feront-elles.'.., 
O Dieu ! qu'est-ce donc que l'homme ? est-ce un pro- 
dige.' est-ce un assemblage monstrueux de choses 
incompatibles.'' est-ce une énigme inexplicable.' on 
bien n'est-ce pas plutôt, si je puis parler de la 
sorte, un reste de lui-même, une ombre de ce qu'il 
étoit daus son origine, un édifice ruiné, qui dans 
ses masures renversées conserve encore quelque,, 
«hose de la beauté et de la grandeur de sa première 



2S4 SERMON POUR LA PROFESSION 
forme? Il est tombé en ruine par sa volonté dépra- 
vée; le comble s'est abattu sur les murailles, et les 
murailles sUr le fondement ; mais qu'on remue ces 
ruines, on trouvera dans les restes de ce bâtiment 
renversé et les traces des fondations , et l'idée 
du premier dessein, et la marque de l'architecte: 
l'impression de Dieu y reste encore si forte qu'il 
ne peut la perdre, et tout ensemble si foible, qu'il 
ne peut la suivre; si bien qu'elle semble n'être res- 
tée que pour le convaincre de sa faute, et lui faire 
sentir sa perte. Ainsi il est vrai qu'il a perdu Dieu ; 
mais nous avons dit, et il est vrai , qu'il ne fant pas 
8'étonner s'il s'est après cela perdu lui-même. L'ame 
qui s'est éloignée de la source de sou être ne con- 
noît plus ce qu'elle est ; elle s'est embarrassée, dit 
S. Augustin, dans toutes les choses qu'elle aime; 
et de là vient que, les perdant, elle se croit aussi 
perdue. Ma maison est brûlée, et on dit, .Te suis 
perdu! ma réputation est blessée, ma fortune est 
ruinée , Je suis perdu ! mais sur-tout quand le corps 
est attaqué, c'est alors qu'on s'écrie plus fort que 
jamais. Je suis perdu! L'homme se croit attaqué 
par là dans le fond de son être , sans vouloir jamais 
considérer que ce qui dit, .Te suis perdu, n'est pas 
le corps ; car il est lui-même sans sentiment ; et l'ame 
qui dit qu'elle est perdue ne sent pas qu'elle est 
autre chose que celui dont elle connoit la perle fu- 
ture, et se croit perdue en le perdant. Ah! si elle 
u'avoit pas oublié Dieu, si elle avoit toujours songé 
qu'elle est son image, elle se seroit tenue à lui 
comme au seul appui de son être; et, attachée à ua 
principe si haut , elle n'auroit pas cru périr ea 



DE MADAME DE LA VALLIERE. 283 
voyant tomber une chose qui est si fort au-dessous 
d'elle! Mais, comme dit S. Augustin, s'étant enga- 
gée tout entière dans sou corps et dans toutes les 
choses sensibles , roulée et enveloppée parmi les ob- 
jets qu'elle aime, et dont elle traîne continuelle- 
ment l'idée avec elle, elle ne s'en peut plus démê- 
ler, elle ue sait plus ce qu'elle est; elle dit: Je suis 
une vapeur, je suis un souffle, je suis un air délié, 
ou an feu subtil; sans doute une vapeur qui aima 
Dieu, un feu qui connoit Dieu, un air fait à son 
image. O ame ! voilà le comble de tes maux ; en te 
cherchant tu t'es perdue; maintenant ta te mécon- 
nois en ce triste et malheureux état. Ecoutons les 
paroles de Dieu par la bouche de son prophète; 
Convertimmi , sittit in profundum recesseratis ^ 
filii Israël! O ame ! réveille-toi, reviens à Dieu, 
dont ta t'étois si profondément retirée ! (i ) 

En effet , chrétiens , dans cet oubli profond et de 
Dieu et d'elle-même où elle s'étoit plongée, ce grand 
Dieu sait bien la trouver; il fait entendre sa voix, 
quand il lui plait, au milieu du bruit du monde; 
dans son plus grand éclat et au milieu de toutes ses 
pompes il en découvre le fond, c'est-à-dire la va- 
nité et le néant: l'ame, honteuse de sa servitude, 
vient à considérer pourquoi elle est née, et recher- 
chant en elle-même les restes de l'image de Dieu ^ 
elle songe à la rétablir en se réunissant à son au- 
teur ; touchée de ce sentiment elle commence à re- 
jeter les choses extérieures: O richesses! dit-elle. 



(i) TsAi. c. 3i , V. 6. 



a'îr, SERMON POUR LA PROFESSION 
vous n'avez qu'un nom trompeur; vous venez pour 
me remplir, mais j'ai un vide infini où vous n'en- 
trez pas : n\es secrets désirs qui demandent Dieu 
ne peuvent pas être satisfaits de tous vos trésors ; il 
faut que je m'enrichisse par quelque chose de plus 
grand et de plus intime : voilà les richesses mépri- 
sées. Lame regarde ensuite le corps auquel elle est 
unie ; elle le voit revêtu de raille ornements étran- 
gers ; elle en a honte, parcequ'elle voit que ces or- 
nements empruntés sont un piège et pour les autres 
et pour elle-même : alors elle est en état d'écouter 
les paroles que le Saint-Esprit adresse aux dames 
nioadaiues : « J'ai -vu les filles de Sion la tète levée, 
<t marchani d'un pas affecté avec des contenances 
« étudiées, et faisant signe des yeux à droite et a 
« gauche ; pour cela, -dit le Seigneur, je ferai tom- 
«Ler tous leurs cheveux» (i). Quelle sorte de ven- 
geance ! quoi ! falloit-il fulminer et le prendre d'un 
ton si haut pour abattre si peu de chose? ce grand 
Dieu, qui se vante de déraciner par son souffle les 
cèdres du Lihan, tonne pour abattre les feuilles 
des arbres ! est-ce là le digne effet d'une main toute- 
puissante? Dieu a dessein de nous iaire entendre 
combien il est honteux à l'homme d'être si fort at- 
taché à des choses vaines, que leur perte lui soit un 



(i) Et disit Dominas : Pro eo qiiod elevatœ sunt filiae 
Sion, et ambulaveruiit cxEenl!) c<.>iî<),et uulilxis ocuio- 
rum ibant , et plaudeljant, anibulabant pedibus suis , et 
composito gi-adu iucedebant : dccalvaljit Domitius verfi- 
ceni libarum Sion, et Dominas criui.m earum uudabit. 
Isa. c. 3, V. i6 et 17. 



DE MADAME DE LA VALLIERE. 2S7 
supplice: c'est pour cela qu'il passe encore plus 
avaat; après avoir dit: «.le ferai tomber leurs che- 
ic yeux ; je détruirai, poursuit-il, et les colliers, 
« et les bracelets , et les anueaux, et les boites à par- 
u fums, et les vestes, et les uiaateaux, et les brode- 
ct ries, et les toiles si déliées, ces vaines couvertures 
a qui ne cachent rien, etc. »(i) ; car le Saint-Esprit a 
voulu descendre dans un dénombrement exact de 
tous les ornements de la vanité, s'attacbaut, pour 
ainsi parler, à suivre par sa vengeance toutes les 
diverses parures qu'une value curiosité a inventées. 
A ces menaces d'un Dieu tout-puissant l'ame qui 
s'est sentie long-temps attachée à ces ornements 
commence à rentrer en elle-même : Quoi ! Seigneur, 
dit-elle , vous voulez détruire toute cette vaine pa- 
rure ! pour prévenir votre colère je commencerai 
moi-même à m'en dépouiller; entrons dans un état 
oii il n'y ait plus d'ornement que celui de la vertu. 
Ici cette ame dégoûtée du monde s'avise que ces 
ornements marqnent dans les hommes quelque di- 
gnité : elle regarde ces honneurs que le monde vante, 
et aussitôt elle en voit le fond; elle voit l'orriueil 



(l) In die illa auferet Dominas ornamentum calcea- 
menîorum etlunulas, et torques, etmouiLia, et armillas, 
et mitras , et discriminalia , et periscelidas , et muieuulas, 
et olfactoriola , et inam-es , et aunulos , et gemmas in 
fronte peudeutes , et mutatoria , et palliola , et lintearai- 
na , el acus , et spécula , et siudones , et vittas , et tlieris- 
tra. Et eiit pro suavi odore fœtor, et pro zoua funiculus , 
et pro crispaati criae calvitium, et pro fascia pectorali 
cilicium. [sa. c. 3, v. 18, 14, ao, ai , 22, a3 , 9. (. 



a 8 s SERMON POUR LA PROFESSION 
qu'ils inspirent, et découvre dans cet orgueil et 
les disputes, et les jalousies, et tous les maux qu'il 
entraine : elle voit en même temps que si ces hon- 
neurs ont quelque chose de solide , c'est qu'ils obli- 
gent de donner au monde un grand exemple ; mais 
on peut en les quittant en donner un pins utile , et 
il est beau quand on les a d'en faire un si bel usage. 
Loin donc, honneurs de la terre! tout votre éclat 
couvre mal nos foiblesses et nos défauts ; il ne les 
cache qu'à nous seuls , et les fait connoitre aux an- 
tres. Ah ! «j'aime mieux avoir la dernière place dans 
o la maison de mon Dieu , que de teni r les plus hauts 
« rangs dans les demeures des pécheurs " (i). L'ame 
se dépouille, comme vous voyez, des choses exté- 
rieures ; elle revient de sou égarement , et com- 
mence à être plus proche d'elle-même ; mais osera- 
t-elle toucher à ce corps si tendre, si chéri, si mé- 
nagé? n'aura-t-on point pitié de cette complexion 
délicate .•" Au contraire, c'est à lui principalement 
que l'ame s'en prend comme à son plus dangereux 
séducteur. .T'ai , dit-elle, trouvé une victime : depuis 
que ce corps est devenu mortel, il sembloit n'être 
devenu pour moi qu'un embarras et qu'un attrait 
pour me porter au mal ; mais la pénitence me fait 
voir que je le puis mettre à un meilleur usage : grâce 
à la miséricorde divine j'ai en lui de quoi réparer 
mes fautes passées. Cette pensée la sollicite à ne plus 
tien donner à ses sens ; elle leur ôte tous leurs plai- 



(i) Elegi abjectus esse in domo Del mei , magis quam 
habitare in tabernaculis peccatornm. Psal. S3 , t. i i. 



DE MADÂ.ME DE LA VALLIEP,.E. 289 
sirs; elle embrasse tontes les mortifications; elle 
donne an corps une nourriture peu agréable ; et , 
afin que la nature s'en contente, elle attend que la 
nécessité la rende supportable. Le coucher dessus 
la dure, la psalmodie de la nuit, et le travail de la 
journée, attirent le sommeil à ce corps si tendre ; 
sommeil léger, qui n'appesantit pas l'esprit, et qui 
n'interrompt presque point ses actions. Ainsi toutes 
les fonctions même de la nature commencent doré- 
navant à devenir des opérations de la grâce : on dé- 
clare une guerre immortelle et irréconciliable à 
tous les plaisirs ; il n'y en a aucun si innocent qu'il 
ne deviennti suspect : la raison , que Dieu donne à 
lame pour la conduire, s'écrie en les voyant appro- 
cher : " C'est ce serpent qui nous a séduits » (i). Les 
premiers plaisirs qui nous ont trompés sont entrés 
dans notre cœur avec une mine innocente, comme 
uu ennemi qui se déguise pour entrer dans une 
place qu'il veut révolter contre les puissances légi- 
times; ces désirs qui nous sembloieut innocents 
ont remué peu-à-peu les passions les plus violen- 
tes, qui nous ont mis dans les fers que nous avons 
tant de peine à rompre. 

L'ame, délivrée par ses réflexions de la captivité 
des sens, et détachée de son corps par la mortifica- 
tion, est enfin revenue à elle-même : elle est revenue 
de bien loin, et semble avoir fait un grand progrès ; 
mais enfin s' étant trouvée elle-même, elle a trouAV; 
la source de tous ses maux. C'est donc à elle-même 



(i) Serpens dccepit me. Ge>-ï5. c. 3, v.*^ 3. 

23 



flgo SERMON POUR LA PP^OFESSIO^ 
qu'elle en vent encore: déçue par sa liberté, dont 
elle a fait un mauvais usage, elle songea la con- 
traindre de toutes parts; des grilles affreuses, une 
retraite profonde, une clôture impénétrable, une 
obéissance entière, toutes les actions réglées, tous 
les pas comptés , cent veux qui nous observent ; en- 
core trouve-t-elle qu'il n'y en a pas assez pour l'em- 
pêcher de s'égarer; elle se met de tous côtés sons le 
joug ; et, se souvenant des tristes jalousies du monde, 
elle s'abandonne sans réserve aux douces jalousies 
d'uu Dieu bienfaisant qui ne veut avoir les cœurs 
que pour les remplir des douceurs célestes. Elle se 
met des bornes de tous côtés, de peur de retomber 
sur ces objets extérieurs , et que sa liberté ne s'égare 
encore une fois en s'y cherchant ; mais , de peur de 
s'arrêter en elle-même, elle abandonne sa volonté 
propre. Ainsi resserrée de toutes parts , elle ne peut 
plus respirer que du côté du ciel ; elle se donne 
donc en proie à l'amour divin ; elle rappelle sa con- 
noissance et son amour à son usage primitif. C'est 
alors que nous pouvons dire avec David : ■ O Dieu , 
« votre serviteur a trouvé son cœur pour vous faire 
«cette prière »(i): l'ame , si long - temps égarée 
dans les choses extérieures, s'est enfin retrouvée, 
mais c'est pour s'élever au-dessus de soi-même, et 
se donner tout-à-fait à Dieu. 

II n'y a rien de plus nouveau que cet état, où 
l'ame, pleine de Dieu, s'oublie elle-même. De cette 



(i) Invenit servus tuus cor suum , utoraret te oraiione 
Lâc. 1 RzG. c. 7, T. 27. 



DE ÎVL.'LDAME DE LA TALLIERE. 291 
nnion avec Dieu on voit naître bientôt en elle tou- 
tes les vertus. Là est la véritable prudence; car on 
apprend à tendre à sa fin, c'est-à-dire à Dieu, par 
la seule voie qui y mené, je veux dire par l'amoiu- : 
là est la force et le courage ; car il n'y a rien qu'on 
ne souffre pour l'amour de Dieu; là se trouve la 
tempérance parfaite; car on ne peut plus goûter les 
plaisirs des sens qui dérobent à Dieu les cœurs et 
l'attention des esprits: là on commence à faire jus- 
tice à Dieu, au prochain, et à soi-même; à Dieu, 
parceqn'on lui rend tout ce qu'on lui doit en l'ai- 
mant plus que soi-même; au prochain, parcequ'a- 
près qu'on a fait l'effort de renoncer à soi-même, on 
commence à l'aimer véritablement, non pour soi- 
même, mais comme soi-même: enfin on se fait jus- 
tice à soi-même, parceqn'on se donne de tout son 
cœur à qui on appartient naturellement. Mais en se 
donnant de la sorte on acquiert le plus grand de 
tous les biens, et on a ce mers'eilleux avantage d'ê- 
tre heureux par le même objet qui fait la félicité de 
Dieu. L'amour de Dieu fait donc naitre toutes les 
vertus; et pour les faire subsister éternellement il 
leur donne pour fondement l'humilité. Demandez à 
eenx qui ont dans le cœur quelque passion violente, 
s'ils conserN'ent quelque orgueil ou quelque fierté 
en présence de ce qu'ils aiment ; on ne se soumet 
que trop, on n'est que trop humble. L'ame donc, 
possédée de l'amour de Dieu, transportée par cet 
amour hors de soi-même , n'a garde de songer à soi, 
ni par conséquent de s'enorgueillir ; car elle voit un 
objet au prix duquel elle se compte pour rien, et 
en est tellement éprise , qu'elle le préfère à soi- 



aga SEKMON POUR LA PROFESSION 
nicme, non sealement par raison, mais par amonr. 

MaisToici de quoi s'hamilierplus prolondemeut 
encore; attachée à ce divin objet, elle voit toujours 
au-dessous d'elle deux gouffres profonds, le néant 
d'où elle a été tirée, et un antre néant encore plus 
affreux, c'est le péché, où elle peut tomber sans 
cesse si peu qu'elle quitte Dieu et qu'elle l'oblige 
de la quitter. Elle considère que si elle est juste , 
c'est Dieu qui Ta faite telle continuellement. S. Au- 
gustin ne veut pas qu'on dise que Dieu nous a faits 
justes, mais il dit qu'il nous fait justes à chaque 
moment. Ce n'est pas, dit-il, comme un médecin 
qui avant guéri son malade le laisse dans une santé 
qui 4i'a plus besoin de secours , c'est comme l'air, 
qui n"a pas été fait lumineux pour demeurer ensuite 
par soi-même, mais qui est fait tel continuellement 
par le soleil. Ainsi lame attachée à Dieu sent con- 
tinuellement sa dépendance, et que la justice qui 
lai est donnée ne subsiste pas toute seule, mais que 
Dieu la crée en elle à chaque moment : de sorte 
qu'elle se tient toujours attentive de ce côté-hs ; elle 
demeure toujours sous la main de Dieu , toujours 
attachée au gouvernement et comme au rayon de 
sa grâce. En cet état elle se connaît ; mais elle ne sent 
' plus de péril comme auparavant ; et, sentant qu'elle 
est faite pour un objet éternel, elle ne connoit plus 
de mort que le péché. 

Il fandroit ici vous découvrir la dernière perfec- 
tion de l'amour de Dieu ; il faudroit vous montrer 
cette ame détachée des chastes douceurs qui l'ont 
attirée à Dieu, et possédée seulement de ce qu'elle 
découvre en Dieu même, c'est-à-dire de ses perfec- 



DE MADAME DE LA VALLIERE, 29 3 
tions infinies ; là se verroit l'union de l'ame avec 
un Jésus délaissé ; là s'entendroit la dernière con- 
solation de l'amour divin dans un endroit de l'ame 
si profond et si retiré que les sens n'en soupçonnent 
rien, tant il est éloigné de leur région: mais pour 
s'expliquer sur cette matière il faudroit un langage 
que le monde n'entendroit pas. 

Finissons donc ce discours ; et permettez qu'en 
finissant je vous demande, messieurs, si les saintes vé- 
rités que j'ai annoncées ont excité en vos cœurs qu«sl- 
que étincelle de l'amour divin. La vie chrétienne que 
je vous propose si pénitente, si mortifiée, si détacliée 
des sens, et de nous-mêmes, vous paroît peut-être im- 
possible. Peut-on vivre, direz-vous, de cette sorte.' 
peut-on renoncera ce qui plaît.'' on vous dira de là- 
haut (i) qu'on peut quelque chose de plus difficile, 
puisqu'on peut embrasser tout ce qui choque. Mais 
pour le faire , direz-vous, il faut aimer Dieu d'une 
manière bien sublime, et je ne sais si on le peut 
connoilre assez pour l'aimer autant qu'il faudroit: 
on vous dira de là-haut qu'on en connoît assez pour 
l'aimer sans bornes. Mais peut-on mener dans le 
monde une telle vie.'' Oui sans doute : il faut que le 
inonde nous désabuse du monde; ses appas ont as- 
sez d'illusion, ses faveurs assez d'inconstance, ses 
rebuts assez d'amertume ; il y a assez d'injustice et 
de perfidie dans le procédé des hommes , assez d'in- 
égalités et de bizarreries dans leurs humeurs iucora- 



(i) Madame de la Yalliere étoit à la grille d'en-ba'at 
arec la reine. 

a5. 



294 SERMON POUR LA PROFESSION 
modes et contrariantes ; c'en est assez sans doute 
pour nous dégoûter. Eli ! dites-vous, je n'en suis 
que trop dégoûté; tout me dégoûte en effet, mais 
rien ne me touche; le monde me déplaît, mais Dieu 
ne me plait pas pour cela.. fe connois cet état étrange, 
malheureux et insupportable, mais trop ordinaire 
dans la vie pour en sortir. Ames chrétiennes , sachez 
que qui cherche Dieu de bonne foi ne manque ja- 
mais de le trouver ; sa parole y est expresse : « Celui 
« qui demande, on lui donne; celui qui cherche, il 
« trouve ; et on ouvre à celui qui frappe >. (i). Si donc 
vous ne trouvez pas, sans doute vous ne cherchez 
pas : remuez jusqu'au fond de votre cœur ; ses plaies 
ont cela qu'elles peuvent être sondées jusqu'au fond, 
pourvu qu'on ait le courage de les pénétrer: vous 
trouverez dans ce fond un secret orgueil qui vous 
fait dédaigner tout ce qu'on vous dit et tous les sa- 
ges conseils; vous tiouverez un esprit de raillerie 
inconsidéré qui nait parmi l'enjouement des con- 
versations ; quiconque en est possédé croit que toute 
sa vie n'est qu'un jeu : on ne veut que se divertir j 
et la face de la raison, si je puis parler de la sorte, 
paroît trop sérieuse et trop chagrine. 
• Mais pourquoi est-ce que je m'étudie à chercher 
des causes secrètes du dégoût que nous donne la 
piété .'' il y en a de plus grossières et de plus palpa- 
bles : on sait quelles sont les pensées qui arrêtent 
ordinairement le monde. Ou n'aime point la piété 



(l) Omnis qui petit, accipit; et qui quaerit , iuvcnit; 
et puisauti apcrietur. Mattii. c. 3 , v. 8. 



DE MADAME DE LA A^^LLIERE. 295 
véritable, parceque, contente des biens éternels , 
elle ne donne point d'établissement sur la terre, elle 
ne fait point la fortune de ceux qui la suivent ; c'est 
l'objection ordinaire que font à Dieu les hommes 
du monde : mais il y a répondu d'une manière digne 
de lui par la bouche du prophète Malachie : « Vos 
« paroles se sont élevées contre moi , dit le Sei- 
« gneur, et vous avez répondu : Quelles paroles 
M avons-nous proférées contre vous? Vous avez dit: 
« Celui qui sert Dieu se tourmente en vain. Quel 
« bien nous est-il revenu d'avoir gardé ses comman- 
« déments, et d'avoir marché tristement devant sa 
■t face? Les hommes superbes et entreprenants sont 
« heureux; car ils se sont établis en vivant dans 
a l'impiété . et ils ont tenté Dieu en songeant à se 
« faire heureux malgré ses lois, et il» ont fait leurs 
« affaires n. Voilà l'objection des impies proposée 
dans toute sa force par le Saint-Esprit: « A ces 
« mots, poursuit le prophète, les gens de bien éton- 
« nés se sont parlé secrètement les ans aux au- 
« très ». Personne sur la terre n'ose entreprendre , ce 
semble, de répondre aux impies qui attaquent Dien 
avec une audace si insensée ; mais Dieu répondra lui- 
même : « Le Seigneur a prêté l'oreille à ces choses, dit 
« le prophète , et il les a ouïes ; il a fait un livre où 
« il écrit les noms de ceux qui le servent : et en ce 
« jour où j'agis, dit le Seigneur des armées, c'est- 
tt à-dire en ce dernier jour où j'achève mes ouvra- 
« ges , où je déploie ma miséricorde et ma justice; 
n en ce jour, dit-il, les gens de Sion seront ma pos- 
« sesiion particulière ; je les traiterai comme un bon 
■ père traite un fils obéissant. Alors vous voua re- 



aS)6 SERMO:s POUR LA PROFESSION 
« tournerez , impies , vous verrez de loin leur féli- 
«cité, dont vous serez exclus pour jamais ; et vous 
« verrez quelle différence il v a entre le juste et l'im- 
« pie, entre celui qui sert Dieu et celui qui méprise 
« ses lois ». (i) 

C'est ainsi que Dieu répond aux objections des 
impies. Vous n'avez pas voulu croire que ceux qui 
me servent puissent être heureux, vous n'en avez 
cru ni à ma parole ni à l'expérience des antres ; 
j-otre expérience vous en convaincra, vous les ver- 
rez heureux, et vous vous verrez misérables : Hœc 
dicit Dominiis faciens hœc; c'est ce que dit le 
Seigneur : il l'en faut croire ; car lui-même qui le 
dit, c'est lui-même qui le fait; et c'est ainsi qu'il 
fait taire les superbes et les incrédules. Serez-vous 
assez heureux pour profiter de cet avis et pour pré- 
venir sa colère? Allez, messieurs, et pensez-y. Ne 



(i) Invaluerunt super me verbavestra, dicit Dominai. 
Et dixistis : Quid locuti suraus contra te? Disistis : Vanus 
est qui servit Deo; et quod emolumentum quia cus-to- 
divimus praecepta ejus, er quia ambalavimus tristes co- 
ram Domino ?serciîuuin? Ergo nunc beatos dicimus ar- 
rogantes; siquidem œdificati sunt facientes impietatcm; 
et tentavernat Deum , et salv; facti sunt. Tune locuîi su;it 
timentes Doininr.m, unus quisque cura proximo .-^uo; et 
attendit Dominus , et audivit , et scriptus est liber monu- 
menti coram eo timentibus Dominum , et cogitantibus n(i- 
men ejus. Ft erunt milii , ait Dominus exercituum , in die 
rpia egofacio , in peculium; et parcam eis, sicut parcit 
vir llbo suo servienti sibi. Et convertimiui , et videbitis 
quid sit inter jusiuin et impiuai , et inter servientem Deo , 
et non jervienleaj ei. Malach. c. 3, t. i3 etseq. 



DE MADAME DE LA A^ILLIERE. 297 
songez point au prédicateur qui vous a parlé , ni s'il 
a bien dit, ni s'il a mal dit; qu'importe qu'ait dit 
un homme mortel? Il y a un prédicateur invisible 
qui prêche dans le fond des cœurs; c'est celui-là 
que les prédicateurs et les auditeurs doivent écou- 
ter; c'est lui qui parle intérieurement à celui qui 
parle au dehors, et c'est lui que doivent entendre 
au dedans du cœur tous ceux qui prêtent l'oreille 
aux discours sacrés. Le prédicateur qui parle au 
dehors ne fait qu'un seul sermon pour tout un 
grand peuple; mais le prédicateur du dedans, je 
veux dire le Saint-Esprit , fait autant de prédications 
différentes qu'il y a de personnes différentes dans 
un auditoire ; car il parle à chacun en particulier, 
et lui applique selon ses besoins la parole de la vie 
éternelle. Ecoutez-le donc, chrétiens, laissez-lui 
remuer au fond de vos cœurs ce secret principe de 
l'amour de Dieu. 

Esprit saint , Esprit pacifique , je vous ai préparé 
les voies eu prêchant votre parole ; ma voix a été 
semblable peut-être à ce bruit impétueux qui a pré- 
venu votre descente : descendez maintenant, ô feu 
invisible ! et que ces discours enflammés que vous 
ferez au dedans des cœurs les remplissent d'une 
ardeur céleste; faites-leur goûter la vie éternelle, 
qui consiste à connoitre et à aimer Dieu ; donnez- 
leur un essai de la vision dans la foi , un avant-goiit 
de la possession dans l'espérance, une goutte de ce 
torrent de délices qui enivre les bienheureux dans 
les transports célestes de l'amour divin. 

Et vous, ma sœur, qui avez commencé à goûter 
ces chastes délices, descendez, allez à l'autel; vie- 



agS SERMON, etc. 

rime de la pénitence, allez achever rotre sacrifice : 
le fen est allumé, l'encens est prêt, le glaive est 
tiré; le glaive est la parole qui sépare l'arue d"avec 
elle-même pour l'attaclier uniquement à son Dieu. 
Le sacré pontife vous attend (i) avec ce voile mvs- 
térienx que vous demandez : enveloppez-vous dans 
ce voile ; vivez cachée a vous-même aussi-bien qu'à 
. tout le monde; et connue de Dieu, échappez-vons 
à vous-même, sortez de vous-même, et prenez un 
si noble essor, que vous ne trouviez de repos que 
dans lessence éternelle du Père, du Fils, et du 
Saint-Esprit. 



(r) Monseigneur rarcheTêque de Paris. 



riN. 



TABLE. 

Atis. Page 4 

Notice sur Bossuet. 5 

Oraison ftinebre de la reine de la Grande-Bre- 
tagne, g 

Oraison funèbre de Henriette-Anne d'Angle- 
terre, duchesse d'Orléans. 49 

Oraison funèbre de Marie-Tbérese d'Autriche, 
infante d'Espagne, reine de France et de 
Navarre. $•) 

Oraison funèbre d'Anne de Gonzague de Cleves, * 

princessse palatine. i34 

Oraison funèbre de Michel le Tellier , chance- 
lier de France. i 79 

Oraison funèbre de Louis de Bourbon, prince 
de Coudé. 227 

Sermon pour la profession de madame de la 
Valliere, duchesse de Vaujour. 270 



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BX Bossuet, Jacques 

1756 Bénifme, Bp. of^Meaux 
B7 Oraisons funèbres 

1802